‹ De la Réforme parlementaire et de la réforme électoraleChapitre 8 sur 139 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

vous avez besoin ; c'est surtoul que vos enfants soient bien placés. Puisqu’on vous donnant le droit électoral la loi vous donne le moyen d’obtenir tout cela , sachez vous en servir, et prouvez ainsi que vous êtes au nombre des gens sensés et des bons pères de famille. » En faut-il davantage pour rassurer les consciences, pour dissiper les scrupules, pour chasser la honte? En faut-il davantage pour faire oublier au corps électoral que les fonctions dont il est investi ne sont point une propriété privée, mais un dépôt public, un dépôt dont il doit compte au pays tout entier? En faut-il davantage pour substituer, entre l’électeur et l’élu , l'échange des services à l’échange des idées, et pour faire des institutions représentatives un moyen, non plus de faire prévaloir la volonté nationale, mais de constituer quelques dominations individuelles? Un député de l’opposition, M. Ternaux Compans, le disait avec toute raison , au début de la dernière session : le plus grand danger pour le gouvernement représentatif, ce n’est pas que la corruption se pratique, c'est qu’elle s'avoue, c'est qu’elle se justifie, c’est qu'elle se professe.

Le mal d’ailleurs ne s'arrête pas au corps électoral, et la corruption des esprits met ses tristes sophismes au service des élus non moins que des électeurs. Il y a vingt ans, il y a dix ans encore, on désirait être député pour prendre part au gouvernement de son pays, pour aider au triomphe de tel ou tel parti, pour concourir au succès de telle ou telle opinion politi—

SITUATION

que. Aujourd’hui on veut être député pour obtenir plus aisément, plus sûrement le bien-être dont on est avide. Seulement, selon les situations, selon les goûts, ce bien-être prend telle ou telle forme. Pour celui-ci , fonctionnaire public ou qui prétend l’être, c'est une place lucrative. Pour celui-là , industriel ou banquier, c'est une position qui augmente son, crédit et qui fasse prospérer ses affaires. Pour beaucoup, c'est une carrière avantageuse pour leurs enfants, pour leurs familles, pour leurs clients. Pour les plus désintéressés enfin , c’est le plaisir d’ajouter un titre honorable à leur nom, et d'être, grâce à ce litre, bien placés dans le monde. Il suit de là qu’on sc soucie peu d'arriver sous le drapeau du ministère ou sous le drapeau de l'opposition, pourvu qu’on arrive, et qu’on est toujours prêt à subordonner son opinion à ses chances. Quand on trouve la place prise d'un côté, on sc retourne de l'autre sans scrupule, sansembarras, et l'on signe aujourd'hui le programme conservateur , demain le programme libéral ; quelquefois même on les signe tous les deux à la fois, sauf à déchirer celui qui gêne. Qu'on se range d'ailleurs dans la majorité ou dans la minorité, qu’on épouse le ministère ou l’opposition , le comble de l'habileté est de laisser toujours entrevoir qu’on n'a pas des opinions inébranlables et que le mariage n’est point indissoluble. On reste ainsi en mesure de tout obtenir de tout le monde, surtout s’il vient des jours difficiles, des jours où les nombres se balancent, où

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le succès est incertain, où chaque vole est hors de prix. Il serait injuste de dire qu’on n'aime pas le gouvernement représentatif. On l’aime comme on aime son champ, comme on aime sa maison, po,.:r la récolte qu’on y fait, pour le produit qu’on en tire. On l'aime, parce que, s’il venait à succomber, on ne trouverait pas facilement une mine aussi riche et d’une exploitation aussi commode. Dans ce naufrage de toutes les idées élevées, l’ambition, la grande ambition elle-même a péri. A un ministère qui passe on préfère une bonne place qui reste, et le profit a plus de charme que le pouvoir.

Jusqu’à ce jour pourtant, ce n’était pointsans contestation , sans lutte, sans partage que la passion égoïste du bien-être s’était établie au pouvoir, et l’on sait que , pendant les trois premières sessions de la dernière Chambre, il lui fallut compter avec de plus nobles idées, avec île plus généreux sentiments. Sans prétendre exclure d’heureux retours, on peut craindre que, depuis cinq mois, tous les obstacles n'aient disparu, et que la politique dont il s'agit ne soit aujourd’hui maîtresse du parlement comme du ministère. D’ordinaire, toute Chambre nouvelle est, pour quelques mois au moins, réservée, susceptible, pleine d’une pudeur craintive et délicate. C’est de cette disposition habituelle que M. le ministre de l’intérieur se préoccupait quand il disait, quinze jours avant les élections : « Nous aurons cent conservateurs nou- » \eaux. Il nous faudra trois mois pour les former. »

SITUATION

Pour celle fois, M. le ministre s'est trompé. Les conservateurs qu'il attendait sont venus, mais ils sont venus tout formés. Ainsi , la Chambre de 1 842, sans être puritaine, avait eu, à son début, la faiblesse de croire que la corruption électorale est un mal, et qu'il peut être utile d’y porter remède. Jalouse de sa prérogative constitutionnelle, cette Chambre, en outre, avait refiisé de se dessaisir du droit qui appartient à toute assemblée libre, celui de vérifier ses propres pouvoirs, et de faire elle-même justice. Sans précédents et contre l’avis des ministres, elle avait en conséquence ordonné une enquête qui, conduite avec vigueur, avec persévérance, avec succès, semblait promettre au pays que d'indignes scandales ne se renouvelleraient plus, ou que, s'ils se renouvelaient, le châtiment ne se ferait pas attendre. Il n'a pas fallu trois mois à la Chambre de 1 84G pour prouver qu’elle est fort au-dessus de toutes ces misères. Dès son entrée dans la vie politique, on l'a donc vue donner une leçon sévère à ses devanciers, en couvrant, non de son indulgence, mais dosa protection avouée les actes dont ceux-ci s'étaient émus. Dès son entrée dans la vie politique, on l’a vue, pleine d indignation contre ceux qui défendaient sa prérogative, pleine d'amour pour ceux qui l'attaquaient, s'en dessaisir par acclamation , au profit de la police correctionnelle. Ne fallait-il pas qu’elle réservât toutes ses colères, toutes ses rigueurs pour les députés coupables qui, au lieu de transiger avec les intérêts,

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