ET DE
Justice.
« La justice et la paix sont deux intimes amies. » Ainsi s’exprime Bossuet en 1a magnifique simplicité de son langage. Toutefois, si nous osions ajouter ou modifier quelque chose à la parole de ce grand homme, nous dirions que la justice et la paix, étant eu effet unies entre elles par une intimité indissoluble, ce n’est point précisément à la façon de deux amies, ni meme à la façon de deux sœurs, mais bien plutôt comme la mère et la fille, ou encore, pour descendre au langage métaphysique , comme la cause et l’effet, comme le principe et la conséquence. Où la justice règne, la paix vient fixer sa demeure ; et quand la paix s’en va d’un pays, c’cst qu’auparavant on a chassé la justice.
S'il en est ainsi, le trouble profond, le trouble social et politique de notre patrie prouve de la manière la plus évidente que la justice a été atteinte et violée en ses principes essentiels : d’un côté, dans les habitudes générales de la vie privée ; de l’autre, dans le fonctionnement et dans les institutions de la vie publique.
Nous ne retrouverons la paix qu’en remettant la justice dans nos lois et en la faisant pénétrer dans nos mœurs.
La placer dans nos lois peut être l’œuvre d’un jour et le travail d’un petit nombre. Il suffit pour cela de la clairvoyance très-nette et de l’efiort rapide de ceux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir.
La faire pénétrer dans nos mœurs ne peut être que le résultat d’un labeur progressif et très-lent qui demande le concours d’une multitude de volontés droites et persévérantes.
Mais le premier travail faciliterait merveilleusement le second et en serait comme le pniut de départ. Et nous ne craignons pas d’affirmer qu’il produirait, immédiatement, cette part de tranquillité et de sécurité qui est absolument nécessaire pour accomplir l’œuvre complète de notre régénération.
Dieu qui dirige les choses humaines est pour ainsi dire comme un banquier qui escompte ses propres valeurs. Cet inappréciable trésor de la paix, qu’il ne doit en toute rigueur qu’à l’accomplissement même de la justice, il le donne dès le commencement au bon vouloir qui la désire et à la s : mple recherche qui fait effort pour la
trouver : « Paix, dit-il, aux hommes de bonne volonté.... « Cherchez la justice et tout le reste vous sera accordé « par surcroît. »
Cette paix-là est la seule vraie. De même, en effet, qu’il y a, en mécanique, un équilibre instable et un équilibre stable, il y a, dans les États, deux différentes paix qui se ressemblent extérieurement, et que le regard superficiel des peuples n’est que trop porté à confondre.
La paix fausse et instable dure parfois un certain temps. L’habileté d’une politique, la. main de fer d’un despote, les combinaisons ingénieuses d’une constitution peuvent la donner. Elle résiste à tel ou tel incident, mais il finit toujours par eu arriver un qui renverse tout. L’édifice était bâti sur le sable, sur l’intelligence, sur la force, c’està-dire sur l’homme.
La paix promise à la justice, c’est au contraire la paix stable. En son intérieur rien ne l’ébranle, à l’extérieur rien ne la peut renverser. Elle est bâtie sur le roc, sur la vérité, sur Dieu.
Est-il donc plus difficile, faut-il donc plus de talent, ou de travail pour bâtir sur le roc que pour bâtir sur le sable?
Nous pensons qu’il en faut moins. Et voilà pourquoi, eu choisissant ce fondement immuable, le plus humble tailleur de pierres pourra élever une construction plus solide que ne le ferait, en se basant sur un sol mouvant, le plus expert des architectes. Ce n’est point qu’il ne se faille toujours entourer, autant que possible, de toutes les ressources, de tous les perfectionnements de l’expérience et de l’art; mais, avant tout et comme condition pre-
mière, quiconque prétend fonder une œuvre stable doit se préoccuper de l’établir sur la justice. Avant les moyens, le principe. Avant la disposition de l’édifice, le choix de sa base.
Pour l’avoir oublié et s'être confiés simplement en leur habileté et en leur force, les habiles et. les forts ont perdu le monde. Ce sont les justes qui le sauveront.
Tels sont les principes qui doivent être constamment présents à la pensée dans l’étude de ces maux immenses dont notre siècle est affligé et dans la recbeiv che des divers remèdes qui les peuvent guérir. C’est à la lumière de ces grands principes que nous voulons essayer d’éclairer l r une des questions les plus graves et les plus urgentes de notre temps : la questiou du Suffrage universel. C’est au nom de la justice et de la vérité que nous voulons l’étudier ; c’est au nom de la justice et de la vérité que nous voulons proposer de la résoudre.
L’idéal de Gouvernement, ce serait sans doute que les meilleurs et les plus capables dirigeassent les États : les meilleurs, afin que le Pouvoir cherchât toujours la justice et ne se préoccupât que du bien public; les plus capables, afin que, ce but général étant donné, on prit toujours pour l’atteindre les moyens les plus efficaces.
Mais un tel idéal n’est pas facile à réaliser pleinement ;
ât. nous ne pensons point que les hommes aient jamais prétendu conduire à une perfection si haute leurs institutions politiques. En matière de Gouvernement, les sociétés humaines ont, selon les époques et Les pays, employé diverses méthodes. Ou plutôt elles ont suivi divers errements, agissant la plupart du temps d'une façon à peu près inconsciente, sous la pression de quelque fait accompli, sans se formuler nettement la métaphysique de leurs procédés et sans s’en faire à elles-mêmes un plan régulier.
La Souveraineté a été placée tantôt dans un maître absolu, comme en Orient; tantôt dans une aristocratie, comme à l’époque des républiques antiques; tantôt dans une royauté tempérée, soit héréditaire, soit élective; tantôt dans la noblesse, au nom de la race; tantôt dans la bourgeoisie, au nom de l’argent ; tantôt dans l’armée, au nom de la force; tantôt enfin, comme aujourd’hui, dans l’universalité du peuple, au nom du nombre.
Quelque intéressant qu’il pût être pour l’esprit d’étudier les façons diverses dont la Souveraineté a été ainsi comprise et exercée, et d’analyser par quelle logique particulière le passé, c’est-à-dire ce qui a été, a engendré le présent, c’est-à-dire ce qui est, il n’entre point dans notre dessein d’aborder pour le moment un si vaste sujet.
Aujourd’hui et eh France, la Souveraineté est placée dans le peuple, et son expression est le Suffrage universel. Telle est la situation où nous ont conduit une série incalculable de causes. Telle est la situation extraordinaire, entièrement nouvelle dans l’histoire, dont il importe de démêler avec une attention extrême les élément» trèsmultiples, afin d'en dénouer ensuite, d’une main plus com-
pétente et plus sûre, les nombreuses complications et les difficultés en apparence inextricables.
Le Suffrage universel s’offre à l'analyse sous trois aspects différents :
Il est un fait qui s’impose ;
11 est un principe qui s’affirme ;
J1 est une organisation électorale qui fonctionne.
Examinons successivement ce fait, ce principe et cet organisme.
Le Suffrage universel est uu fait qui s'impose.
Proclamé par les uns, subi par les autres, il a pris possession de la souveraineté effective ; et désormais tous relèvent de lui : autant ceux qui considèrent son avènement comme la plus effroyable des catastrophes, que ceux qui vont le préconisant comme l’expression suprême du droit, et comme l’établissement de l’ordre politique et social sur son fondement véritable.
L’alternative redoutable de le maintenir ou de le supprimer préoccupe cependant tous les esprits, inquiète tous les intérêts, pèse sur toutes les consciences.
Le maintenir, commence-t-on à répéter de divers côtés et sous diverses formes, n’est-ce pas livrer la société tout
entière à la merci de l’ignorance et de la force, c'est-à-dire à l’omnipotence aveugle des classes incapables qui forment l’immense majorité de la nation? S’il est difficile, en effet, même à des hommes d’élite élevés dans le bien et éclairés par l’étude, de résister aux tentations du pouvoir absolu, ne voit-on pas qu’investie de fait de la souveraine puissance, et plus irresponsable en ses actes que le fut jamais empereur ou roi, cette populace illettrée ne tardera pas à abuser de son autorité sans limites sur les choses et sur les personnes, sur les lois et sur les institutions, pour tout bouleverser eu essayant de tout reconstruire, et pour produire un tel effondrement et un tel chaos , que le monde, depuis qu’il tourne sur son axe, n’aura rien vu de pareil ?
Il faut bien le comprendre, le Suffrage universel n’en a été jusqu’à présent qu’à son âge d’enfance ; et il sort à peiue de ces lisières multiples et savantes, à l’aide desquelles la politique de l'Empire lui donnait une direction homogène.
Il a été longtemps à peu près inconscient de lui-même. Cette masse énorme n’a pas su d’abord comment se mouvoir ; de sorte que, durant une considérable période, ses allures se sont contredites, et ses effets entre-détruits.
Mais cette période touche à son terme : et déjà le regard de l’observateur entrevoit que les millions de membres du monstre se disciplinent, que ses mouvements prennent de l’unité, que sa volonté se formule, que sa direction s’accentue. Nous assistons à un spectacle inouï, et le refrain révolutionnaire a raison : « Le Peuple Souverain s’avance!» L’armée du désordre sc met en ordre. — Depuis la montée du déluge, depuis les invasions des hordes barbares, rien n’est comparable à ce qu’aperçoivent
en ee moment les qnelqnes hommes qui ont des yeux. Et, sur ee point, l’épouvante (qui fait parfois des miracles) commence à rendre la vue aux plus aveugles et à faire entendre les sourds.
Le Suffrage universel tend à se coordonner sous l’action de quelque centralisation puissante qui s’intitulera soit l’Internationale, soit la Ligue populaire, le nom importe peu, et qui fera manœuvrer savamment et légalement la grande armée du scrutin, — comme déjà, à plusieurs reprises, ou a fait manœuvrer les grèves, — de façon à écraser sous ces foules innombrables les malheureuses minorités numériques qui s’appellent l'intelligence, le savoir, La vertu, qui s’appellent aussi la richesse et la propriété.
Grâce à cette discipline électorale l’heure arrivera, et elle n’est pas loin, où les classes ignorantes et, comme elles le disent, déshéritées, auront seules des représentants nu pouvoir. Tout le reste sera systématiquement exclu : tout le reste aura la minorité partout.
Qu’adviendra-t-il lorsque le développement logique du Suffrage universel, tel qu’il est organisé, aura produit ces résultats inévitables? La raison se perd en ces horizons sombres.
Le monde social sera renversé brusquement et légalement :
Ceux qui ont besoin d’ôtre gouvernés gouverneront, et gouverneront seuls.
Ceux qui auraient la capacité nécessaire ponr gouverner n’auront plus d’existence politique. Us voteront au scrutin; mais, étant partout inférieurs en nombre, ce vote n’aura nul effet nulle part, et n’amènera anoun d'entre eux
dans les assemblées dirigeantes. Ils seront comme n’étant plus. Ils seront encore dans le pays social, ils ne seront plus dans le pays politique et légal. Ils n’auront pas plus de représentants au sommet de l’État, et par suite dans tontes les fonctions publiques, qu’il n’y avait de citoyens ouvriers à la Chambre des Députés, du temps de Louis-Philippe. Ils ne feront partie d’aucun Conseil général, d’aucun Conseil d’arrondissement , d’aucun Conseil municipal. Ils auront disparu sous les immenses flots de la marée montante : ils seront noyés sous ces masses comme au fond de la mer les vaisseaux engloutis.
L’impôt sur la propriété sera voté, à l’exclusion des propriétaires, par les gens qui n’ont rien.
La transmission des héritages et le retour de la richesse à la communauté sociale seront réglés par les individus sans patrimoine.
Les lois sur l’instruction et l’éducation seront faites par les hommes sans éducation et sans instruction.
Qu’est-ce qui les pourrait arrêter ?
Rien.
Seraient-ce les considérations intellectuelles, le savoir, l’expérience, les enseignements du passé, les leçons de l’histoire? — Nequaquam, comme disaient les Latins. Pas le moins du monde. Ces gouvernants seront, ou des ignorants, ou des dévoyés des classes supérieures tombés assez bas pour accepter le mandat impératif des incapables, et pour se faire les flatteurs de la populace et les laquais de la plèbe.
Serait-ce la conscience?— Nous admettons volontierset sans hésiter, nous admettons qu’il y aura là très-évidemment des hommes sincères, des gens de bien, parfaite-
ment intentionnés; mais, sur toutes les questions politiques et sociales, la conscience populaire n’a-t-elle pas été faussée par les sophismes que les publicistes colportent dans toutes les intelligences, voilà déjà plus d’un siècle ?
On a dit : « La Loi n’est autre chose que l’expression de la volonté du plus grand nombre ; » et il y a Urquelque chose de vrai, mêlé à quelque chose de faux;
On a dit : <* La Loi doit être faite dans l’intérêt du plus grand nombre ; » et il y a là encore quelque chose de vrai, mêlé à quelque chose de faux ;
Mais le vulgaire, devenu tout-puissant, ne distinguera pas ces nuances. Il dira : « Je suis le Grand Nombre. Donc, ma volonté, c’est la Loi. Tout ce que je veux est légitime, par cela seul que je le veux et que je suis le Grand Nombre. Je fais la loi dans mon intérêt, et j’ai raison de la faire ainsi, puisque je suis le Grand Nombre. Je réalise par là l’idéal des plus purs philosophes. Mon égoïsme, qui serait un crime si j’étais le petit nombre, devient la suprême sagesse, puisque je suis le Grand Nombre. Sacrifier le Grand Nombre au plus petit, ce fut le forfait de mes prédécesseurs au gouvernement ; mais sacrifier le plus petit au plus grand, c’est la justice parfaite. Ils étaient la majorité factice : Je suis la majorité réelle, incontestable comme l’Océan ; Je suis l’inuumérable multitude. »
A ces ondes humaines qui résistera ?
Personne.
La terreur de leur prochaine arrivée glaçait naguère d’épouvante et désorganisait les classes conservatrices, qui ne se sentaient ni force matérielle, ni force morale, contre ce débordement. Si des circonstances plus beu-
reuscs out un instant relevé les conragcs, si les flots démagogiques ont fait un mouvement de recul, ne nous berçons point d’espérances vaines et ne croyons pas avoir vaincu l’Océan parce que nous assistons, durant quelques heures, au spectacle de la marée qui descend et que nous foulons sur la grève le sable qu’elle abandonne. Tous les Océans ont ces flux et reflux. Demain la mer sera plus haute qu’elle n’était hier, et les tempêtes des équinoxes, se mêlunt à son soulèvement progressif, submergeront la terre ferme et se joueront des digues de pierre comme des falaises de sable.
L’ignorance et la déraison, excitées par la fièvre révolutionnaire, — et aussi par la misère, toujours croissante onde pareils temps, — auront en main l’autorité régulière. Ce qui est illégitime sera légal. Ce qui est anti-social sera à la tête de la société. Les ennemis de l’ordre public commanderont la force publique. Les brigands occuperont le Ministère de la Justice et nommeront la Magistrature. Les voleurs auront à leurs ordres la Gendarmerie. Hier, une poignée d’hommes, agissant en petit et illégalement, s’appelait « la Commune, » et donnait un échantillon de ce que l’on fera, en grand et légalement, en s’appelant « la Nation. »
Qu’ils forment une Convention ou qu’ils s’incarnent dans quelque dictateur, ainsi raisonneront ou déraisonneront, ainsi agiront les barbares qui sont maintenant à nos portes et qui occuperont demain, si l’on 11’avise aujourd’hui, tous les postes de la cité.
Finis Galliæ! Sans doute un état si violent ne pourra se perpétuer longtemps; sans doute, après avoir accumulé ruines sur ruines, ces communeux et ces radicaux, ces
fous et ces imbéciles, ces pervers et ces malheureux, ces moDomanes et ces méchants se dévoreront entre eux; et le calme de l’épuisement finira par succéder aux fureurs de l’orgie sociale. Mais quand cela arrivera, la France aura péri dans ces convulsions et tombera eu pourriture. Il est certains degrés de maladies qui ne se guérissent que par la mort.
N’est-il pas évident que le Suffrage universel est impossible à maintenir ?
Voilà un côté de la question. Le moment est venu de la regarder par le côté opposé.
Supprimer le Suffrage universel cependant, ainsi que beaucoup le désirent tout bas, sans oser ni l’avouer tout haut par leurs paroles, ni surtout le tenter par leurs actes; — l’attaquer de face très-résolument par l’établissement d’un cens assez élevé pour assurer le pouvoir aux classes riches et moyennes; — l’entamer, de côté ou par derrière, avec mille précautions effrayées, par l’essai d’un cens minuscule ; — faire effort pour le modifier en sou essence, par je ne sais quelle pénible adjonction prépondérante de la caste des plus fort imposés; — le couper en morceaux par l’établissement des sections de Commune, imaginées par le projet de loi municipale; — l’escamoter dans une série de gobelets par le système de l’Élection à deux degrés, ou bien le tourner hypocritement à l’aide de quelque artifice législatif, comme par exemple des lois sur le Domicile qui semblent faites pour tous et qui ne sont faites en réalité que contre une
catégorie déterminée ; — trancher eu un mot par la violence ou éluder par la ruse le redoutable problème, faute de savoir le résoudre, est un parti pour le moins aussi dangereux et aussi gros de désastres que le maintien même du système actuel, de ce système dont nous venons de dérouler a l’instaut les conséquences logiques et fatales.
Bien loin en effet de conjurer le péril, toute tentative pour restreindre le Suffrage universel aurait pour résultat assuré de précipiter le grand cataclysme.
11 ne s’agit pas, pour l’heure, de discuter la valeur intrinsèque du cens, et de se demander si, n’ayant pu sauver la Monarchie en 1830 ni le Gouvernement de juillet en 1848, il sauverait la société en 1873- — il ne s’agit pas de mesurer la fécondité de ces combinaisons mixtes et de ces systèmes-mulets qui voudraient tenter d’associer le ruminant et le carnassier; — il ne s’agit pas de savoir si l’Élection à deux degrés, ne touchant pas au fond mais à la forme du corps électoral, paralysée , du reste , dans ce qu’on en attend par le procédé très-simple du mandat impératif, produirait autre chose que des résultats insignifiants ; — il ne s’agit pas de savoir si la loi sur le Domicile, en excluant arbitrairement le tiers à peu près des électeurs d’aujourd’hui, et ne conservant le droit de Suffrage qu’à six ou sept millions, ne nous laisserait pas, avec un pouvoir moralement affaibli , devant un corps électoral presque aussi aveugle, presque aussi incompétent, presque aussi facile à égarer que celui dont les manifestations actuelles semblent si effrayantes. La question est tout autre.
En supposant que ces divers moyens, préconisés par
quelques hommes politiques, soient en eux-mêmes fort efficaces, une fois mis en pratique, il s’agit précisément, il s’agit, avant tout, de savoir s’il est possible de les mettre en pratique : s’il est possible de les faire accepter, je ne dis point par la Chambre, je ne dis point par une certaine fraction de l’opinion publique, mais par la partie la plus inquiétante des électeurs qui sont présentement en possession du droit de voter.
Or, là-dessus, pas d’illusion.
Quelle que soit l’éloquence ou la fine dialectique du rapporteur de la Loi, les millions d’exclus n’accepteront ni leur exclusion, ni les raisons de tribune que l’on en pourra alléguer.
Si on exige de l’Électeur un cens quelconque, petit ou grand, ils diront: » — Que c’est le rétablissement de la tyrannie des classes supérieures et de la féodalité de la fortune ; — que c’est l’écrasement des droits de l’homme par les droits du métal ; — et que, puisque l’on fait décider la question par le métal, ils vont à la valeur de l’argent opposer, à leur tour, la voleur du plomb, et charger leurs fusils. »
Si on exige un cens d’éligibilité ; si même, en dehors du cens, on établit une classe particulière d’Éligibles, ils diront, non sans quelque apparence rationnelle : — Qu’il est par trop illogique de proclamer eu principe la Souveraineté du Peuple et de prétendre ensuite, dans l'application, emprisonner dans une catégorie quelconque de citoyens, la liberté de ses choix ; — que, pour avoir le droit de poser une'telle limite, il faudrait être le souverain du souverain, ce qui implique contradiction ; — que ceux-là commettent par conséquent un crime de lèze-
majesté populaire, qui osent faire une loi contre la pleine liberté et la toute-puissance de Celui qui ne relève que de lui-même et de qui procèdent toutes les Lois; — que ce sont là des mandataires déloyaux, des révoltés, des factieux et des parricides, portant la main sur l’auteur de leur existence, et qu’il se charge lui-même, lui, le Peuple, de punir un tel attentat. »
Si on fonde l’Élection à deux degrés, j’ignore s’ils ne s’étonneront point que cette même loi qui leur interdit de se faire remplacer quand on leur commande d’aller au régiment et de risquer leur vie , les contraigne à avoir un délégué quand on les appelle à donner leur voix et à nommer l’Assemblée qui pourra les envoyer au combat. Mais ils diront assurément, ou l’on dira pour eux : a — Que tous ces tours d’élection sont des tours de passepasse; — que, dans le premier scrutin, tous les groupes d’Électeurs primaires qui auront eu la minorité dans leur section respective, seront tout d’abord éliminés de ce collège privilégié des Electeurs politiques , et comptés pour zéro; — que, dans le second scrutin, tous les groupes de ces mêmes Electeurs politiques, qui auront eu la minorité dans leurs circonscriptions respectives, seront également privés de toute représentation à l’Assemblée nationale; — que, par conséquent, presque tous les suffrages se perdent en route et tombent par terre, à la façon de l’eau qu’on s’amuserait à transporter avec des seaux fendus ou des écuellcs trouées; — que d’ailleurs et en tout cas, puisqu’on daigne les admettre à formuler ce qu’ils veulent, ils n’ont pas besoin d’un truchement; — que si ce mandataire vote comme ils l’eussent fait euxmêmes, il est inutile, et que, s’il vote d’une façon différente, il les trahit; — qu’ils n’entendent admettre dans la
République ni des inutiles, ni des traîtres, et qu’ils vont prouver dans la rue comment ils savent et comment ils peuvent très-bien faire leurs affaires eu personne. »
Si on propose la loi sur le Domicile, ils diront : « — Que pour nommer l’Assemblée Française, il doit suffire probablement d’être Français ; — que le droit politique est inhérent au citoyen, quelle que soit sa demeure; — qu’il ne s’annule pas parce qu’on monte en diligence ou qu’on va habiter une autre commune ; — qu’il ne se perd pas en voyage comme une malle.... » Et si, parmi nos hommes d’État, certains Nestors viennent prétendre que tant d’années de domicile sont nécessaires pour constater l’identité, ils riront nu nez de ces Nestors pleins d’esprit; et, tout en leur demandant s’ils entendent appliquer ce même principe à la conscription, ce qui permettrait alors de remplacer le service militaire par un petit tour de France, ils iront provisoirement, en attendant la réponse, se livrer à une promenade armée sur la place publique : et là, ils feront assez de bruit et accumuleront assez de ruines pour affirmer leur existence, et constater leur identité.
Il est nécessaire d’exprimer franchement et crûment ces choses, parce qu’il importe de voir la réalité telle qu’elle est, de ne pas se payer de mots, de ne pas croire à de vains palliatifs, de ne pas mettre sa confiance en des moyens impuissants, et, au moment où la société tout entière est condamnée à franchir l'abîme ou à périr, de ne pas lui faire mettre le pied sur quelque planche pourrie.
Le Suffrage universel est déjà trop complètement en possession de ses droits politiques, trop solidement établi, trop fort, pour que l’on puisse y toucher de la sorte sans
risquer, soit immédiatement, soit à un délai plus ou moins rapproché, de déchaîner la guerre civile et de faire voler la société en éclats. Y porter atteinte, chasser de l’urne une catégorie quelconque d'Électeurs, ce serait faire l’imprudente tentative d’un coup de force législatif auquel répondrait infailliblement, aujourd’hui ou demain, un autre coup de force populaire qui ne se bornerait pas à la tentative et qui prendrait d’autres armes que les boules blanches ou noires des scrutins parlementaires; ce serait engager la bataille avec les plus grandes chances de la perdre, et, si l’on en croit un grand nombre, de la perdre justement.
Qu’un Gouvernement relevant d’une autre origine et s’appuyant sur un autre principe; bien plus, qu’un simple Gouvernement de fait, surgi tout à coup par quelque événement imprévu, prétendit en etfet modifier, restreindre ou supprimer la souveraineté populaire, cela se conçoit. Mais qu’une Assemblée issue du Suffrage universel vieime se retourner de la sorte contre le pouvoir même qui l’a constituée et qu’elle représente, c’est ce que nul esprit droit ne peut admettre : car ce serait, en logique, la révolte de la conséquence contre le principe, et, en morale, une usurpation manifeste et un abus de confiance que rien ne saurait justifier. Et ceux-là insultent au sens commun et à la conscience publique qui prétendent : que c’est là l’exercice légitime des droits de la représentation nationale ; et que chaque député, ou si mieux l'on aime, l’Assemblée, a reçu d’un certain nombre de ses Électeurs le mandat de les supprimer.
Une pareille violence au sentiment populaire, un excès de pouvoir si audacieux et si clairement injuste ne four-
nirait-il pas aux agitateui’s le redoutable prétexte d’une revendication équitable? Et ne serait-ce pas mettre entre leurs mains le plus puissant, le plus infaillible levier de révolution, que de placer de la sorte les droits acquis de la multitude, en état de légitime défense contre les détenteurs de l’autorité?
A l’attaque venant d’en haut répondrait tôt ou tard l’insurrection venant d’en bas. Les Bulletins qu’on exclurait de l’urne serviraient un jour ou l’autre à bourrer les fusils.
Or, fùt-on pleinement assuré de gagner la bataille des rues, et d’écraser toutes les révoltes, ne serait-il pas criminel de provoquer gratuitement de nouveaux conflits, bien plus, de ne pas tout faire pour les éviter? N’avonsnous pas eu, hélas! assez de guerres civiles et assez de sang français répandu? Ajoutons toutefois pour ceux dont le tempérament trop énergique serait enclin à ces luttes fratricides, et qui, faisant assez bon marché du prix sanglant de la victoire, souhaiteraient en finir une fois pour toutes par la force, ajoutons que si on donnait à l’émeute sa seule raison d’être, rien ne serait plus douteux en vérité que le triomphe du Gouvernement; car l’armée, trèsanxieuse, se demanderait si le Pouvoir n’a pas tort, et elle pourrait bien être de cœur avec l’insurrection.
N’est-il pas évident que le Suffrage universel est impossible à supprimer ?
Impossible à maintenir et impossible à supprimer, tel est, dans l’ordre des faits, le Suffrage universel : tel il se présente au regard de l’observateur épouvanté.
Nous sommes entre Cbarybde et Scylla. Le péril est des deux côtés. Chacun des deux chemins opposés nous
conduit au même abîme. Les deux solutious aboutissent à la catastrophe.
Pénétrons plus avant, et étudions maintenant le prin cipe en lui-même.
Le Suffrage universel est un principe qui s’affirme.
Non-seulement il s’affirme, mais il prétend être audessus de tout. Et de même que, en pratique, il est la souveraine puissance, de même il se donne, en théorie, comme le souverain droit.
Si l’on quitte cependant le domaine du fait actuel et de la situation présente pour entrer dans la thèse philosophique et dans l’examen intrinsèque de ce nouveau droit social et politique, la question, loin de se résoudre, se complique aussitôt de difficultés nouvelles, et bien autrement insurmontables; car, au lieu de porter sur des accidents extérieurs que quelque événement étranger pourrait à la rigueur modifier, ces difficultés portent, dès lors, sur l’essence même de ce principe extraordinaire.
Le caractère particulièrement terrible de cette question, examinée philosophiquement, ce qui au premier abord lui donne un aspect insoluble, c’est que le Suffrage universel, tel qu’il se conçoit généralement et tel qu’il se pratique, paraît renfermer en soi une contradiction fondamentale et irréductible, une antinomie dont les termes sont entièrement inconciliables. Le principe du Suffrage universel
contemporain, en effet, est à la fois légitime et absnrde, équitable et insensé, en conformité complète avec la justice et en opposition, non moins complète, avec le sens commun.
Je dis « Suffrage universel contemporain », car je veux réserver une organisation à venir dans laquelle toutes ces contradictions me semblent devoir disparaître.
Lorsque le Pouvoir public peut demander à un citoyen sa fortune sous la forme d’impôt, sa vie sous la forme de conscription, lorsqu’il peut compromettre les intérêts de tous et de chacun par de mauvaises lois, par une administration désordonnée, par une guerre folle, n’est-il pas assez naturel que chacun soit consulté dans la constitution première et ensuite dans la direction de ce Pouvoir, qui aura sur sa propre destinée une influence si capitale?
N’est-il pas équitable que l’intérêt de tous, et non point seulement celui de quelques-uns, soit représenté dans l’Assemblcie du pays ?
N'est-il pas particulièrement juste que ceux qui sont les plus nombreux, les plus malheureux, les plus accablés sous le fardeau du grand travail social, ceux .sur qui pèsent le plus lourdement les fautes des Gouvernements, soient admis à se faire entendre d’une façon quelconque et à peser en la balance de ces grands et solennels débats dont l’issue peut leur être parfois si fatale?
A ceux-là qui sont le travail pénible et qui sont la pauvreté, à ceux-là plus qu’à d’autres pent-ètre ne doiton pas donner une garantie que leur intérêt ne sera ni
oublié ni méconnu ; et qu’ils ne seront point réduits à l’état d'une classe, libre de nom, mais esclave de fait, gouvernée par une classe maîtresse, laquelle classe maîtresse, faute d’un frein à sa toute-puissance et d’un rappel à son vrai devoir, serait peut-être tentée, comme cela est arrivé trop souvent, de se considérer comme le peuple entier et de gouverner avec l’unique préoccupation de conserver et d’augmenter ce qu’elle possède, en ne prenant qu’un souci très-secondaire ou même tout à fait nul, de l’intérêt des faibles, des ignorants, des gens en veste ou en blouse, des petits, des exclus, de la « vile multitude », comme le disait M. Thiers il y a vingt ans?
De même qu’il est conforme à l’équité que le patron ne détermine point le salaire suivant son caprice, mais que ce salaire soit débattu et accepté par l’ouvrier; de même que, dans un procès, on ne laisse jamais à l’une des parties le soin de trancher la question, n'est-il pas juste que, dans ce grand atelier social et politique qui se nomme une Nation, chacun soit compté pour quelque chose, et que, dans cet immense règlement d’intérêts, d’obligations et de droits, l’on n’attribue pas à une partie du pays le droit de faire, sans contrôle, la loi à l’antre partie?
Fut-il jamais rien de plus évidemment juste, de plus clairement équitable, de plus manifestement légitime?
Oui sans doute. Mais, en même temps, lorsque la direction des gouvernements et des sociétés est, de toutes les fonctions possibles, la plus compliquée, la plus ardue, la plus difficile, celle qui requiert les connaissances les plus
spéciales et les aptitudes les plus exceptionnelles, n’est-il pas souverainement absurde de remettre en quoi que ce soit, et surtout de remettre en principe celte direction tout entière aux mains incompétentes de la multitude?
N’est-il pas insensé au plus haut chef de faire décider par l’aveugle arbitrage du nombre, ces vastes et effroyables questions qui exigent, pour être pesées et mûries, le silence des méditations les plus profondes et des études les plus attentives, et de faire trancher par la stupide fantaisie des populaces ignares ces immenses problèmes que peuvent seuls résoudre le génie, la science, le savoir, l’expérience, la sagesse des hommes les plus éminents?
Si quelqu’un demandait au Suffrage universel de diriger le traitement d’un malade, la manœuvre d’un navire ou la construction d’une locomotive, tout le monde crierait à la démence, tout le monde traiterait d’imbécile ou de fou le promoteur d’une idée si absurde.
Que fait-on autre chose pourtant en matière politique et sociale?
Alors que pour nous sauver de tous les maux qu’ont attirés sur nous nos impérities et nos fautes, nos erreurs et nos crimes ; alors que pour voir clair dans la situation et conseiller l'État ; alors que, pour prendre la tète des affaires et conduire le Gouvernement, nous aurions besoin des politiques les plus instruits, les plus expérimentés, les plus sagaces, les meilleurs; alors que nous aurions besoin, en vérité, d’un Moïse ou d’un Charlemagne, c’est-à-dire d’un grand homme qui fût également un grand saint inspiré en quelque sorte par l’esprit même de Dieu, n’estce point la folie suprême et l’idéale sottise que de s’en
aller quérir le commissionuaire du coin, le portefaix, le cocher, le marchand de vin, le palefrenier, l'aveugle ouvrier des villes ou le rustre ignorant des campagnes, et de s’en remettre à leur arbitrage, soit pour imprimer la direction générale, soit pour choisir des chefs qu’ils ne connaissent pas le moins du monde la plupart du temps, et dont (quand bien même ils les connaîtraient personnellement depuis vingt années) il sont, en tout cas, radicalement incapables de juger la valeur et de mesurer l’aptitude?
N’est-ce pas se mettre eu révolte ouverte contre le bon sens le plus élémentaire que d’aller ainsi noyer le petit nombre des compétents et des bons dans le grand nombre, dans l'incommensurable Océan des incompétents, et de dire à cette foule ignorante, toujours pleine de préjugés et parfois enflammée de convoitises fiévreuses : « — Prends le sceptre, règne et gouverne. Nomme tes représentants comme un empereur ou un roi institue ses ministres, ses sénateurs et ses pairs. Forme-les à ton image et ressemblance. Infuse-leur ton esprit. Emprisonne-lcs môme, si cela te convient, daus tes propres conceptions par le mandat impératif : afin que si, malgré toute vraisemblance , quelque intelligence ou quelque savoir venaient à sortir du scrutin, cette intelligence et ce savoir ne puissent agir que suivant ta portée d’esprit et ta science politique, ù bon portefaix ! afin que si, par la pratique des choses ou par l’étude et la discussion, quelque lumière venait à éclairer tes mandants, cette lumière soit comme non-avenue pour eux, et qu’ils ne puissent agir que d’après ta compréhension intellectuelle, ô marchand de vin ! — Et ainsi régnera l’égalité, et ainsi se réalisera le grand rêve démocratique et l’avénement des nouvelles
couches sociales. Et ainsi, sur le bord des précipices et parmi les abîmes, les aveugles choisiront pour les conduire leurs égaux, c’est-à-dire des aveugles qui crieront plus fort que les autres. Et ainsi le Gouvernement sera absolument celai que tu exercerais Toi-même, si tu étais personnellement au pouvoir, ô rustre ignoraut des cam pagues ! ô ouvrier des villes plus ignorant encore, car tu es instruit par tes journaux! ù souverain populaire!... »
Que dire de tout cela? Fut-il jamais rien de plus manifestement en dehors de toute raison, de plus clairement insensé, de plus douloureusement absurde?
Impossible, encore une fois, et à maintenir et à supprimer; — véritablement conforme à l’équité, et radicalement opposé au sens commun : — tel apparaît le fait redoutable, tel apparaît le principe complexe du Suffrage universel.
Le Suffrage universel, avons-nous dit, est une orga nisation qui fonctionne.
Il nous reste maintenant, avaut d’aborder la solution du grand problème, à étudier avec une extrême attention cette organisation électorale. Elle a été la loi de relation entre le principe politique de 1818 et le fait social de 1873. C’est, en d’autres termes, par cette mise en ac—
tion que ce principe a produit ce fait et créé fatalement, en un quart de siècle, la situation périlleuse devant laquelle le monde civilisé tremble aujourd’hui, non sans motif. Examinons donc avec un soin sévère, examinons, tel qu’il se pratique depuis son origine, le fonctionnement électoral du Suffrage universel.
Dans cet examen et dans cette étude nous ne voulons laisser aucune ombre. La première condition pour surmonter une difficulté, c’est de la bien connaître. Et quiconque a eu la patience de faire le tour complet d’une question, et de la considérer, non par tel ou tel détail isolé, mais sous toutes ses faces à la fois, est bien près de savoir la réponse et de rencontrer la solution. Réponse et solution sortent en quelque sorte d’elles-mèmes de toute question nettement comprise, de toute question ainsi établie, eu pleine lumière, dans ses données intégrales.
Le problème politique et social posé par le Sull'rage universel consistait évidemment à trouver une organisation assez profondément conçue pour harmoniser dans une unité supérieure les antinomies violentes que nous avons fait ressortir et qui, au premier abord, semblent inconciliables. Il consistait et consiste encore à trouver un fonctionnement tel, que, sans toucher en quoi que ce soit et sous quelque forme que ce soit aux droits de personne, et étant par conséquent accepté par tous, il fusse cependant rebrousser chemin aux flots montants de la démagogie. 11 consiste à découvrir un fonctionnement assez parfait pour dégager de ce principe tout ce qu’il a de uste, et en meme temps, pour réduire à néant tout Ci
que, dans sa forme présente, il paraît contenir d’insensé, d’absurde et de subversif-
Tel est le programme que réalisera la vraie solution.
Or, la solution actuelle, c’est-à-dire l’organisation du Suffrage universel depuis vingt cinq ans, réalise précisément l’absolu contraire de ce programme évident.
Analysons ce qui se passe. Cette analyse ne tardera pas à confirmer pleinement dans nos esprits cette pensée d’un philosophe que, en France, pour avoir le vrai sens des choses, il faut souvent prendre l’envers des mots. Mais disons tout d’abord, à la décharge du Suffrage universel lui-même, qu’il a pris son fonctionnement tout entier dans les divers systèmes représentatifs que l’on pratiquait avant lui, et dont il n’a modifié ni le mode d’élection, ni le mode de votation. En cette matière, ce prétendu instrument du progrès n’a rien fait progresser : ce novateur n’a rien innové : il n’a changé que les Électeurs. De sorte que tous les vices que nous allons signaler dans son fonctionnement ne lui sont point essentiels; ce sont, sauf quelques exceptions, des vices acquis. Seulement, en les faisant siens, il les a grandis à sa taille et leur a donné des proportions gigantesques. Ce qui était une taupiuée à l'époque où un arrondissement comptait iüO électeurs est devenu une montagne, haute Comme lTIimalaya. Les petites pierres d’achoppement se sont transformées en roches énormes et en monts de granit. Les trous où le pied s’enfonçait sont maintenant des abîmes à engloutir les empires.
Le système électoral actuel dit : « Je suis le Suffrage universel » ; et, comme nous le verrons bientôt, il n’est pas plus le suffrage sincère qu’il n’est l’universalité réelle.
— sa-
li dit : « Je suis la Nation », et il est la proscription systématique de tout ce qui est national. Il dit : « Je suis la Liberté de tous et de chacun » ; et il est, tout au contraire, la servitude de chacun et de tous, il dit : « Je suis l’Équité »; et il est l’uue des iniquités les plus monstrueuses qui aient jamais paru ici-bas. 11 dit : « Je suis la Justice » ; et c’est précisément ce que son principe lui-même peut contenir de juste qui est violemment sacrifié, dans l’application, à ce qu’il a d’absurde : de sorte que le Suffrage universel , tel qu’il fonctionne, est radicalement inique depuis sa base même, qui est le corps électoral, jusques au sommet, qui est la représentation élue. Il dit, eu son orgueil pléthorique : « Je viens enfin relever la dignité humaine »; et voilà qu’il la ravale et qu’il tend visiblement à l’abaissement général des caractères. Il dit impudemment : « Je suis égalitaire »; et il est absolument contraire à toute égalité véritable, soit dans l’élection de la Chambre, soit dans le mode de votation des Députés. Il dit : « Je suis la délivrance des faibles »; et il est leur écrasement brutal, et la mise en pratique de la loi du plus fort. Il dit : « Je suis la Fraternité »; et il est l’organisation fratricide des haines sociales et lu préparation de la guerre civile. Il dit : « Je suis le Souverain »; et il n’est qu’un pauvre esclave enchaîné. Il se donne comme l’ordre; et il est, par sa réglementation même, le plus profond des désordres.
Nous ne nous bornons pas à l’affirmer, nous allons le prouver par une série de remarques incontestables et décisives.
Nous allons le prouver : et nous prions le lecteur,
quelles que soient ses opiuions préconçues, de se mettre un instant, comme nous l’avons fait nous-mèroe,au-des5HS de ses idées antérieures, au-dessus de ses passions ou de ses intérêts de parti pour ne penser qu’à regarder attentivement les choses telles quelles sont, en toute justice, impartialité et vérité.
Le Suffrage universel se donne comme l’ordre et il est, pai' sa réglementation même, le plus profond des désordres.
Nous le demandons tout d’abord, non pas à la première impression d’une habitude déjà vieille, mais à la conscience et à la raison dans ce qu’elles ont de pins élevé, nous le demandons : n’est-ce pas un désordre fondamental, quand il s’agit de nommer une Assemblée natioruile , une Assemblée française , que de parquer les électeurs en Arrondissements ou en Départements hors desquels le suffrage du votant ne compte plus, comme si, au delà de cette arbitraire limite, ce n’était pas toujours la meme Nation, la meme France, nommant la meme Assemblée?
N’cst-ce pas un inconcevable désordre qu’un homme vraiment national, un politique accrédité, un illustre écrivain, une gloire européenne dont le nom, sur toute l’étendue do. pays, obtiendrait un million de voix, ne pût, malgré cela, ouvrir les portes de la Chambre et être entendu dans les conseils de l’État, parce que, sur aucun point isolé, dans aucun trou électoral, il n’aurait eu les
12 ou 15000 voix nécessaires pour former la majorité d’une circonscription?
N’est-ce pas un absurde désordre que d’empêcher, par ces circonscriptions matérielles, les puissantes corporations d’intérêts ou d’idées, les différentes professions, les diverses unités morales, les grandes industries, l’Agricol— * ture, la Magistrature, les Lettres, l’Enseignement, le Clergé, le Barreau, l’Armée elle-même, les différents partis politiques, de se grouper suivant leurs affinités naturelles, et d’envoyer à la Chambi’c leurs plus éminentes personnalités ?
Un tel système n’ est-il pas l’exclusion et l’étouffement des grandes supériorités nationales au profit des médiocrités locales, au profit des petites influences de clocher ou des créatures gouvernementales, que la centralisation, qui divise pour régner, se plaît à choisir et à faire accepter ?
Un tel système n’est-il pus l’une des causes les plus manifestes de la déplorable et habituelle faiblesse de nos Assemblées ?
«Mais, répliquera-t-on, ne faut-il pas que le Département ou l’Arrondissement, qui sont aussi uue certaine unité, puissent être représentés? Ne faut-il pas que l’intérêt local puisse toujours être entendu dans toutes les questions où il se trouve intéressé? » — Évidemment. Mais ce n'est pas là une objection aux vérités manifestes que nous venons d’énoncer : c’est tout simplement uue difficulté qu’il faut résoudre. Et nous la signalons, et nous la déclarons dès à présent légitime, pour bien faire comprendre à l’avance que nous ne l’oublions point et que nous saurons en tenir compte.
Nous avons dit que le Suffrage universel, égalitaire dans son principe, est, dans son application, diamétralement contraire à l’égalité vraie. Nous avons dit que le Suffrage universel, proclamé au nom de la dignité humaine, tend violemment, dans la pratique, à abaisser cette dignité et à avilir les caractères.
Pour être élu, et la moitié du temps pour ne pas l’être, un candidat doit dépenser en circulaires, affiches, bulletins, distributeurs, voyages, etc., tantôt dix, tantôt vingt, tantôt quarante ou cinquante, tantôt même cent mille francs. De là, pour tout candidat, la nécessité préalable d’être riche. De là, en matière politique, pour l’homme qui a de l’argent, un privilège bien autrement exorbitant que l’ancien cens d’éligibilité. Celui qui n’est pas riche est forcément condamné, soit à renoncer à entrer à la Chambre, soit à compromettre sa fortune et à jouer sur son élection comme l’on joue à la roulette, soit enfin à quémander misérablement de l’argent à ses électeurs pour les frais de sa Candidature et à se faire leur mendiant avant d’être leur Député. Quoi de plus anti-égalitaire, en vérité, et quoi de plus triste?
Mais des considérations plus graves encore arrêtent la pensée sur cette question des Candidatures, dont le privilège en faveur de l’argent n’est que le moindre côté.
Dans un pays tel que le nôtre, renommé jadis pour sa fierté, pour sa noblesse de sentiments, comment la pratique universelle de ce que l’on nomme : « la Candidature » a t-elle pu être acceptée par l’esprit public? Pour être
élu, il faut être Candidat : c’est-à-dire se présenter soime'me, et proclamer ses propres mérites en demandant les voix des électeurs. Il faut dire : « Votez pour moi, car « je suis intelligent, remarquable, doué de toutes les « qualités, dévoué, désintéressé, sublime, possédant de « rares perfections et plus digne que qui que ce soit. »
Vainement, par une fausse honte ou par une vraie honte, prétend-on, en ses circulaires, avoir cédé, après résistance, à des amis imaginaires, alors qu’en réalité on s’offre de sa personne au public et qu’on lui fait des incitations; vainement, au regard des autres et aux yeux de sa propre conscience, couvre-t-on de fleurs de rhétorique une chose si avilissante en soi; ce que l’on appelle aujourd’hui « poser sa Candidature » n’en constitue pas moins un acte d’impudence, qui ne coûte évidemment rien aux âmes basses, mais qui soulève de dégoût tout caractère un peu élevé.
Sans doute des personnages d’une valeur sérieuse, désireux d’apporter à leur pays le concours de leurs lumières et de leur expérience, consentent, la répugnance à la bouche, à boire ce calice d’humiliation et subissent cette nécessité. Nous les trouvons louables. Mais combien d’hommes de mérite vrai, combien de capacités réelles, combien de dévouements désintéressés, combien de ceux dont notre malheureuse patrie aurait surtout besoin, se refusent invinciblement à entrer, par de telles portes, dans les Assemblées du pays?
Quels seront donc, en très-grande partie, d’abord les Candidats, et par suite les représentants de la nation? Ce seront les ambitieux, c’est-à-dire les hommes les moins propres an gouvernement: car la première condition pour
bien gouverner, c’est de s’oublier soi-même ; et les empires seraient paisibles si les ambitieux ne les jetaient dans les convulsions. Les gens empressés de se mettre en avant, les vanités bruyantes, vides et sonores comme des tambours, les baudruches gonflées de veut, les convoitises ardentes en quête des jouissances du pouvoir, les orgueils violents et affamés, les passions seules, en un mot, entreront, comme en leur domaine naturel, dans cette lice ouverte que les sages déserteront.
L’ambitieux jettera son argent et jouera sa fortune sur le tapis vert du scrutin; l’ambitieux se présentera à grand orchestre et fera des circulaires à la Fontanarose ; l’ambitieux se fera placarder sur les murs en caractères longs, en caractères larges, en caractères bizarres. U aura des affiches bleues, rouges, jaunes, multicolores comme ses opinions. Il déshonorera les murailles ; il y étalera son nom à l’endroit, à l’envers et de travers. Il fera des cabrioles, des culbutes et des volte-face : il se mettra la tète en bas pour attirer l’attention du public. Il fera écrire en lettres énormes : « Votons tous pour Picrochole! » Il se fera faire des certificats et des réclames signées par des comjwres et au bas desquelles il mettra gravement o vu : Picrochoie. » Il ne craindra pas d’imiter les procédés des saltimbanques et des Barnums et couvrira dix mètres carrés de son seul nom répété coup sur coup. Que sais-je encore! Qui de nous n’a été témoin de ces spectacles bouffons et tristes . où les candidats ne craignent pas, pour rechercher les honneurs, d’employer les moyens qui provoquent le mépris.
O peuple de France, quand donc verras-tu à quel point ces hommes qui te prodiguentjeurs adulations se mo-
quent de toi en réalité, te tournent en dérision, t’insultent en face et te donnent publiquement une preuve de leur dédain. Suppose, ô Peuple Souverain, suppose que le plus stupide des tyrans eût un jour à choisir ses ministres ou ses intendants : quel est, dis-moi, le personnage, aspirant à ces grands emplois, qui oserait s’aviser de faire ainsi tapisser de son nom les appartements ou les basses-cours du monarque, afin (l’attirer et de captiver le royal suffrage? Ce souverain, ce roi, cet empereur, ce tyran, ce pacha, ce czar, quelque prodigieusement imbécile que tu puisses l’imaginer, ne verrait-il pas un outrage manifeste dans cette façon de faire valoir à ses yeux une candidature aux fonctions politiques; et ne chasserait-il pas avec colère quiconque lui ferait la grossière injure de le croire accessible à de pareils moyens? Et cependant, c’est ainsi’ que l’on agit envers toi, ô Peuple Souverain de notre spirituelle France. Et tu ne te lèves point, indigné!... Nullement. Tu prends ton bulletin, sous la direction de quelque comité, et tu t’en vas voter docilement pour Picrochole, ô électeur de Panurge !
Et notez que ces honteux procédés, que ces charlatanismes électoraux ne sont pas le fait d’nn parti, mais de tous. Le personnage qui se livrait aux pantalonnades dont j’ai esquissé les zigzags et que j’ai appelé Picrochole , était-ce un homme politique sérieux ou un fantoche ; un avancé ou un arriéré; un républicain de la veille ou du jour ; un communard ou un royaliste; un radical, un thiériste, un orléaniste, un impérialiste; un jeune débutant, à peine échappé d’un club, ou an vieux diplomate, blanchi dans les chancelleries? Quel parti osera dire avec assurance :
« Ce n’est pas l’ua des miens 1 » Quel homme de vingtcinq à trente ans s’écriera avec certitade : « La fierté de
la jeunesse ne s’est pas abaissée jusque-là! » Quel vieillard ne craindra pas de répondre : « La majesté des cheveux blancs n'a pu se souiller de la sorte ! »
Hélas! ce sont là les pratiques et les manœuvres de tous. La seule différence, c’est que les uns font cela en suivant la pente de leur nature; et que les autres, au contraire, subissent, la rougeur au front, ce qu’ils considèrent comme une déplorable nécessité.
C’est ainsi que nos mœurs politiques s’avilissent et que les caractères s’abaissent.
C’est ainsi également que lésâmes fières, que les esprits éminents, c’est ainsi (si j’ose employer deux mots dont le dix-huitième siècle a fait un si déplorable abus), c’est ainsi que les hommes vertueux et les vrais citoyens, plutôt que de surmonter leur répulsion et de se commettre en ces ignominies, tendront de plus en plus à demeurer en dehors de la vie politique.
Regardez un jour de foire, sur la place publique, écoutez, au milieu du grand brouhaha de la foule, les vendeurs d’orviétaD, les dentistes en plein air et les bateleurs qui font la parade, et vous aurez une image adoucie de ce que sera bientôt, si l’on n’y prend garde, la science unique et l’unique habileté de nos futurs gouvernants. Leur politique autour de laquelle ils feront des attroupements, sera à la vraie politique ce que la médecine de ces charlatans est à la vraie médecine.
« Pourquoi cependant, pourquoi donc n’y aurait-il pas là, sur ces tréteaux, des savants de premier ordre? N’y pourraient-ils rendre des services aussi bien qu’ailleurs?» — Je n’en disconviens point. Mais, par malheur, les savants dignes de ce nom, les hommes d’un réel mérite
répugneront toujours, même pour rendre service, à commencer par faire la parade. Les Dupuytren, les Richat, les Corvisard, les Andral , les Récamier, les grands et vrais médecins, éprouveront à se hisser sur ces planches, à se vêtir d’un casque, à s’affubler d’uue robe de mufti ou d’un costume de général, à s’entourer de fifres et de tambourins un suprême dégoût que ne ressentiront point les natures d’histrion ; et, dût le monde périr, ils se refuseraient pour le sauver k s’avilir de la sorte, et à entrer dans la salle de consultation par des portes si basses et en se mettant à plat ventre.
J’ai dû insister un instant sur ce vice inhérent au principe même comme à la pratique actuelle des Candidatures ; j’ai dû sigualer ce que ce vice a déjà produit et faire pressentir ce qu’il produira logiquement, car cette démoralisation est des plus graves et nous amènera fata- ' lement, si on ne trouve moyeu de l’arrêter, à une complète dissolution politique 1 .
Reprenons l’analyse de l’organisation électorale et examinons-la par ses autres côtés. Nous nous sommes promis d’en faire le tour : nous tiendrons parole.
Le Suffrage universel, tel qu’il existe aujourd'hui, est
1. La présente Assemblée, par les circonstances exceptionnelles qui ont présidé à sa formation, a échappé, en grande parti , à ce vice originel de la Candidature personnelle. L’urgence du péril national, le peu de temps que l’on avait pour se concerter ont fait que, presque partout, les listes de candidats ont été dressées par les Conseils généraux, qui se sont spontanément réunis à cet effet dans la plupart des départements. Si la précipitation du vote a empêché plusieurs choix utiles, elle a eu du moins l’avantage de paralyser considérablement l’intrigue, et d'amener à la Chambre des notabilités honorables vers lesquelles, au moment des Élections, l’opinion publique a porté d’elle-même les yeux.
restreint et iniqïie an sommet, c’est-à-dire dans ses résultats.
Ces résultats sont de deux sortes. Les uns sont relatifs à l’élection même des Députés et à la composition de l’Assemblée ; les autres sont relatifs au vote de ces mêmes Députés dans la confection des lois et aux décisions de la Chambre.
Étudions d’abord l’élection des Députés. Nous parlerons plus tard et en son lieu du fonctionnement de la Chambre.
La composition de l’Assemblée, telle que la font les élections, renferme en elle-même une première iniquité capitale, qui devrait frapper tous les regards. N’est-ce pas, eu effet, une iniquité criante que cet écrasement brutal delà minorité, que l’on appelle «le verdict du scrutin » ? Dans un Arrondissement, par exemple, tel candidat a 1 G 000 voix ; son concurrent ou ses concurrents en ont 1G000. Le premier entre à la Chambre. C’est fort bien. Mais la minorité qui a voté pour le second ou dont les voix se sont dispersées sur plusieurs, cette minorité des 15000 volants, qui compte pourtant dans la circonscription, en quoi donc est-elle comptée pour quoi que ce soit dans la députation de cet Arrondissement?
Il arrive même de temps en temps, quand il y a, par suite de ballottage, un second tour de scrutin, que ce sont précisément les électeurs, vaincus comme minorité relative, qui forment en réalité la majorité absolue. A l’une des dernières élections partielles où il y a eu un second tour de scrutin, il y avait 80 000 votants. Là-dessus GO 000 voix se sont divisées à peu près également sur trois candidats conservateurs; 20000 se sont concentrées sur un radical. Le radical a été élu. De sorte que, sur
ces 66 000 votants, il y en a 60 000 qui ne sont pas représentés : plus des deux tiers et près des trois quarts!
En quoi, encore une fois, ces diverses minorités électorales, dont le total eu certains cas peut atteindre de près et même, à la rigueur, dépasser la moitié de la France; eu quoi ces minorités, qui forment un élément essentiel et une partie intégrante du pays, figurent-elles, pour une proportion quelconque, dans l’Assemblée que l’on dit être l’image et le résumé de la Nation ? Absolument privées de toute représentation, ne sont-elles pas, au contraire, pendant toute la durée de chaque législature, aussi complètement réduites à néant que si elles n’existaient pas, que si l’on avait interdit à l’avance à chacun des Électeurs qui les composent le droit de voler, ou que l’on eût déchiré un à un leurs bulletins, à mesure qu’ils les déposaient dans l’urne?
Le Suffrage théorique est universel, mais le suffrage pratique, le suffrage utile, le suffrage qui aboutit à être représenté est restreint. C'est le suffrage d’une classe qui supprime une autre classe. Tout le monde vote : voilà l’apparence. Mais ne sont comptés, dans chaque collège, que les votes appartenant à lu classe qui s’appelle la Majorité de ce collège; les autres sont comme non avenus : voilà la réalité.
Et remarquez que le même système s’applique à toutes les élections : à celles du Conseil général, du Conseil d’arrondissement, du Conseil municipal. De sorte que, partout, la loi inique de l’écrasement est substituée à la loi équitable de la représentation vraie, la loi de la force à celle de la justice.
Par suite d’un fonctionnement impartait et d’un inan-
([ne d’ensemble dans la pratique du système, le principe monstrueux que nous signalons n’a encore donné toutes ses conséquences que dans quelques circonscriptions isolées. Mais, le jour où la majorité électorale- sera vraiment constituée et votera avec ensemble sur toute l’étendue de la France, les électeurs de la minorité seront aussi complètement exclus de l’exercice effectif du droit électoral, que l’étaient jadis lesciloyens qui ne payaient pas le cens, ou que le sont aujourd’hui, dans les élections municipales, les hommes du parti conservateur qui habitent, par exemple, les bonnes villes de Paris ou de Lyon. Et il y a même cette aggravation sur ce qui se passait sous le régime censitaire, que la Loi, par la plus amère des dérisions, accorde à ces ilotes du scrutin la faculté ironique d’aller déposer dans l’urne les bulletins inoffensifs qui ne doivent, en toute certitude, compter pour rien dans l’élection. Est-il en vérité bien surprenant que, dans de telles conditions, un certain nombre s’abstiennent?
Lorsque le vote s’effectue par circonscriptions isolées, nommant chacune son Député, il arrive, encore aujourd'hui, que le parti qui est le moins nombreux dans la totalité d’un Département est cependant, par exception, le plus nombreux dans tel ou tel Arrondissement particuier. De sorte que les opinions de la minorité parviennent ainsi, tant bien que mal, à figurer dans la représentation de la contrée, ce qui produit un trompe-l’œil pour les esprits inattentifs.
Dans les élections par scrutin de liste qui opèrent en bloc sur toute l’étendue du Département, l'écrasement des minorités se fait par masses plus compactes et le vice du système s’accentue davantage. Il en est de même dans les
Élections municipales où le vote se fait également par scrutin de liste. Au lieu d’ètre une série de duels, permettant aux hommes du parti le plus faible d’avoir çà et là quelques chances heureuses, l’Élection devient alors le combat de deux corps organisés où toutes les forces centralisées se mesurent à la fois, — vraies batailles rangées où il n’y a plus de succès individuels, mais bien le triomphe ou la défaite du groupe tout entier dans la région tout entière. Si, avec un semblable fonctionnement, on opérait par vote unitaire, c’est-à-dire en faisant de la France l’unique circonscription, la minorité ri aurait pas un seul représentant à la Chambre. Telle est la logique invincible du faux principe qui nous gouverne et dont on ne saurait proclamer, ni trop haut, ni trop souvent, ni sous trop de formes, la profonde iniquité.
Imaginons un instant qu’à la veille d’une élection générale un tlran décrétât que tous les gens appartenant à telle opinion seront déclarés hors la loi, c’est-à-dire hors le scrutin; que tout vote portant le nom de tels et tels citoyens ( 5 ou G00 noms) sera absolument considéré comme nul et supprimé par mesure sommaire.... Il y aurait une clameur générale, un haro épouvantable, et des flots d’encre bourgeoise et de sang populaire couleraient pour empêcher nue pareille abomination. Or, au lieu de se faire la veille, cette môme abomination se fait identiquement le lendemain, et personne ne réclame, et chacun trouve cela tout naturel!... O pauvre Humanité à la tête légère ! jusques à quand auras-tu donc des yeux pour ne point voir et des oreilles pourne point entendre? Jusques à quand auras-tu sur les lèvres les mots de justice et de vérité et n’en comprendras-tu point le sens évident?
« Mais, diront quelques-uns, il faut cependant que ce soit la majorité qui décide et qui l’emporte, et que la minorité se soumette..— »
— Oui, sans doute : quami il s’agit de prendre une mesure, de voter les articles d'un code, de décréter la paix ou la guerre, de trancher une question, il faut que la majorité décide, que le nombre fasse loi et que la minorité se soumette. Mais ici, en matière d’Élection, c’est une tout autre chose. Il ne s’agit pas, en effet, de prendreune décision, mais bien de faire représenter la nation, et de créer comme une forme réduite, comme une photographie de la Nation elle-même. Or, pour que cette représentation soit exacte, pour qu’elle soit équitable et jusle, ne faut-il pasque tontes les opinions, que tous les partis politiques, que tons les intérêts divers s’y retrouvent dans les proportions memes que ces opinions ou ces partis occupent sur le sol de la patrie? que ceqx, par exemple, qui sont un tiers dans le pays, soient pour un tiers dans l’Assemblée qui le résume ét le personnifie, que ceux qui sont le huitième dans la Nation soient pour un huitième dans la représentation nationale?
On insiste pourtant et l’on dit : « Comment faire autrement ? Comment éviter que les minorités, vaincues dans le scrutin, ne soient exclues de la représentation? Dans la lutte électorale, comme dans toute lutte, il y ados vainqueurs et des vaincus. Les vaincus seront une autre fois vainqueurs et pourront prendre ainsi leur revanche. »
— La question qui nous préoccupe est assez grave pour qu’il soit avant tout nécessaire de ne pas en confondre les éléments. Or, au point où nous en sommes de cette étude critique, nous ne cherchons pas encore à résoudre le problème, mais seulement à le bien poser : et nous le
posons sur le terrain de l’équité. Nous nous adressons simplement à la conscience et à la raison et nous demandons, non point si l’on peut faire autrement, mais si cela est juste ou injuste, rationnel ou irrationnel. Ce détail et quelques autres une fois établis, nous ferons ensuite appel à l’intelligence ; et nous examinerons comment il fandrail s’y prendre pour réaliser la justice et mettre eu pratique la raison. Cette dernière question ne pourra venir utilement qu’ après que le problème aura été posé tout eutier et considéré sous toutes ses faces.
Reprenons donc.
Le mal, c’est précisément que le scrutin soit tm conflit violent, et que l’Élection, pour employer une expression consacrée, soit le résultat d’une « lutte électorale. » Est-il juste en vérité que ce qui ne devrait être qu’une statistique soit un combat, que ce qui ne devrait être qu'un dénombrement soit une bataille ? Est-il juste qu'il y ait des vainqueurs et des vaincus? N’est-il pas déplorable que les partis soient ainsi mis aux prises au lieu d’être appelés à se compter paisiblement, et à se faire représenter, au sein du parlement, suivant la proportion exacte de leur importance numérique dans le pays? Pourquoi transformer les opinions différentes, faites ponr s’éclairer, en opinions ennemies qni ne peuvent que se combattre ? Pourquoi placer chacune d’elles dans la nécessité fatale d’étouffer les autres ou d’ètre elle-même étouffée? L’irritation forcée d’une telle lutte, où il s'agit d’exterminer des adversaires où d’être soi-même exterminé, n’a-t-clle pas jeoéle rôle le plus décisif dans notre histoire, nourri sinon créé nos dissensions intestines, et servi de préparation , tantôt proche et tantôt lointaine, à la guerre civile?
Dans la Nation, dans le Département, dans la Commune, tout a été réglé d’après le même principe. Partout on a placé là violence eU’inique loi du plus fort dans le fondement même de nos constitutions politiques et municipales. Et parce qu’il n’y avait point d’effusion de sang, parce qu’on s’étouffait au lieu de se fusiller, on a appelé cela la justice et la paix. Dans un temps donné, la guerre a dû sortir de ce principe vicieux comme le fruit sort de son germe. Ce qui devait être examen est devenu dispute. Ce qui était dispute est devenu rixe. Ce qui était rixe est devenu bataille. Cela devait être logiquement : puisque, nu lieu d'avoir à se partager équitablement la représentation nationale en propoi'tion de leur nombre respectif, les partis ont été contraints, par les lois électorales ellesmêmes, à se traiter en camps ennemis.
Un tel système, qui engendre entre les divers groupes dont se compose une nation ces combats sans miséricorde, produira parla même logique les abus et les excès du triomphe. Le scrutin étant une bataille, il adviendra forcément que la majorité victorieuse appliquera sansgrand scrupule à la minorité vaincue les lois de la guerre et les usages de la conquête. On prend d’assaut le gouvernement : les droits des minorités sont passés au fil de l’épée. Et un jour arrive où le nombre se déplace et où les violences d’une opinion ou d’une classe succèdent aux violences de l’autre. Désunis sur tous les points, les partis sont d’accord sur un seul, et presque toujours, il faut bien le dire, les drapeaux les plus différents portent la même devise : væ victis. 11 est vrai que cette devise n’est arborée qu’à partir du moment où ils sont vainqueurs.
Le Suffrage universel se proclame Souverain; et il n’est qu’un esclave, garrotté dans mille liens infrangibles.
Pour que le suffrage ait une valeur morale, il n’est personne qui ne convienne que la première condition, c’est, avant tout, la liberté entière pour l’Électeur de choisir qui il juge digne de le représenter, sans autre considération que le mérite même de son Élu. Dès que cette liberté est altérée; dès qu’il est démontré par exemple que les Électeurs ont voté sous l’empire d’une violence, d’une menace, d’une crainte qui leur a fait mettre, en quelque sorte de force, un autre nom que celui qu’ils avaient la volonté formelle de désigner, le suffrage est manifestement nul. C’est en s’appuyant sur ce principe que la Chambre invalide parfois certaines élections isolées , qu’elle juge faussées par de semblables circonstances.
Or, à y regarder de près et à voir les profondeurs derrière les surfaces, l’Élection tout entière du pays est faite par la presque totalité des votants, sous l’empire de cette crainte qui, en empêchant le suffrage d’être sincère, lui enlève toute valeur.
Par un contre-coup singulier; par une conséquence qui est faite, ce me semble, pour donner carrière à la réflexion, il se trouve que cette même organisation, qui reud le Suffrage universel despotique en lui faisant écraser les minorités, le prive, par cela même, de toute indépendance et le condamne à l’esclavage forcé. Précisément parce qu’il exerce l’absolutisme, il est contraint à se soumettre à une obéissance passive. Sa tyrannie engendre sa servitude?
Est-ce que l'Électeur, en effet, peut avoir la moindre spontanéité? Est-ce qu’il peut nommer qui il veut, qui il connaît, qui représente sa nuance, qui a sa confiance personnelle? — Toute initiative individuelle, toute liberté intime est étouffée par le vice même de l’institution.
Le scrutin étant une bataille, la minorité étant privée de toute espèce de représentation, dépossédée de son droit et supprimée politiquement, l’Electeur comprend, avant tout, qu’il ne doit pas perdre sa voix : car perdre sa voix, c’est abdiquer et mourir. Aussi, sous l'impression de cette crainte, est-il constamment forcé de donner son suffrage, non point à celui qu’il choisirait volontiers entre tous, mais bien à celui qui, plus ou moins proche de ses idées, semble avoir le plus de chances, à celui qui lui est désigné par une coterie organisée, que cette coterie s’appelle le Gouvernement et qu’elle agisse par les Maires et les fonctionnaires , ou qu’elle se nomme l’Opposition et qu’elle agisse par des Comités et par des journaux : — journaux, qui sont la propriété privée de quelques personnalités puissantes; comités, qui sont trop souvent formés par des hommes d’intrigue, n’ayant d’autre mandat que leur propre auduce. Sous prétexte de guider le suffrage, ces autocraties, grandes ou petites, l’usurpent net et lui passent la corde au cou; sous prétexte de l’organiser dans la forme, elles le suppriment dans le fond qui est la spontanéité et la liberté effective du* choix de chacun. L’Électeur conserve la liberté de son vote, à peu près comme celui à qui l’on dit : « la bourse ou la vie, » conserve la liberté de garder son argent.
«Nécessité de se discipliner, » dira-t-on. — Sans doute. Mais qui ne voit qu’une telle discipline, c’est l’es-
clavage ? Par la force «les choses, le Suffrage universel actuel ne règne ni ne gouverne. Il n’a pas même la liberté. C’est un souverain captif.
Dans ce vice si évident de l’organisation électorale se trouve l’une des causes de ces invincibles abstentions, contre lesquelles viennent parfois se briser toute l’activité et toute l’énergie des partis et des candidats. Tel Électeur comprend qu’il s’agit d’un choix hors de sa compétence; il s’en rend compte à lui-même, il ignore qui mérite sa voix: il s’abstient. Tel autre saurait choisir, mais celui qu’il voudrait nommer n’a aucune chance: ce second Électeur fait comme le premier, il s'abstient. La résistance de certains Électeurs à voter est un symptôme grave, et dont l’homme d’Élat doit se préoccuper, dont il doit analyser les causes, mesurer toute la portée et discerner le sens véritable.
De lù aussi ces compromis scandaleux pour triompher d’un ennemi commun; de là ces ligues immorales dans lesquelles on voit : tantôt des royalistes voter pour des républicains, afin d’empêcher un impérialiste ou un radical de passer ; tantôt des catholiques donner leur suffrage à un libre penseur, pour qu’à leur tour le parti des libres penseurs mette sur sa liste un candidat religieux. Ce qui sort d’un tel scrutin, ce n’est point la vérité de la pensée publique : c’est le trompe-l’œil et le mensonge de l’opinion.
Le Suffrage universel est injuste dans le fonctionnement même de l’Assemblée, c’est-à-dire dans le mode de votation égalitaire, suivi malheureusement dans nos Cham-
bres de temps immémorial, et bien avant l’avénement des Électeurs populaires.
Est-il normal en effet que le vote d’un Député qui représente 40000 ou S0000 électeurs ne pèse pas plus, dans les décisions prises au nom du pays, que le vote d’uu Député qui ne résume en sa personne que 10 à 12 000 suffrages? N’est-cc pas là encore la suppression du droit d’un grand nombre? Dans quelle Assemblée, autre que celle-là, le mandataire de quatre sociétaires est-il mis au niveau du mandataire d’un seul?
Est-il équitable en outre quand un Député est malade, empêché ou absent, qu’il lui soit interdit d’envoyer son vote ou de déléguer un représentant pour voter en sa place, de façon à empêcher ces surprises de scrutin qui, plus d'une fois, ont fait adopter ou rejeter des lois importantes par une fraction de l’Assemblée, profitant de l’absence d’un certain nombre de membres de la fraction adverse?
Et si, quittant l’analyse du vote législatif, nous portons maintenant notre attention sur la discussion qui le prépare, est-il vraiment rationnel que les Députés seuls soient admis à y prendre part et qu’à eux seuls on puisse accorder la parole ?
De même que, dans tout procès à juger, les magistrats convoquent d’office les témoins, les médecins, les experts, les spécialistes, qu’ils supposent devoir apporter une lumière dans la question, pourquoi la Chambre n’a-t-elle pas le droit d’appeler, toutes les fois qu’elle le juge nécessaire, quiconque lui semble pouvoir éclairer ses débats?
Pourquoi exclure ainsi les observations utiles que pourraient avoir à faire entendre tels ou tels grands intérêts moraux ou matériels engagés dans un projet de loi, et ne
pas autoriser les représentants spéciaux de ces grands intérêts à porter ces observations devant l’Assemblée?
* Je sais bien que ceci se fait, en partie et incomplètement, dans les Commissions; mais pourquoi cela ne se fait-il pas, légalement et officiellement, devant l’Assemblée réunie, devant l’Assemblée, qui doit juger, décider, faire la loi, et qui, par conséquent, doit être maîtresse de scs moyens d’enquête , d’investigation et d’étude pour arriver à la vérité? Pourquoi y a-t-il dans le pays un seul intérêt qui puisse dire après le vote d’une loi : « Je n’ai pas été représenté je n’ai pas été entendu? »
Combien gagnerait en sécurité la cause de tous et de chacun; combien gagneraient en lumière les décisions législatives, si les débats de la Chambre, nu lieu d’être fermés comme ils le sont et restreints à des discours entre Députés, étaient largement ouverts à toutes les supériorités, à toutes les représentations d’intérêts considérables que l’Assemblée trouverait opportun de consulter et d’entendre !
« — Mais alors il n’y aurait plus de démarcation! tout le monde serait Député et ce serait une confusion absolue, interrompront sans doute quelques esprits trop pressés. » Encore une fois nous posons le problème. Nous n’oublierons rien tout à l’heure quaud il s’agira de le résoudre.
La France est remplie d’hommes très-compétents sur telle ou telle des nombreuses questions que le cours des affaires amène devant la Chambre, d’hommes expérimentés qui pourraient, sur cette question particulière, donner les éclaircissements les plus utiles, les avis les plus sages, qui pourraient fort souvent en apporter la solution trèsclaire. N’est-il pas absurde qu’ils ne puissent être entendus
parce qu'ils ne sont pas Députés ? N’est-il pas absurde qu’un obstacle de pure forme empêche l’Assemblée de leur dire : « — Venez donc aujourd’hui nous faire part de votre expérience, nous communiquer vos lumières sur cette question que vous connaissez à fond. Demain, après avoir rendu à votre pays ce service qu’il requiert de vous, vous retournerez aux occupations habituelles et aux travaux de votre vie privée. »
Avec le système eu vigueur, quiconque veut intervenir dans les affaires de sa patrie sur tel point particulier où il est compétent, est obligé d’entrer tout à fait dans la politique, et de se faire élire Député. Et, pour pouvoir donner un avis utile sur une seule question qu’il connaît, il est contraint d’assumer la responsabilité d’en décider mille autres qu’il ne connaît pas, et sur lesquelles il est d’une incompétence radicale. L’esprit n’est- il pas vraiment confondu devant de pareilles aberrations?
Le Suffrage universel, dans son organisation actuelle, est injuste, illogique et restreint à sa base même.
La France a 36 millions d’habitants, c’est-à-dire 36 millions d’intérêts distincts. Or, 10 millions seulement sont appelés à voter, 26 millions sout en dehors du scrutin.
De deux choses l’une, cependant :
Ou bien le Suffrage universel a pour principe l’égalité absolue de chacun ; et alors il doit admettre forcément les femmes et les enfants à être représentés;
Ou bien il établit, comme restriction, l’incapacité présumée de voter avec compétence, soit à cause du sexe,
— as-
soit à cause de l'age; et alors, par la même raison, il doit exclure ceux qui sont notoirement incapables par tout autre motif, ceux qui ne savent ni lire ni écrire, ceux qui n’ont aucune notion politique, et réduire le corps électoral à quelques milliers de personnes.
En relevant, par ce dilemme sans échappatoire, une contradiction si manifeste, ai-je donc la pensée de convoquer à l’urne électorale, soit l’enfant à la mamelle, soit l’épouse dont la place est au foyer? — 11 ne s’agit point, Dieu merci, de telles sottises ; et nous vivons dans un temps trop terrible pour nous amuser à ces folles billevesées. J’entends seulement rappeler à la législation politique, qui l’oublie ou qui le méconnaît, l’un des plus grands principes de la législation civile, principe juste et tutélaire qui sert de base à notre ordre social.
La loi civile distingue avec netteté deux éléments trèsdifférents, que la loi politique confond en aveugle, le Droit et F exercice du D t'oit : — « le Droit, » qui appartient à tous et que rien ne peut supprimer ; — « l’exercice du Droit, » que le législateur détermine et règle en sa sagesse suivant certaines conditions d’ùge, de sexe, de capacité, etc.
L’enfant par exemple a le droit de propriété. Encore au berceau, il peut avoir des terres, des maisons, des créances, être actionnaire de chemin de fer ou rentier de l’État. Mais, à cause de son incapacité, il n’a pas Y exercice de ce droit. — Son Droit est-il anéanti pour cela? Nullement. L’enfant ne pouvant l’exercer, le père ou le tuteur l’exerce en son nom, jusqu’à sa majorité.
Il en est de même pour le fou, l’interdit, l’absent. Loin de supprimer le Droit à cause de l’incapacité personnelle
de l’exercer, la loi indique au contraire, avec sollicitude, par qui il sera administré et gérëjusques au moment où l'incapacité de l’ayant droit cessera. Il en est de même encore dans la communauté conjugale. La femme est propriétaire, mais le mari administre, touche les revenus, etc.
Eh bien! je dis que le principe qui est juste dans la société civile est également juste dans la société politique. Je dis que, dans l’une comme dans l’autre, il est équitable que toute personnalité soit comptée, comme elle compte dans la population, comme elle compte dans l’impôt. Je dis qu’aucun droit ne peut être anéanti ni mis à l'écart, et que l’unique fonction de la loi est d’en régler l’exercice. — Supprimer le droit de la femme et de l’enfant à être représentés parce qu’ils sont reconnus incapables de voler, c’est absolument comme si, dans une licitation, on supprimait le droit de propriété des mineurs, parce qu’ils sont incapables de l’exercer par eux-mêmes.
C’est la gloire de,!' loi de reconnaître ainsi dans l’infirme et dans le faible la majesté inviolable du droit ; et, afin que nul n’y porte atteinte, de choisir parmi les majeurs et les capables, un représentant naturel, un mandataire spécial chargé d’exercer, comme s’il était le sien propre, et de défendre ce droit sacré.
Ces principes étant posés, je demande maintenant s’il est juste que le vote d’un individu isolé, de tel célibataire qui ne représente que lui-même , pèse autant dans la balance électorale que le vole du Père de Famille qui représente, outre l’intérêt de sa propre personne, l’intérêt de sa femme, l'intérêt de chacun de ses enfants mineurs?
Est-ce que, partout ailleurs que dans l’ordre politique, le Père n’est pas le délégué naturel des droits que possèdent la femme ou l’enfant et qu’ils ne peuvent exercer?
Est-ce que, pour eux et en leur nom, il n’acquitte pas les charges dont ils sont grevés?
Est-ce que, pour eux et en leur nom, il ne paye pas les dettes contractées, les impôts, les cotes personnelles?
Est-ce qu’il n’a pas la responsabilité civile de leurs délits et quasi-délits?
Propriétaires, créanciers, débiteurs, actionnaires d’une industrie, ne voient-ils pas toujours leurs intérêts représentés et administrés, la femme par le mari, les enfants mineurs par le père, leur mandataire obligé de par la nature et de par la loi?
Est-ce que la nation est autre chose qu’une immense société agricole, industrielle, commerciale, religieuse, politique, où chacun a sa part déterminée, et comme une action individuelle; où chacun a ses intérêts absolument inviolables, où chacun, fùt-il un enfant au berceau, a son droit indestructible, où chacun doit être représenté?
Est-ce que d’ailleurs le Père, qui travaille pour ceux dont il a la tutelle ; le Père, qui les fait vivre; le Père, qui donne à son pays la première de toutes les richesses et la plus haute de toutes les forces, c’est-à-dire des hommes; le Père, qui fournit à la patrie, qui nourrit et qui élève, sans autre récompense que son dévouement, les générations nouvelles; le Père, qui peut, aux premiers ou aux derniers jours de sa vieillesse, être appelé à l’inexprimable sacrifice de voir tous ses fils immolés sur les champs de bataille pour la défense commune; le Père, sur qui pèse lourdement le grand labeur et la grande responsabilité; le Père, qui a la multiple charge et qui remplit
le multiple devoir, ne devrait pas, par une logique et une équité rigoureuses, avoir aussi le multiple droit?
Ces droits sacrés du Père, ces droits des enfants et de la femme, l’ordre social les respecte, l’ordre politique les foule aux pieds. De là un désaccord profond. De là un double courant : l’un, social, qui a la famille pour grand moteur et qui suit la direction de 36 millions d’intérêts ; l’autre, politique, qui a pour principe l’individualisme, et qui marche suivant le sens d’une fraction, plus ou moins considérable, de 10 millions de volontés. Anomalie périlleuse I
Le Suffrage universel enfin, fonctionnant seul et sans contre-poids, est fondamentalement inique, en ce qu’il est la négation théorique et la violation effective du droit de propriété. Pour rappeler, par l’expression d’une vérité très-certaine, la formule d’une erreur célèbre : « Le Suffrage universel, c’est le vol.»
S’il est légitime en effet que, par le seul fait qu'il existe, chacun puisse avoir et ait eu réalité son intérêt social représenté dans l’Assemblée qui résume le pays, n’est-il pas contraire aux plus manifestes notions de la justice de donner au nombre, par cela seul qu’il est le nombre, un droit quelconque et à plus forte raison un droit de disposition absolue sur la propriété d’autrui?
Or, c’est précisément ce que fait le Suffrage universel, tel qu’il fonctionne aujourd’hui.
Le droit de frapper la propriété de contributions et de taxes; le droit de déterminer arbitrairement la proportion ou la quotité de l’impôt qu’elle doit payer; le droit
de régler la transmission héréditaire du patrimoine; le droit de fixer la part de l’État dans les mutations; le droit de mettre la main sur le capital social, de l’appréhender et de le saisir sous mille formes diverses, timides ou effrontées, captieuses ou violentes, est livré à la merci des gens qui n’ont ni propriété, ni patrimoine, ni capital. — « C’est épouvantable ! » s’écrient les conservateurs alarmés. Je me borne, pour mou compte, à déclarer que cela est injuste.
L’impôt, dit un vieux principe de notre droit français, doit être voté par ceux qni le payent. Le Souverain ne peut que le proposer, le Contribuable doit l’accepter. Sans cela il y a tyrannie, iniquité, et chacun peut refuser de solder ce qu’ou vient lui demander sous couleur de charges publiques.
Bien que la mise en œuvre de ce principe ait été de tout temps fort défectueuse, l’impôt était jadis voté, c’est-àdire agréé et reconnu juste , sinon par tous ceux qui le payaient, du moins par ceux qui en supportaient la part la plus lourde.
Telle était la garantie de la propriété de nos pères contre la toute-puissance du Roi. — Quelle est aujourd’hui la garantie de notre propriété, à nous, contre la toute-puissance plus que royale de la masse qui - ne possède rien, c’est-à-dire qui n’a rien acquis par le travail et l’épargne, et qui est investie de la faculté redoutable de faire la loi, de décréter l’impôt et, par suite, de disposer suivant sa volonté de la richesse publique et privée? Toute garantie de cette nature a disparu de nos lois, du jour où le cens électoral a été aboli ; et il n’en reste quelque trace que dans l’organisation de nos Communes , où les centi-
mes additionnels ne peuvent être établis par le Conseil municipal qu’à la condition de s’adjoindre les plus fort imposés de la localité.
Faut-il donc revenir au cens électoral? Faut-il n’accorder exclusivement le droit de voter qu’aux contribuables de cinq cents francs, de deux cents francs ou de toute autre somme?
Faut-il, d’aprèsun système préconisé par quelques-uns, maintenir le vote universel, mais fonder un cens électif d’après lequel les Députés ne pourraient être choisis que parmi les grands contribuables?
Faut-il, n’osant tenter un coup d’État hardi par le franc rétablissement d’un cens élevé, proposer, avec une timidité tremblante, quelque petit cens d’un louis ou deux, tantôt pour 1 Électeur, tantôt pour l’Éligible, comme essayent péniblement de le faire les combinaisons hybrides du projet de loi municipale?
Outre que tout cela est impossible et que, à le supposer réalisable, c’est entièrement inefficace, ce serait, ayons la sincérité d’en convenir, remplacer une iniquité par une autre. S’il est injuste en effet que ceux qui n’ont rien soient abusivement investis du droit de disposer de la chose d’autrui et de la frapper d’impôts, il ne serait ni moins injuste ni moins abusif, au point de vue des principes, de conférer un semblable droit à ceux qui possèdent telle part déterminée de la propriété, et de leur accorder un pareil pouvoir sur la minime propriété de ceux qui ne possèdent qu’une part moindre dans le capital du pays. La justice ne serait-elle pas que la masse des impôts fût établie et consentie par la masse des propriétaires, comme cela se pratique parmi certaines sociétés d’actionnaires où
chacun vote en proportion du nombre de ses actions, en proportion de sa propriété, en proportion de son apport social ?
Et puisque nous avons prononcé ce dernier mot, faisons remarquer en passaut que l’impôt direct représente seul cet « apport social », c’est-à-dire la propriété et la production. L’impôt iudirect, quoique matériellement plus considérable, ne représente en général que la consommation. Celui qui possède et celui qui produit apportent seuls quelque chose a la société; celui qui consomme ne lui apporte rien, malgré les sophismes de quelques économistes. La cote-part que le consommateur donne à l’État, l’argent qu’il fait rentrer dans la circulation en échange du produit qu’il achète, constituent pour lui comme le payement de son écol social; et ils ne lui donnent pas plus de titres à la gestion de la chose publique qu’il n’eu aurait à se dire l’un des propriétaires du restaurant parce qu’il y solde le prix de son dîner, ou à eutrer dans l’assemblée des actionnaires qui ont construit le chemin de fer, parce qu’il a pris un billet de troisième, de seconde ou de première classe et qu'il occupe sa place dans un wagon.
Nous voici arrivés au terme de notre étude critique de ce Suffrage universel, dout quelques-uns proclament si naïvement l’intégrité, et qui n’est, nous venons de le voir, ni intègre ni intégral. Retournons-nous un instant, avant
d'enlrer dans un nouvel ordre de considérations, et de marcher, d’un pas rapide, à la solution du problème. Et, comme un voyageur parvenu au point culminant d’où il domine l’horizon, jetons derrière nous un coup d’œil d’ensemble sur ce long chemin, que nous venons de parcourir en détail.
Les grandes lignes de l’immense question qui nous préoccupe et les diverses étapes où nous nous sommes arrêtés se détachent vivement et frappent le regard :
Violation manifeste du droit de propriété et principe du vol introduit dans la loi ;
Violation non moins manifeste et renversement de la Famille, posé au fondement même de nos institutions : d’abord par l’égalité subversive établie entre le suffrage vide du célibataire isolé, qui ne représente que lui-même, et le suffrage plein du Chef de famille, qui représente sa femme et ses fds mineurs ; ensuite par la prépondérance de fait donnée de la sorte aux enfants majeurs, qui sont le nombre, sur le Père, qui est la puissance et le poids ;
Violation des plus simples règles de la raison et du bon sens par l’exclusivisme étroit qui ferme les discussions et les délibérations de la Chambre à toute parole , à tout avis, à tout renseignement, à toute lumière venant du dehors ;
Violation des plus élémentaires principes de l’équité et de l’arithmétique par le mode de votation des Députés, d’après lequel le vote d’un mandataire de 10000 électeurs pèse autant dans la décision que celui d’un mandataire de 50000;
Système non moins absurde et non moins inique d’organisation électorale :
Violation de toute justice par l’écrasement absolu des minorités ;
Attaque permanente à la paix publique, excitation à la haiue des citoyens les uns contre les antres, et transformation anti-sociale des partis ou des intérêts différents, faits pour se compter, en camps ennemis forcés de se combattre ;
Préparation des esprits à la guerre civile par la fureur de ces luttes où il faut vaincre ou périr, et anéantir les autres injustement sous peine d'être soi-même injustement anéanti ;
Violation de toute équité : d’un côté, en faveur du riche qui a seul de quoi payer les frais énormes que le fonctionnement du système entraîne pour tout candidat ; de l’autre, en faveur des intrigants sans vergogne qui ont seuls l’audace de quémander de l’argent pour de tels frais à leurs électeurs;
Violation de toute dignité humaine et tendance manifeste à l’abaissement des caractères par l’obligation posée, dès le seuil de ces assemblées politiques, à l’un quelconque de ses membres futurs, de présenter lui-même sa Candidature, de célébrer effrontément scs propres mérites et d’employer les procédés les plus bas; et, par suite, prééminence de fait, dans l’arène politique, des médiocrités impudentes et des charlatans, empressés de s’offrir et se plaisant en de tels moyens, sur les hommes de vrai mérite dont l’ame répugne à ces hontes et à ces vilenies ;
Violation de la liberté des Électeurs, par la contrainte où ils se trouvent de se soumettre servilement, dans leurs votes, à l’omnipotente direction de Comités sans mandat, ou aux Candidatures officielles du Gouvernement;
Absolue impossibilité pour ces Électeurs de choisir avec
indépendance qui leur convient, par suite de la crainte de perdre leur voix ; — et, dans l’examen que fait leur esprit, substitution de la question des chances probables du candidat, qui est la question fausse, à la question de sa valeur, de son talent ou de sa conscience, qui est la question vraie ;
Renversement de toute logique par le brisement même de Y unité française en une poussière de circonscriptions, lorsqu’il s’agit précisément de former l’Assemblée unitaire ;
Fractionnement imbécile par suite duquel ou pourrait avoir eu, sur toute l’étendue du pays, trois millions de voix, et se voir fermer cette même Chambre où entrerait, toutes portes ouvertes, quiconque serait parvenu à en ramasser dix mille dans quelque bourg pourri ;
Ostracismes des supériorités nationales dans l’Assemblée nationale au profit des influences de localité et des médiocrités de clocher;
Confusion immense; contradictions inouïes; échafaudage d’inconséquences; pêle-mêle gigantesque d'anarchie et de discipline; antinomies fondamentales; mélange de bien et de mal; monshuieuse promiscuité de vrai et de faux, de juste et d’inique; légitime et absurde; équitable et insensé; nécessaire et inacceptable; impossible à supprimer, et impossible à maintenir;
Tel est aujourd’hui le Suffrage que l’on appelle universel. Tel est cet effroyable chaos. Tel est le fondement de l’État.
Et l’on ose présenter les Assemblées issues de ce tohubohu, où l’anarchie le dispute à l’oppression et le désordre à l’iniquité, comme la sincère représentation de la France? Vive Dieu! ceux qui affirment cela en ont menti! La France n’est pas là !
Est-ce à dire cependant qu’en accusant avec une sincérité presque brutale les vices profonds du fonctionnement électoral, nous ayons le moins du monde la pensée d’attaquer en quoi que ce soit l’Assemblée qui constitue à l'heure présente notre unique Gouvernement et de diminuer aux yeux du pays sa légitime autorité?
Loin de nous un pareil dessein!
Notre espérance humaine, comme celle de tous les hommes d’ordre, est tournée vers cette Assemblée, que les événements ont investie d’un grand pouvoir et à qui ils imposent de grands devoirs.
Si elle est issue d’une organisation défectueuse, qui n’est point son œuvre et dont elle ne porte point la responsabilité ; si elle ne réalise point, par suite, la représentation absolue du pays, telle que cette représentation est possible par des procédés jusqu’ici inconnus, elle n’en est pas moins, autant et plus que les gouvernements qui l’ont précédée, l’expression la plus fidèle que l’on ait eue depuis longtemps des sentiments vrais de la Nation. Quelle Chambre a été élue avec une liberté politique plus grande? Quelle Chambre a été élue, comme celle-là, sous l’empire de périls asres menaçants pour paralyser chez les électeurs l’esprit de parti, et faire prédominer eu sa place le sentiment du salut commun?
Sans doute, et nous le verrons avant la fin de cette
étude, sans doute il est possible de faire surgir du sol national ce que j'appellerais volontiers l’âme même de la France; mais, en attendant qu’il en soit ainsi, l’Assemblée (jui siège à Versailles possède tous les droits d’un gouvernement régulier et d’un pouvoir établi.
Elle les possède à titre relatif, car nul ne peut prétendre avoir non-seulement des droits supérieurs aux siens, mais même un droit quelconque à l’exercice de son autorité.
Elle les possède à titre nécessaire, car, par cela même qu’elle est de fait le gouvernement de la France, elle est logiquement investie de tous les droits qui sont indispensables à l’accomplissement des grands devoirs, que lui dictent impérieusement sa haute position et les besoins du pays. La simple possession du Pouvoir lui donne le droit évident de prendre toutes les mesures conservatoires i-, pour parler la langue des jurisconsultes, quand ils traitent la question de ce que le Code civil nomme, je crois, « le dépôt nécessaire. » Elle a, avant toutes choses, le droit de faire la loi électorale vraie, la grande loi qui doit délivrer la nation de l’oppression des partis et donner enfin naissance à la sincère représentation de la France. Expression imparfaite et incomplète de la justice, elle a le droit et le pouvoir de faire la loi qui réalisera la parfaite équité et la complète justice. Elle a le droit et le pouvoir de constituer le gouvernement qui présidera à lu mise eu œuvre de cette loi. Elle a, par conséquent, le pouvoir de fonder la République, de proclamer ou de reconnaître la Monarchie, sous la seule réserve, que la France, consultée dans son intégralité, aura è intervenir pour donner ou refuser sa sanction à l’acte constitutionnel de la Chambre.
Ces dernières paroles nous amènent à dire incidemment quelques mots d’une forme du Suffrage universel qui a joué un rôle trop considérable dans les événements contemporains pour qu’il ne nous soit point commandé par notre sujet de la juger en passant.
Nous voulons parler de la forme plébiscitaire.
Malgré une apparence de surface à laquelle il est aisé de se méprendre, la vraie volonté nationale ne s’est jamais traduite, et il lui est même impossible de jamais se traduire par un Plébiscite.
Deux sortes de questions peuvent être posées, par voie de Plébiscite, au Suffrage universel.
Ou peut lui demander de voter sur une Constitution, sur une loi, sur une forme politique, sur une idée métaphysique. Tel fut le Plébiscite qui ratifia le coup d’État de 1852; tel fut celui qui constitua l’Empire autoritaire en 1853; tel fut celui qui approuva les modifications constitutionnelles du ministère Ollivier, et qui précéda de si peu l’écroulement de l’Empire libéral en 1870. — Tel serait aujourd’hui un Plébiscite qui aurait pour objet de faire trancher par le peuple, réuni dans ses comices, la question de la Monarchie, de la République ou du système impérial.
On peut demander au peuple, sous forme plébiscitaire, de se prononcer sur le choix d’un homme, et d’élire le premier magistrat du Gouvernement. Tel fut le Plébiscite
qui éleva en 1818 le prince Louis-Napoléon llouaparte à la présidence de la République. Tel serait celui par lequel on convoquerait actuellement le peuple, pour qu’il se nommât un Dictateur ou un Chef.
Les adversaires des Plébiscites ont prétendu que jusqu’ici les questions plébiscitaires ont toujours été mal posées, que l’on n’a jamais eu le choix qu’entre le oui et un effrayant inconnu; que, par conséquent, le suffrage n’a pas été libre et n’a eu nulle validité....
Bien que fondées en partie, ces raisons, qui ne s’appliqueraient d’ailleurs en rien à l’élection de Louis- Napoléon en 1848, et qui pourraient ne pas s’appliquer à tel ou tel Plébiscite avenir, ces raisons nous semblent superficielles et insuffisantes.
C’est par une cause plus simple et plus profonde que le Plébiscite n’exprime jamais, ou ne peut exprimer que par un pur hasard, la pensée réelle et la volonté vraie d’un pays.
Si, dans notre longue analyse du Suffrage universel, nous avons constaté l’incompétence manifeste de la masse électorale actuelle en matière politique, alors même qu’il ne s’agit que de reconnaître la capacité secondaire d’un simple Député et de faire un choix dans le cercle restreint d’un Département ou d’un Arrondissement, n’est-il pas évident que, à mesure que la question s’élève et devient à la fois plus ardue et plus décisive, celte incompétence grandit dans les mêmes proportions et finit par être telle, qu’elle rend l’Électeur populaire, absolument inhabile à. se prononcer et à formuler un vote quelconque?
Aussi le vote plébiscitaire n’exprime-t il ni un juge-
ment autorisé, ni une pensée réelle, ni un choix délibéré, ni une volonté vraie.
11 n’exprime ni le jugement ni la pensée de l’Électeur populaire. Pour prononcer un verdict, il faut, comme l’on dit au Palais, avoir instruit la cause et posséder la capacité de juger.
Si, par exemple, l’on vient demander à un homme de trancher un procès dont il n’a pas suivi les débats ni compulsé les. pièces diverses, dont il ignore tout, en un mot, il pourra dire blanc ou noir et faire entendre des phrases ; mais c’est se moquer du sens commun que d’appeler cela sa pensée et son jugement et de faire des génuflexions respectueuses devant cette présomptueuse sottise en s’écriant : « Il faut l’exécuter. Judex dixitl »
Non ! 11 n’y a pas eu de jugement : ily a eu prévention, c’està-dire quelque passion plus ou moins mauvaise ; il y a eu préjugé, c’est-à-dire quelque erreur plus ou moins grossière.
Et alors même que l’incapable aurait assisté à des débats hors de sa portée, cette circonstance extérieure ne lui permet pas davantage de juger, car pour juger il faut avoir compris, et il ne peut comprendre.
Arago, Leverrier et Cauchy discutent sur le rapport des deux diamètres de l’ellipse que décrit, dans son mouvement, la troisième lune de Jupiter. Gros-Jean, qui frotte l’appartement, fait l’entendu en sortant de là, et tranche l’affaire, à la cuisine, eu faveur de Leverrier; et il donne en même temps son avis sur la distauce de la terre au soleil. Eu vérité, croyez-vous que Gros-Jean prononce un jugement et émette une pensée? Point. Gros-Jean peut remuer sa langue, articuler des sous, énoncer des paroles, enfder à la suite les uns des autres des mots
interminables ; mais avoir une pensée et porter un jugement quelconque en cette matière lui est interdit. Pourquoi? Parce qu’il est Gros-Jean, et qu’il s’agit de la mécanique transcendentale des sphères célestes.
Descendant cependant de ces hauteurs étoilées, et arrêtant notre regard sur les questions les plus vulgaires nous nous bornons à faire remarquer que ce que nous disons est tellement évident, qu’aucune loi n’a encore o sé appliquer au jury le principe de la compétence universelle, et faire prononcer sur la liberté ou la vie des criminels par le premier venu, pris au hasard.
Hélas 1 le respect que l'on a très-justement pour les intérêts d’un accusé ou d’un criminel, on ne l’a pas pour le sort delà France, et on n’hésite pas à remettre ses destinées à la parole en l’air de ceux-là même que l’on considère comme incapables de distinguer, entre quatre dépositions et deux plaidoiries, si tel pauvre diable accusé d’avoir volé un chapon est un coquin ou un honnête homme.
Par de semblables raisons qui empêchent absolument l’Électeur populaire de voter sur une constitution et de se prononcer sur les immenses questions de Monarchie, de République ou d’Empire, pour de semblables raisons, le Plébiscite ne peut choisir un chef d’État.
Choisir c’est juger. C’est même juger autant de fois qu’il se présente de compétiteurs. Pour choisir, il faut connaître ; pour choisir, il faut savoir. Et si, affectant de prendre parti parmi ces noms illustres qui sont venus jusqu’à lui, quelque illettré vient me déclarer en se gonflant qu’il préfère Horace ou Lucain à Virgile ou à Homère, je l’écouterai en souriant, mais je ne lui permettrai pas de dire qu’il fait un choix réel. 11 pourra s’irriter et s’en-
téter par la contradiction: son obstination et sa fureur ne changeront rien au fond des choses. 11 ne peut choisir par lui-même, tant qu’il ne saura pas le grec et le latin. Et s’il croit choisir, et s’il s’imagine avoir là-dessus l'ombre d’une pensée, le simulacre d’un avis, la vingtième dilution d’un jugement, c’est que, se grisant à ses paroles, il se fait sa pi'opre dupe, c’est qu’il se berne lui-même et qu’il me convaincunc fois de plus qu’il n’est qu’un sot.
De même en politique.
Qu’il s’agisse d’un Bourbon ou d’un Bonaparte, d’un Thiers ou d’un Gambetta, le populaire ne peut ni porter un jugement, ni exprimer une pensée. Le populaire ne connaît ces hommes que sur des ouï-dire confus. Il ne les voit qu’à travers la brume lointaine et multicolore des premiers-Paris qu’il lit à l’auberge ou au café les jours de marché; à travers la poussière épaisse que fait la renommée autour des gens célèbres; à travers le vaste nuage d’encens dans lequel les font disparaître les fervents et les thuriféraires ; à travers la fumée noire et pestilentielle dont les ennemis les environnent pour les étouffer. Il ne connaît pas davantage les choses que ces hommes représentent. Il sait les mots de Royauté, de République ou d’Empire. Il ne sait pas, il ne peut pas savoir ce que, au fond, signifient ces mots, et il est tout à fait inapte à discerner en quoi que ce soit ce qu’ils contiennent de conséquences heureuses ou de suites funestes.
Aussi peut-il crier Vive l’un, ou Vivel’autre, suivant le préjugé que lui aura sifflé aux oreilles le journal dont il est le perroquet ; aussi peut-il acclamer par les rues de la ville sa fantaisie aveugle ou son caprice sans fondement : il ne peut absolument pas faire de choix ni sur un chef d’État ni sur une forme de gouvernement.
« — Il ne s’agit pas de compétence : il s’agit de volonté, disent violemment quelques-uns, et c’est se jouer des mots et des choses d’oser prétendre que le peuple n e peut dire et savoir ce qu’il veut, et que le vote de la majorité électorale par voie de Plébiscite n’exprime pas la volonté vraie, la volonté, claire et évidente, de la nation. »
— Non, encore une fois, et mille fois non! ce vote, eût-il lieu à une immense majorité, n’est pas ou ne peut être que par une rencontre de hasard l’expression de la volonté nationale. Car nul ne peut se décider qu’en ce qu’il connaît. Car on ne fait de choix réel que dans les matières de sa compétence. Car il n’y a de volonté que lorsque l’on sait ce qu’on fait. Et ce ne sont point là de vaines subtilités de sophiste, c’est une simple remarque de philosophe et un rappel au sens commun. La subtilité sophistique ou tout au moins l’erreur (car en cela l’erreur est facile), c’est de confondre, soit dans un homme soit dans un peuple, la volonté finisse et la volonté vraie, et de présenter la seconde comme réelle quand elle n’est que le mensonge de la première.
L’umot sur cesdeux volontés. La question eu vaut la peine.
Voyez ce paysan malade et alité, et demandez-lui ce qu’il veut. Il vous dira, s’il a la fièvre : « Apportez-moi un verre d’eau glacée. » Mais quelle que soit son ardeur à exprimer ce désir, quelle que soit l’illusion qu’il se fasse peut-être à lui-même, ne croyez point que ce soit là sa volonté vraie. Au fond cet homme n’a qu’une volonté, c’est de guérir; c’est de prendre le remède qui doit le rendre à la vie, le remède que çhoisit pour lui la décision, plus compétente que la sienne, du médeciu en qui il se confie.
Si vous lui demandez cependant d’indiquer lui-même
co remède; si vous l’y contraignez en l’empêchant de s'en remettre à son médecin, peut-être vous répondra-t-il, ce pauvre ignorant, et vous marquera-t-il quelque recette d’almanacli ; mais, quoi qu’il vous dise, ce ne sera pas sa volonté. Sa volonté unique, c’cst de prendre, non le plat favori ou la drogue empirique qui plaît à son caprice ou même qui parait préférable à son intelligence incapable, mais de prendre le remède réel indiqué parla Médecine. — Et cela est tellement certain que si, par faiblesse, vous cédez à son caprice de malade ou à sa fantaisie d’ignorant, il vous le reprochera ensuite très-nettement et vous dira : «Vous ne deviez pas vous en rapporter à moi qui ne pouvais avoir d’avis : vous ne deviez pas écouter ma volonté fausse; et votre devoir était d’obéir à ma volonté vraie, et de consulter tel homme de l'art qui a ma confiance et de s’en rapporter à lui. »
— Eh bien, c’est donc au malade de choisir son médecin; c’est donc au peuple de choisir son mandataire!
— Sans doute. Et il saura le faire avec compétence dans le cercle de son voisinage et parmi les hommes qu’il connaît; car alors il agit dans l’ordre où il peut juger par lui-même et il fait un acte raisonnable. Mais si vous lui demandez de choisir, du fond de la campagne, entre la méthode ou la personne des Dupuytren, des Récamier, des Nélaton ou des Trousseau, il vous répondra au hasard „ suivant ce qu’aura dit le dernier journal qu’il a lu, ou ce qu’il aura entendu juger péremptoirement par le sabotier son voisin. Mais, nous le répétons, ce ne sera point sa volonté, ou, pour être plus exact, ce sera sa volonté fuussc en place de sa volonté vraie.
Si donc vous tenez à avoir la volonté réelle de l’Électeur populaire, mettez-le en mesure de répondre sur ce qu’il
sait et ne contraignez pas des aveugles à trancher des questions de couleurs.
Faire voler le Suffrage universel sur une Constitution» sur une forme politique, sur la Monarchie, la République ou l'Empire, c’est faire voter un paysan malade sur la méthode de traitement qui doit le guérir.
Faire voter le Suffrage universel sur le choix d’un chef d’Ltat, c’est faire voter ce même paysan malade sur la préférence à donner, à Dupuytren, à Récamier, à Gendriu ou à Trousseau, à l’allopathie ou à l’homœopathie, à la méthode des semblables ou à celle des contraires.
— Faut-il donc que le Peuple n’intervienne en rien dans la constitution ou dans l’acceptation du gouvernement, et doit-il, sans pouvoir ni se plaindre, ni réclamer, ni élever la voix, se laisser purement et simplement mettre la bride aux dents par le premier cavalier qu’on lui assoira sur le dos?
— Dieu nous préserve d’être les promoteurs d’un tel servilisme! Nous l’avons dit et répété plus huut. Tous, sans exception, doivent intervenir: car tous, sans exception, ignorants et savants, comptent dans le pays, tous y travaillent » tous portent les charges de l'État; tous sont appelés à profiter à la sagesse des gouvernants ou à souffrir de leur impéritie. Nous nous bornons à établir que, pour réaliser en toute justice cette intervention légitime, la forme plébiscitaire n’est pas le bon moyen, pas plus que ne sont logiques et justes les procédés électoraux employés pour nommer nos assemblées délibérantes.
Nous signalons les difficultés et nous disons : « Il faut les résoudre. »
Nous mettons le doigt sur la plaie et nous disons : « 11 faut la guérir. »
La plupart des anomalies que nous avons signalées sont trop violentes pour ne pas avoir frappé beaucoup de regards. Et si nous sommes, croyons-nous, le premier à en présenter la synthèse générale et à en rechercher la réforme complète, un grand nombre d’esprits politiques ont, avant nous, fait remarquer tel ou tel de ces vices isolés et proposé quelques remèdes partiels ou quelques palliatifs de détail. Remèdes et palliatifs condamnés d'avance, malgré le talent de leurs auteurs, à être entièrement impuissants : précisément parce qu’au lieu d’atteindre le principe même et de s’attaquer à la maladie tout entière pour la guérir, ils ne s’appliquaient qu’à atténuer un accident particulier de ce désordre général, en laissant librement agir partout ailleurs la cause morbide ; et quelquefois même ne parvenant à la maîtriser sur un point que pour la faire refluer avec plus de force d’un autre côté, par une conséquence imprévue, et y produire des désastres plus grands que ceux que l’on prétendait arrêter.
C’est ainsi qu’après avoir analysé avec beaucoup de sagacité le vice des circonscriptions électorales, M. de Girardin, eu constituant sans contre-poids le fonctionnement du vote unitaire, arriverait, sans retirer en quoi que ce soit la confusion et la guerre du fondement de l’Etat, à les placer au sommet, dans le sein même du Gouvernement.
C’est ainsi qu’après avoir montré très-clairement, avec une grande netteté d’esprit et de calcul, tout ce qu'a d’inique, dans les organisations électorales des deux con tinents, l’écrasement des minorités du scrutin, MM. Thomas Hare, Stuart Mill, et à leur suite les écrivains de l’union réformiste de Genève, n’aboutiraient en définitive, si l’on venait à mettre en œuvre leur conception trop simple et leur mécanisme trop compliqué, qu’à aggraver encore un abus bien autrement considérable qu’ils n’aperçoivent pas : je veux dire l’écrasement, par la minorité d’âge et de responsabilité personnifiée dans les jeunes gens et les célibataires, de la vraie majorité sociale . majorité d’àge représentée par le Père; majorité de nombre représentée par tous les membres de la Famille réunis autour de lui.
C’est ainsi qu'après avoir pénétré avec une étonnante profondeur de vue et fait ressortir avec beaucoup de puissance le rôle politique de la Famille et de sou Chef, MM. Raymond Brucker et de Montry, transformant ce principe vrai en un principe unique, ont constitué un système électoral théorique qui ne tient compte ni du patrimoine, ni de la proportionnalité dans la représentation, ni du droit des minorités, ni d’un grand nombre de notions non moins équitables et non moins évidentes.
C’est ainsi que tout récemment, dans une courte étude qui a été remarquée, M. le premier président Gilardin, établissant avec une haute compétence et une vigoureuse argumentation le droit politique de la propriété, a écarté tout autre point de vue et n’a indiqué d’autre remède à la maladie terrible qui nous emporte que le très-vieux, très-incomplet et très-inefficace moyen du cens électoral.
C’est ainsi que, dans les derniers jours de son exis-
tence, le gouvernement de M. Thiers, — fermant en quelque sorte les yeux aux difficultés les plus redoutables de celte question si complexe, et n’ayant point l’idée de la résoudre intégralement par en haut, c’est-à- dire par la justice, — a échoué complètement quand il a voulu en aborder quelques détails, et en venir à bout par en bas, c’est-à-dire par l’habileté.... C’est en effet se bercer d’illusions que de croire que l’on arrêtera le terrible envahissement du monstre, en lui opposant, pour l’élection de la seconde Chambre, quelques chicanes sur le domicile, comme s’il ne suffisait pas d’être Français pour participer à l’élection de l’Assemblée française; et en essayant, d’autre part, pour la nomination de la première Chambre, de le conduire par la lisière, à l’aide de la fragile invention d’une caste d’éligibles, comme si le principe actuel, le principe gigantesque de la Souveraineté du Peuple, comportait dans ses mouvements énormes et irrésistibles ces naïves et illogiques ligatures de fil blauc, dans lesquelles, sans droit comme sans puissance, essayerait de l’enchaîner la fantaisie législative d’un certain nombre de ses mandants !
Le problème est demeuré tout entier, et pour ainsi dire inentamé.
Nous n’en avons pas moins lu avec un grand fruit ces divers travaux, ainsi que ceux de MM. Dupont White, Naville, Borelly, duc d’Ayen, marquis de Castellane, Pradié, comte Franz de Champagny, Frédéric Béchard, II. Taine, etc.
Si dans aucun nous n’avons trouvé ni l’idée générale qui doit tout dominer, ni le principe qui doit tout résoudre. ni le fonctionnement qui doit tout simplifier, quel-
ques-uns nous ont fourni çà et là une pierre qu’il nous a suffi de tailler sur un plan nouveau pour l’accommoder à l’édifice vrai. Plusieurs, par une solution de détail qui n’était erronée que parce qu’c-lle était incomplète et qu'elle ne tenait pas compte de l’ensemble, nous ont mis sur le chemin de la solution intégrale. Presque tous ont éclairé notre critique.
Le Sutfrage universel n’est autre chose que l’invasion des barbares dans l'ordre de la politique. Ils sont venus, il faut bien le dire, par la faute même et par la faute seule des classes dirigeantes, lesquelles n’ont à s’en prendre qu’à elles-mêmes de cet envahissement terrible qui les jette aujourd’hui dans l’épouvante et dans la consternation.
Les hommes des classes dirigeantes avaient tout en leurs mains : le Pouvoir, la Science, la Richesse. Mais tout cela ne leur était donné que comme l’instrument des plus hauts devoirs à exercer et non point comme un moyen de jouissances égoïstes. Tant que, malgré les accidentelles défaillances et les fautes individuelles que l’on rencontre toujours dans la fragile humanité, tant qu’ils ont généralement rempli ccs grands devoirs, ils ont, généralement aussi, vu tout autour d’eux leur autorité respectée et bénie; et les multitudes reconnaissantes les ont aimés et vénérés comme les bienfaiteurs dévoués, les guides lurni-
neux et les pères du peuple. Et il en a été ainsi durant de longs siècles.
Mais peu à peu il est arrivé qu’ils ont considéré comme leur propriété propre ce qui n’était que le dépôt de Dieu ; comme un privilège personnel ce qui n’était que l’investiture d’une fonction sociale ; comme une inégalité en leur faveur ce qui n’était qu’une hiérarchie eu faveur de tous. Au lieu de servir, ils ont voulu régner ; au lieu de s’employer aux autres, ils ont voulu employer les autres à eux; au lieu d’être, dans le plan providentiel et divin, un moyen fécond et admirable, ils se sont fait un plan à euxmêmes dans lequel ils ont été leur propre but, but méprisable et stérile.
Dans l’administration du dépôt sacré qu’ils tenaient de Dieu, ils n’avaient jamais à dire aux autres et à se dire à eux-mêmes qu’un seul mot, qui résumait toutes les règles : « C’est mon devoir.» — Mais ceux qui n’avaient reçu le trône et le glaive que pour rendre la justice, et pour réprimer les méchants, ont fait un jour du trône l’escabeau de leur orgueil et du glaive l’instrument sanglant de leurs ambitions, et ils ont dit : « C’est mon bon plaisir. » Mais ceux qui n’avaient reçu la richesse qu’afin de se donner avec plus de liberté à l’œuvre commune, et de se dévouer avec plus de puissance au salut de tous, ont dépensé cette opulence à leur luxe, à leurs vanités, à leur sensualisme, et ils ont dit : « Je puis user et abuser, c’est mon droit : summum jus. » Mais ceux qui n’avaient reçu la science, l’esprit, le talent, qu’afin de mieux faire connaître, aimer et servir Dieu, afin d’améliorer l’homme, ont retourné contre Dieu même les dons qu’ils tenaient de sa main et les ont employés à corrompre les multitudes. Ils ont sapé la foi et les mœurs et, captant de la sorte les npplaudisse-
monts de tout ce qui est bas, ils ont écouté avec délices les flatteries de ceux qu’ils flattaient eux-mêmes, et ils ont dit : « C’est ma gloire. »
Sans doute, et nous le proclamons bien haut, la Royautéest auguste; la Richesse est bonne; la Science est bienfaisante; l'Église est sainte. Mais les rois, les riches, les savants, le clergé ont, dans des proportions diverses, manqué à leurs fonctions. Reaucoup de rois ont cessé d’être augustes. Beaucoup de riches n’ont pas voulu être bons. Beaucoup de savants se sont évertués à mal faire. Beaucoup de prêtres n’ont pas été saints. Et c’est cette défaillance générale qui a amené, par une lente et irrésistible logique, l’avénemcut redoutable des classes inférieures.
Ce qui arrive devait arriver : on ne récolte que ce que l’on a semé.
Cessons donc de nous plaindre et de nous irriter : la colère ne sert de rien. Cessons de nous rebeller inutilement contre la force des choses. Reconnaissons que nous avons mérité; bien plus, reconnaissons que nous avons fait, nous-mêmes , la situation au milieu de laquelle nous courons risque d’être dévorés, et que ces égoïsmes violents, affamés, horribles, qui veulent se ruer sur nous, sont la juste expiation de nos égoïsmes tranquilles, satisfaits et charmants.
« Mais ces populaces s’égarent et nous entraînent aux abimes !» — Il fallait les mieux conduire et les maintenir dans le droit chemin. Vous aviez le Pouvoir.
« Mais elles veulent s’emparer du bien d’autrui, se vautrer sur les jouissances, verser le sang de quiconque possède 1 » — Il ne fallait pas exciter leur convoitise par
votre luxe abominable, par votre délicatesse et vos sensualismes raffinés, par vos exploitations homicides ; il fallait leur apprendre le respect de la fortune en la respectant vous-mème comme une fonction sainte, au lieu d’en mésuser comme d’un privilège inique. Vous aviez la richesse.
« Mais elles sont ignares et insensées, elles veulent tout renverser en leur imbécillité furieuse, elles veulent précipiter l’ordre social dans les utopies les plus absurdes. » — 11 fallait les mieux instruire. Il fallait mettre dans leur esprit des idées saines, dans leurs cœurs des sentiments droits. Vous aviez la science, vous aviez le talent, l’éloquence, l’art d’écrire. Vous possédiez l’enfance par les collèges et par les écoles, l’àge mûr par la littérature et par la publicité sous toutes ses formes. Vous étiez l’enseignement.
« Mais elles ne veulent plus de la famille, du mariage. Leurs enfants naturels forment le tiers des naissances dans les grandes villes ; leurs maîtresses sont des pétroleuses et tienneut la torche à la main. » — Il ne fallait pas leur ouvrir vous-mème le chemin de l’immoralité; il ne fallait pas entourer le trône de courtisanes et de bâtards ; il ne fallait pas couvrir de dentelles et de pierreries les épaules de vos impures ; il ne fallait pas, hommes d'État, ministres, ambassadeurs, sénateurs, députés, banquiers, négociants, magistrats, rentiers, fils de famille, publicistes, classes dirigeantes en un mot, donner le spectacle éhonté de vos infamies et semer la corruption publique comme l’on sème la peste ; il ne fallait pas célébrer l’impudeur sur tous vos théâtres et, hier encore, dépenser cinquante millions à construire votre Opéra et à élever un temple aux jambes de vos danseuses. La pétroleuse qui brandit la torche descend en
droite ligne de ces quelques maîtresses de roi qui donuaient le signal de la fête aux artificiers de la cour, et de ces nobles prostituées pour lesquelles flamboyaient de mille feux les lustres éclatants des fins soupers de la Régence; et elle est sœur de la ballerine que vous traînez au Bois au petit galop de vos chevaux, et qui vous passe sa cigarette pour allumer votre londrès. Vous étiez les aînés et les chefs de la famille humaine ; vous vous deviez à élever ceux de vos frères demeurés en arrière : au lieu de cela vous avez donné le grand scandale et vous avez corrompu ces petits. Malheur à vous. 11 vaudrait mieux, comme dit le Seigneur, qu’on vous eût mis au cou une meule de moulin et qu’on vous eût jeté au fond de la mer. Vous étiez l’exemple.
« Mais ces populaces ne croient pas même en Dieu. Elles sont athées, et eu fureur contre toute religion. » — 11 fallait leur enseigner Jésus-Christ, non-seulement de bouche, mais d’action. Vous aviez la chaire ; vous aviez les écoles; vous étiez présents dans toutes les paroisses; vous étiez d’innombrables légions, occupant les fonctions sacrées ; vous aviez pour vous la Vérité même dont vous étiez les premiers soldats. Et cependant, taudis qu’il a suffi de douze apêtres pour convertir le monde païen , vous, qui étiez toute une armée d’ecclésiastiques, voilà que tous avez laissé se pervertir le peuple chrétien, et tomber dans l’athéisme les malheureuses multitudes de cette France catholique qui jadis avait mérité le beau nom de fille aînée de l’Église.
Que vous a-t-il donc manqué ? Je vous le dirai, car je suis de ceux qui vous aiment et non pas de ceux qui tous flattent.
11 vous a manqué la sainteté et la vertu des apôtres.
C’est à vous, à vous seuls, qu’a été adressée la parole du Maître, et elle est infaillible: «Vous êtes la lumière du moude. Vous êtes le sel de la terre. » Or, cette, lumière n’est pas éteinte, car elle suffit encore à vous éclairer personnellement et à vous faire marcher dans la droite voie. Mais cette lumière, qui, dans tout son éclat, devrait être votre sainteté à vous, et illuminer le monde tout à l’entour, n’est plus assez vive pour être le soleil des peuples ; et, sauf le cercle restreint qui se meut à la faible portée de votre lampe, tout est dans les ténèbres autour de vous. Ce sel, qui est la sagesse même de Jésus dans l’ùme de ses prêtres, ce sel n’a point disparu tout à fait, car il y en a encore assez pour vous empêcher individuellement de vous corrompre ; mais il n’est plus suffisant pour préserver la terre, et vainement vous êtes répandus au milieu des nations, les nations se décomposent de toutes parts, et tombent en pourriture.
O prêtres de Jésus-Christ ! vous êtes l’avant-garde du bien. Si vous avancez les peuples avancent, si vous reculez les peuples reculent : mais, dans un cas comme dans l’autre, ils ne marchent point à votre niveau et ils sont toujours, inévitablement, d’un degré au-dessous de vous. Et c’est ainsi que se vérifie cette belle loi, formulée par un grand philosophe de notre temps : « Un clergé saint fera un peuple vertueux. Un clergé vertueux fera un peuple honnête. Un clergé simplement honnête fera un peuple impie(i). » Vous avez été et vous êtes honnêtes. Il nous auruit fallu, il nous faudrait des saints.
(I). Blanc de Saint-Bonnet. De la Restauration française.
Donc, par la faute des classes dirigeantes, les barbares sont venus. On aurait pu, on aurait dù les empêcher d’arriver : mais aujourd’hui ils occupent le territoire ; leurs multitudes couvrent le sol et il ne faut pas se bercer de l’espérance de les expulser. Tout serait inutile, la ruse comme la force. Il est trop tard.
Tout est-il donc perdu? Et faut-il, se bornant à des récriminations sur le passé et à des aveux inféconds, se résigner à voir les Ilots de la barbarie envahir le monde et noyer la civilisation?
Non certes. Mais au lieu de continuer les traditions du vieil égoïsme; au lieu de tout regarder au point de vue de l’intérêt individuel; au lieu de perdre la tète en ne pensant qu’à soi-même et dé périr par la trop grande préoccupation de se sauver, il est nécessaire, avant tout, de s’élever au-dessus des partis et au-dessus de soi-même, pour ne voir toutes choses que dans la calme lumière de la justice et pour ne songer qu’au salut de tous.
En se plaçant à ces hauteurs cependant, que faut- il faire?
Il faut faire en vérité, devant la grande invasion des couches inférieures, ce que le Christianisme fit à Tolbiac. 11 faut trouver dans ce désordre immense les éléments mêmes d’un ordre nouveau. 11 faut savoir amener ces
Sicambres à être les fondateurs de la civilisation. Il faut, de cet obstacle invincible, faire un moyen tout-puissant. Il faut en un mot découvrir le secret, peut-être très-simple, d'employer les barbares eux-mêmes à expulser la barbarie.
Mais tout d’abord cela est-il possible ? Est-il possible de faire sortir de cette confusion inouïe quoi que ce soit de normal et de régulier? Est-il possible de disposer dans l’harmonie les éléments, si disparates, de cet épouvantable désordre ? Est-il possible de faire un monde de ce chaos ?
Nous le croyons.
Un chaos et un monde sont absolument identiques par les éléments qui les constituent, et ne diffèrent que dans la forme. Ce sont les mêmes éléments autrement disposés. Dans le monde il n’y a rien de plus que dans le chaos, ni rien de moins. Seulement, dans le chaos, tout est hors de sa place ; tandis que, dans le monde, tout est à sa place. Dans le chaos, tout est hasard; dans le monde tout est intelligence. Dans le chaos, tout est confus ; dans le monde tout est distinct. Dans le chaos, toutes les forces se perdent, se contredisent, s’égarent ; dans le monde, toutes les forces concourent eusemble au bien commun. Un monde n’est qu’un chaos mis en ordre.
Un tremblement de terre a ouvert dans la montagne la source des grandes eaux qui se perdaient sous la terre. L’iinmense torrent déborde sur les prairies, emporte l’espérance des moissons, renverse les arbres, fait écrouler les maisons et jette bas tous les obstacles. Il promène la
ruine. In désolation, la terreur; les digues qu’on lui oppose ne font qu’augmenter sa fureur : il les aborde, il les pousse, il les surmonte, il les brise en écumant. C’est le fléau de Dieu qui passe. — Voici maintenant un cours d’eau, paisible et puissant, descendant doucement à travers les vallées. Il irrigue sur ses bords les jardins, les prés et les vignes, et il leur laisse la fécondité. Çà et là il touche aux habitations. Parfois même il les pénètre en leur intérieur, ainsi qu’un hôte familier; et, faisant mouvoir sur son passage les moulins et les usines, il prête aux hommes son travail, et leur fait don de la richesse. De même qu’il est la fécondité et la richesse, il est aussi le commerce. 11 transporte sans effort les navires énormes, dont la cale est toute remplie de denrées et de marchandises, dont le pont est tout couvert de voyageurs et de matelots. Sur ses rives heureuses, la ménagère lave, en chantant, les hardes de scs enfants et de son mari, ou puise dans ses claires eaux la limpide boisson qui désaltère leur soif. O fleuve sacré, que les anciens vénéraient comme un dieu, tu es sur la terre un des plus grands bienfaits du ciel !
Et cette belle rivière n’est pourtant autre chose que le torrent; et cet immense bienfait est composé des mêmes ondes que ce fléau dévastateur. Mais, au lieu de lui opposer des digues, on lui a creusé un lit naturel et préparé son cours régulier. On n’a point gêné sa liberté : car, dans un cas comme dans l’autre, les eaux suivent leur pente; mais, dans le premier cas, elles se meuvent d’après les accidents aveugles du hasard, tandis que, dans le second, elles se meuvent dans un milieu disposé avec soin pour leur écoulement normal et bienfaisant. Un ingénieur, un paysan, un ouvrier, un rêveur, le premier venu se sera
dit : — « Étant donné l’invincible torrent des grandes eaux, étant donnée la loi qu’il ira toujours où le pousse son poids et qu’on ne le fera pas rebrousser chemin, trouver une organisation telle que ces eaux, tout en suivant librement leur pente, emploient leur force à produire l’ordre, au lieu de produire le désordre, à enrichir au lieu de ruiner. »
Et il a tracé un cours au torrent, non pas au-dessus, dans les régions de l’impossible, où les eaux eussent refusé de monter; non pas à côté, où il eut fallu mille machines pour transporter les eaux, mais au-dessous, dans la profondeur du sol, de façon que les eaux s’y rendissent d’elles-mêmes, de leur propre poids. Et elles sont entrées en elTet comme en un chemin creux , dans cette route magnifique, bordée de saules et de peupliers, et elles ont commencé leur voyage immortel. Et cet harmonique canal, fait de main d’homme, a bientôt pris le nom de fleuve dans le langage des peuples. Et sur le bord du fleuve on a creusé des rigoles ; et les eaux, suivant leur pente, ont fécondé les jardins. Et dans le fleuve on a bâti des maisons ; et les eaux, suivant leur pente, ont fait mouvoir usines et moulins. Et sur la surface du fleuve on a assis des barques et des navires ; et les eaux, suivant leur pente, ont porté légèrement les flottes et les cargaisons. Et la ménagère, tenant eu sa main le linge et le battoir, est venue sur la rive, et a chanté, toute joyeuse, le cours béni du fleuve sacré.
Changeons d’horizon. Des forces physiques passons aux forces humaines.
Voilà la multitude, aux mouvements confus et contra-
dictoires, où chacun veut ce que l’autre ne veut pas, où tout le monde commande, où nul n’obéit, la multitude informe criant, se poussant, s’étouffant, ayant cent mille jambes et ne pouvant marcher, ayant cent mille prunelles et plus inhabile qu’un aveugle à suivre un chemin:» — Ils vont se tuer, ils vont tout tuer ! » s’écrie-t-on avec épouvante dans la cité éperdue. C’est la foule.
Regardez maintenant. Voici cinquante mille hommes réunis autour de la ville : leurs longues files s’avancent du mémo pas et vont vers le même but. Un homme à cheval ait un signe : tous s’arrêtent net, et ils deviennent immobiles comme des statues d’acier. Sur un autre signe, ils changent de marche. L’ennemi tire sur eux des coups de canon et décime leurs rangs avec des mitrailleuses : mais rien ne les trouble, rien ne les fait dévier du mouvement commencé; et ils l’exécutent avec la précision des mathématiques. Du premier au dernier rang de la hiérarchie tous obéissent; et ceux-là même qui sont des chefs ne font que transmettre la volonté suprême de celui qui dirige tout. Un seul commande. « — Victoire ! s’écrie-t-on du haut des remparts, ils viennent de sauver la ville ! » C’est l’Armée.
Et ce sont cependant les mêmes hommes qu’auparavant : mais c’est chacun occupant sa place ; c’est tout le monde à son rang ; c’est la foule mise en ordre. Otez cet ordre, détruisez cette disposition savante, mêlez ces soldats confusément et l’Armée ne sera plus que la foule, la foule aveugle et fuueste, le chaos humain.
Nous croyons que cette force énorme du Suffrage universel, désormais invincible, nous croyons que cette force énorme, qui comme les grandes eaux peut tout renverser, comme elles aussi peut féconder ce qu’elle menace de ravager, produire au lieu de détruire, soulever enfin et porter comme sans effort les fardeaux accablants, tous les fardeaux terribles qui en ce moment pèsent sur le monde ;
Nous croyons que cette foule confuse et redoutable qui fait trembler la société tout entière peut devenir l’armée bienfaisante d’où nous arrivera le salut.
Que faut-il pour cela ?
Il faut calculer les pentes, mesurer les niveaux, tourner les obstacles, dégager les trop-pleins et creuser au torrent le cours régulier qui doit en faire' un fleuve paisible ;
Il faut faire entrer dans les cadres de l’ordre normal cette multitude hors des voies, si effroyable en son dérèglement ;
Il faut, en un mot, découvrir l’organisme vrai de cette force, aujourd’hui désordonnée et subversive.
Ce profond problème que le Suffrage universel, formidable comme le sphinx antique et prêt à dévorer qui ne
sait pas répondre, a posé sous peine de mort à nos sociétés modernes peut se formuler en ces termes :
« Étant donné le principe du Suffrage universel, en « trouver la forme vraie et l’expression harmonique. Créer « une organisation électorale, actuellement acceptable et « possible à établir, dans laquelle soient représentés, « sans aucune exception et suivant la proportion même « qu’ils occupent dans le pays, toutes les opinions, tous « les intérêts, tous les droits ; dont le fonctionnement « régulier amène en outre tous les votants, par le jeu « même des institutions, à choisir librement toutes les « supériorités ; et qui entoure constamment de toutes les « lumières du pays chacune des décisions du Gouverne- « ment. »
11 n’est besoin ici ni du génie de Solon ou de Lycurgue, ni des profondeurs de Machiavel, pour résoudre ce problème, qui n’est compliqué qu’en apparence. Il suffit d’aimer la justice par-dessus tout, de la préférer à tout calcul politique, à tout intérêt de parti, à toute recherche de popularité. A chacune des.difficultés si nombreuses, si effrayantes, que nous avons signalées, il suffit do répondre, détail par détail : « Faisons ce qui est «juste, et advienne que pourra! » — Et il advient ceci: c’est que l’ensemble de ces choses justes est la solution normale, harmonique et bienfaisante qui échappait à l’habileté des habiles et à la prudence des prudents, tandis que la droiture la rencontre dès les premiers pas, rien qu’en suivant son chemin sans détour. Organiser le Suffrage universel dans l’absolue justice, c’est rencontrer par surcroît l’ordre dans sa mise eu œuvre, la liberté dans
son fonctionnement, la plus haute lumière daus son expression.
Cette organisation, très-simple flans sa pratique, peut être exposée en quelques pages.
Nous demandons cependant toute l’attention du lecteur : car les choses les plus simples dans l’exécution exigent souvent, dans la théorie, des explications minutieuses qui cachent cette simplicité pratique et la rendent douteuse à des esprits superficiels et non préparés. — Rien n’est plus simple, par exemple, rien ne fonctionne visiblement avec plus de facilité, d’ordre et de vitesse que le service des postes. Toutefois si un écrivain entreprenait de détailler par le menu la formation du personnel, l’achat du matériel, le classement des lettres et paquets, les mille divisions et subdivisions du travail, la responsabilité de chacun, la comptabilité générale et particulière, le contrôle, tout l’ensemble des rouages, grands et petits, l’énumération complète des cent trente à cent cinquante agents successifs par les mains desquels passe une lettre pour arriver à son adresse, eet écrivain, à cause du sujet lui-même, semblerait aux yeux des intelligences peu réfléchies ou peu versées dans l’administration, exposer un mécanisme compliqué, et trop chargé de ressorts pour bien se mouvoir. Mais cette impression serait fausse; et elle ferait place au sentiment contraire dans les intelligences vraiment attentives qui, se rendant compte à ellesmêmes, mesureraient la portée de chaque détail, l’utilité de chaque rouage, le jeu fécond de chaque ressort, et comprendraient l’harmonique simplicité du fonctionnement général.
Bien que nous n’ayons, Dieu merci, à présenter rien
d’aussi complexe, nous croyons pourtant utile de nous prémunir contre la légèreté de l’esprit. Pleinement assuré d’être dans le vrai, nous demandons au lecteur, non son indulgence, mais son attention.
Après avoir, aussi brièvement que possible, formulé, articles par articles, l’Organisation normale du Suffrage universel; après en avoir, çà et là, éclairé certains détails par quelques réflexions sommaires, imprimées en caractères plus forts que le texte de cet exposé, nous étudierons sa mise en œuvre et son fonctionnement, nous essayerons d’en faire ressortir nettement les conséquences politiques et la portée sociale, et nous indiquerons enfin les modifications qui pourraient, suivant les circonstances, être apportées à cette organisation première.