CHAPITRE PREMIER
que les opinions sont encore quelque chose! il faut voir avec quelle foi ardente il proclame que l'homme sensé, l'homme sage doit faire ses affaires plutôt que celles de l'État, et qu'on est père de famille avant d'être citoyen! il faut voir avec quel saint enthousiasme il déclare que le temps de la gloire militaire est passé comme celui des idées libérales, et que notre siècle a pour mission unique de s'enrichir et de se repaître ! fit ce ne sont point là d<? ces vaines forfanteries que la conduite dément; jamais, au contraire, la conduite n'a été plus d'accord avec le langage , la pratique avec la théorie. Il est des époques où la forme vaut mieux que le fond, d'autres où le fond vaut mieux que la forme; ici la forme et le fond sont identiques. Ce qu'on fait on le dit, ce qu’on dit on le fait; et le culte de l’intérêt personnel s’exerce sur la place publique, sans mystère et sans affectation.
On l'a remarqué quelquefois, la corruption des esprits est pire que celle des cœurs, parce que la guérison en est plus difficile. Quand on voit le bien sans le suivre, ou quand on sait que d’autres le voient, il y a chance qu'on y revienne un jour, soit pour obéir à la voix de sa conscience, soit pour désarmer la juste sévérité de l'opinion publique. Ma is quand, par la corruption des esprits, la conscience est muette et l'opinion publique indifférente, par quel motif, par quel chemin sortirait-on de la mauvaise voie pour rentrer dans la bonne? On finit
SITUATION
alors par croire que le mal est le bien, et par prétendre non plus à l'indulgence, mais à l'admiration.
Quand l'intérét privé gouverne à ce point les opinions et la conduite, il reste naturellement peu de place pour l’intérét général et pour les questions qui •s'y rattachent. Aussi ces questions tombent-elles chaque jour davantage dans l'indifférence et dans le discrédit. A ceux qui s'en plaignent et qui s'en affligent, on répond qu’à vrai dire toutes les questions d'intérêt général, toutes les questions politiques ont été résolues il y a seize ans, et que le pays, en y attachant peu d'importance, fait preuve de bon sens et de bon esprit. C’est précisément le langage que tenait, en 1821, le parti vainqueur à ceux qui défendaient le gouvernement représentatif, qui combattaient la corruption, qui Voulaient affranchir la presse, qui réclamaient la pureté du jury, qui luttaient contre l’arbitraire. Il n’est pas aujourd’hui plus vrai , plus sincère qu’il ne l'était alors. Qui oserait dire, en effet, que le gouvernement représentatif est réellement établi parmi nous, que la corruption n’existe pas, que la presse est libre de toute entrave, que Je jury n'a rien perdu de sa pureté, que l’arbitraire est impossible? Qui oserait dire que dans toutes les parties de notre législation politique il n'y a pas d'utiles réformes à faire, des réformes dont tout le monde, il y a seize ans, reconnaissait la nécessité? Ce ne sont point les ques-