CHAPITRE PREMIER
K8T-IL SAGE DE S’ATTACHER A LA PREMltCRE RELIGION QUI SE PRÉSENTE , SOUS PRÉTEXTE QL'E TOUTES LES RELIGIONS SONT BONNES ? OU BIEN, FAUT-IL CHERCHER LA SEULE BONNE, SUPPOSÉ QU’IL Y EN AIT UNE QUI LE SOIT ?
Il est des hommes qui ne veulent s’occuper que de leurs plaisirs et de leurs affaires / laissant de côté les questions les plus importantes , leur origine , leurs devoirs , leurs destinées au delà du tombeau ; nous n’en parlons point, tout le monde voit combien un pareil système est insensé ; U Car voici comment raisonnent les hommes , quand ils
choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu’ils sont , et sans en recberclier d'éclaircissement.
)) .le ne sais qui m’a mis au monde , ni ce que c’esl que le monde , ni que moi-nicme. Je suis dans une ignorance terrible de (ouïes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon t^me ; et cette partie même de moi qui pense ce que je dis , et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même , ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment , et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue , sans savoir pourquoi Je suis plutôt placé eu ce lieu qu’en un autre ; ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre , m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre , de toute réternilé qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infirmités de toute part , qui m’engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais , c’est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus , c’est cette mort même que je ne saurais éviter.
» Comme je ne sais d où je viens , aussi ne sais-je où je vais ; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde , je tombe pour jamais ou dans le néant , ou dans les mains d’un Dieu irrité , sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.
» Voilà mon état plein de misères , de faiblesse, d'obscurité ; et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui doit m’arriver , et que je n’ai qu’à suivre mes inclinations sans réflexions et sans inquiétude , en faisant tout ce qu’il faut pour tomber dans le malheur éternel , au cas que ce qu’on en
dit soit vérilabic. Peut-être que je pourrais trouver qiietque éclaircissement dans mes doutes ; mais je n’en veux pas prendre la peine , ni faire un pas pour le chercher ; et en traitant avec mépris ceux qui se travaillent de ce soin, je veux allèr sans prévoyance et sans crainte tenter un grand événement , et me laisser mollement conduire à la mort , dans l’incertitude de l’éternité de ma condition future (1). »
En attendant , cet homme n’est pas heureux ; sans religion , il est seul dans l’univers , avec ses peines , ses douleurs , scs alarmes continuelles. Oui ; il est là dans le domaine de la mort ; car Dieu n'y étant pas , rien ne vil autour de lui: il crie et personne ne lui répond, si ce n'est un cri comme de la tombe ; il se plaint , et sa voix n’atteint que des squelettes, qui n’ont point de cœur pour compatir à ses maux. Son àme brisée , sa poitrine pleine de sanglots lui font lever ses regards vers le ciel ; le ciel est d’airain , sa plainte va s’y briser et retombe sur la terre. Que deviendra l’indifTérent au milieu de tous ces maux , qui n’ont plus d'amis , plus de consolation ? C’est un triste remède de vouloir faire le brave avec la douleur, de chercher à fuir le chagrin ; on ne peut se soustraire à ses coups. Je vois que la goutte d’eau creuse peu à peu la pierre ; et les plus fortes tètes sont pliées par l’orage. La raison et le génie ne peuvent faire que la souffrance ne soit pas un mal, et quand le malheur arrive, toujours sa main SC fait sentir.
Or maintenant , que certains hommes fassent trophée
(1) Pascal, pensées.
de leur îndifTérencc; ils ont triomphé de la religion,. banni les craintes de l'avenir , fait taire les cris de leur conscience ; c’est-à-dire , obscurci leur raison , éteint toutes les lumières , et , arrivés au fond de ces ténèbres affreuses , ils ont tressailli en ne voyant autour d'eux que la tombe et des ossements desséchés. Oui, applaudissez-vous , vous avez raison ; car vous avez conquis l'ignorance , les ténèbres , des maux sans remèdes , la mort !
Laissons ces hommes : leur poste n'est plus tenable ; notre siècle veut croire quelque chose ; il demande la vérité^ il la cherche, et convient généralement que sous les coups de Pascal , il faut s’occuper de quelque chose déplus que de ses plaisirs ou de ses affaires , ou bien abjurer la raison humaine.
Yoici d'autres indifférents. Ceux-là veulent que l'on ait une religion ; elle est nécessaire aux individus et aux empires. Mais si vous leur demandez laquelle il faut embrasser , vous n’aurez jamais que celte réponse : soyez de la religion que vous voudrez, toutes les religions sont bonnes.
Bien que ce système , au premier coup d'œil , semble valoir mieux que le précédent « il n'en est pas moins insensé , et si l'on veut réfléchir un instant , on lui trouvera une qualité de plus , il sera impie. Qu'entendez-vous par ces paroles : toutes les religions sont bonnes ? Il importe d'en saisir le sens ; car la question qui nous occupe est grave , extrêmement grave. Veut-on nous dire que toutes les religions sont vraies , ou que toutes les religions sont fausses ? 11 faut choisir entre ces deux propositions ; car il n'en est pas une troisième , à moins que l'on ne soit catho-
liqae. Si toutes les religions sont vraies , voilà rimpiété. Pourquoi ? parce qu on veut faire honorer Dieu par le mensonge.
En effet , il est manifeste que toutes les religions ne sont pas vraies. On les voit opposées les unes aux autres. La religion juive déclare Jésus-Christ malfaiteur , séducteur du peuple, et il est justement puni pour ses crimes ; tandis que les chrétiens le regardent comme lenvoyé de Dieu , le libérateur des hommes, le sauveur du monde, et ils Tadorent comme Dieu sur le même calvaire où les juifs l'on fait mourir comme un criminel. Les turcs n'ont rien de sacré comme l'alcoran ; c’est le livre envoyé du ciel. Pendant qu'ils le vénèrent comme le plus beau présent que Dieu ait fait à la terre , voilà que d’autres ont pitié d'eux, et foulent aux pieds cet alcoran si vénéré , le signalant comme un tissu d’erreurs , d’extravagances dont un homme de bon sens no peut supporter l’idée. Les catholiques admettent la présence réelle; ils adorent Jésus-Christ dans l’eucharistie , c’est pour eux un dogme essentiel , et vous ne pouvez l’attaquer , sans qu’ils crient à l’impiété , sans qu’ils en appellent au témoignage de Dieu même ; s'ils se trompent , c’est Dieu qui a menti. Les calvinistes , au contraire , disent aux catholiques qu’ils sont tombés dans une erreur grossière ; et quand ils les voient prosternés devant leurs saints tabernacles , ils s’irritent et les accusent d’idolâtrie.
Or , sans aller plus loin , il faut bien avouer que , dans ces croyances si opposées, si contraires les unes aux autres, quelqu’un se trompe , à moins que l’on ne se flatte d’accorder le oui et le non. Vous dites que le soleil brille , je sou-
tiens qu'il ne brille pas ; quelqu'un a tort. Mais, c'est trop prouver l’f^vidence. Parmi toutes ces religions , il en est qui se trompent^ qui enseignent le mensonge, qui l'érigent en dogme , en croyance. Cependant , toutes ces religions élèvent les mains vers le ciel ^ elles adorent Dieu , elles lui rendent un culte ; et comme vous soutenez que toutes les ' religions sont bonnes , c’est-à-dire , probablement , qu'elles sont toutes agréables à Dieu , il s'ensuit que Dieu , qui est vérité, aime le mensonge , qu’il est honoré de ses hommages. Mais alors il faut nous dire ce que devient la divinité; un Dieu pareil n'est pas, et votre système est athée.
Peut-être l'on aimera mieux soutenir que toutes les religions sont fausses. — Dans cette hypothèse on ne peut dire qu'elles sont bonnes. D'ailleurs on n’aurait pas résolu la difficulté ; on ferait honorer Dieu par le mensonge , cela est clair. Ensuite les embarras se multiplient. Si toutes les religions sont fausses , le christianisme l’est aussi ; mais alors vous rendez l’erreur bien puissante. Que de prodiges elle opère I C’est elle qui a éclairé l’univers , qui a dissipé toutes ses ténèbres , qui l’a consolé dans tous ses maux , qui l’a corrigé de tous ses vices , qui l’a rempli de toutes les vertus; en un mot , elle a fait une révolution mémorable et bienheureuse que la sagesse et la puissance de tous les philosophes et de tous les rois n'auraient pu faire. On n’aurait jamais cru l’erreur si puissante. On savait bien qu’elle causait beaucoup de maux ; mais on ne s’attendait pas que , tout à coup devenue bienfaisante , elle eût rempli de biens l’univers. Les philosophes avaient même dit que l’erreur n’était jamais utile aux hommes. Diderot avait avancé qu’elle ne i>ouvait être que nuisible,
ce qui tendrait à prouver que la religion chrétienne , avec tous ses bienfaits , est vraie , et par conséquent on ne pourrait plus dire que toutes les religions sont fausses.
Que si malgré tout , on voulait le soutenir , une terrible difOculté resterait à résoudre : Quelle idée vous nous donneriez de Dieu ? 11 aime les hommes , il en est l'ami et le père , il a tout fait pour eux , il leur a tout donné , tout , excepté la vérité. Est-ce qu’il était indigne de lui , de sa bonté de les éclairer , de les instruire? Convenait-il mieux de les laisser dans les ténèbres , dans de monstrueuses erreurs ?
Mais vous allez plus loin encore : d’après vous , Dieu est l’ami du crime ; il l’approuve. N’est-il pas vrai qu’il est des religions coupables ? II serait facile de faire un livre des abominations quelles prescrivent , et qui sont pour elles autant d’actes religieux. Ainsi , il est des peuples qui s’imaginent se rendre leurs dieux favorables , en se faisant écraser sous les roues du char qui porte leurs images. D’autres croient se sanctiûer en égorgeant leurs semblables qui ne pensent pas comme eux , et mourir dans ces massacres , c’est mériter le ciel. Ceux-ci immolent sur leurs autels des victimes humaines ; ceux-là envoient dans leurs temples offrir l’honneur de leurs femmes et de leurs tilles ; d’autres veulent que les épouses et les esclaves se fassent brûler sur le tombeau de leurs époux ou de leurs maîtres...
Or , si toutes les religions sont bonnes , celles-là le sont aussi ; et ^ bien qu’elles soient sanguinaires » pleines de brigandages et d’infamie , n’importe > elles sont agréables à Pieu ; il aime leurs temples et leurs autels ; il accepte
leurs vceux et leurs offrandes. Quel affreux système ! Par lui toutes les notions sont oubliées ; vous n’avez plus ni l’idée de la religion, ni celle de Dieu ! La religion doit rendre les peuples bons, vertueux , amis; et ici vous voulez qu’elle les rende méchants, libertins, ennemis ! Et il faut que Dieu , le Dieu de sainteté , approuve ces horreurs , qu’il sanctionne ces excès ! Défendez-vous tant qu’il vous plaira , vous ne pouvez échapper à ces conséquences; elles sont nécessaires.
' Si vous dites que votre amour pour toutes les religions ne s'étend pas jusqu'aux dogmes contraires à une bonne morale^ vous n’aurez rien gagné : la religion n’en sera pas moins immorale , et Dieu n’en sera pas moins le protec> teur. Pourrait-on nous dire, par exemple, si les différents peuples, dont nous venons de parler, croient agir contre la bonne morale , au milieu de leurs pratiques religieuses, qui ont pour objet la débauche , le brigandage , les sacrifices abominables? Nos ancêtres en inondant de sang humain les autels de leur dieu Teutatès , les américains en «
dévorant leurs prisonniers , les turcs en égorgeant les chrétiens , les chinois en sacrifiant leurs enfants à l’esprit du fleuve ; tous ces peuples pensent-ils agir contre une bonne morale? Non, sans doute; leur religion prescrit tout cela ; et loin de craindre d’offenser leurs dieux , iis croient^ par là se les rendre favorables et mériter leurs bénédictions.
Et puis , comment connaître les dogmes qui sont contraires à une bonne morale ? Avez-vous des signes bien certains ? Rousseau aurait bien fait de s’expliquer nettement. — C’est , dites - vous , la voix de la conscience. —
Bien ! mais dans ce cas , il est fort inutile de nous crier : n'allez pas plus loin que les dogmes contraires à une bonne morale ; car chaque peuple restera ce qu’il est , avec tous ses dogmes, ses cérémonies , ses crimes. Nous vous avons dit que leur conscience leur disait peu de chose contre leurs pratiques sanguinaires , contre leurs abominations.
De plus, si l’on en appelle à la conscience, on entre dans une forêt de diflicultés d’où il n’est plus possible de sortir. Voilà d’abord chaque homme juge des dogmes et de la morale , ce qui ne laisse pas que d’avoir ses inconvénients , comme nous le verrons plus loin. Que faire alors ? S’en rapporter aux sages , aux philosophes? Mais ceux-là pourront-ils répondre? Le feront-ils d’une manière claire et satisfaisante ? Ici l’expérience a parlé ; parmi eux que de sentiments , que d’extravagances ! Est-Ü une absurdité qui nail été soutenue par quelque philosophe ? Pour les anciens , Lucien ne nous laisse rien à désirer ; et pour les modernes , personne n’ignore leurs erreurs , leurs folies. Que faire donc ? Douter de tout ? nier tout ? comme on l’a fait dans le siècle dernier. Mais c’est la mort des individus et des nations !
Troisième conséquence ; prétendre que toutes les religions sont bonnes, c’est vouloir que Dieu se plaise dans le désordre et la confusion. Nous l’avons dit , le monde est plein de religions ennemies , qui se haïssent , qui s’insultent , qui trop souvent se font la guerre , et une guerre à mort. Que de haine dans la religion juive pour les chrétiens! On sait toutes les fureurs de l'arianisme et des hérétiques
du seizième siècle contre le catholicisme ! Et une grande