‹ De la régence d'AlgerChapitre 1 sur 9 · III · texte numérisé non relu

III

Beys créés en 1836 par M. le maréchal Clauzel.

Après l’essai infructueux dont nous venons de rendre compte, le premier acte du même genre qui se présente, mais sur une plus vaste échelle, c’est la création successive de quatre beyliks par M. le maréchal Clauzel, au commencement de 1836; ceux de Tlemcen, de Mostaganem, de Medeah et de Constantine. C’étaient encore les idées conçues en 1 830 ; mais avec quelle différence dans l’application ! Le projet de 1830 était, on l’a vu, précieux dans la circonstance, fécond en résultats futurs ; il fournissait dès à présent un gage de son exécution fidèle, et, dans un avenir rap-

proche, il nous menait, sinon à la possession de la régence de Tunis elle-même, au moins à l’établissement d’une prépondérance assurée dans cet état. En 1 836, ce n’était plus des princes de maison régnante que nous élevions sur de nouveaux trônes, et que nous ne devions aider que de notre présence à Alger ; les nouveaux beys étaient bien pris parmi les Turcs ou leur descendance immédiate, mais tous sans ressource et sans appui, les uns peu connus, les autres peu dignes de l’être; ce n’élait plus des princes tributaires de la France, c’était des agens sans crédit, qu’il fallait faire reconnaître et maintenir par nos soldats et nos trésors. Aussi cette époque n’offre-t-elle, en ce qui touche le sujet de cette Note, aucun résultat; seulement, elle dut achever de nous convaincre que le régne des Turcs était passé.

Le bey de Medeah, homme de courage, ose se rendre seul dans cette ville. Trahi par les Maures, mal défendu par les siens, il est livré

à l’émir, offert par lui en hommage à l’empereur de Maroc, renvoyé plus tard par celui-ci , et pendu pour l’exemple.

Ibrahim, ancien caïd, maintenant bey de Mostaganem, va cacher derrière nos baïonnettes son impuissance et sa nullité, écrasé qu’il est par la présence de El-Mazary à Mazagran, et par la prépondérance de Mustaphaben-Ismaël, tous deux Arabes et combattant pour nous.

Youssouf, bey de Constantine, vient à Bone planter sa tente et déployer aux yeux des Arabes, déjà voisins inoffensifs, son luxe et son courage ; mais, lorsqu’il faut aller prendre possession de sa capitale, lorsque M. le maréchal Clauzel y engage si énergiquement son armée et sa fortune militaire, Youssouf ne peut nous fournir ni un mulet ni un soldat.

Mustapha-ben-Moukallach enfin , bey de Tlemcen , brocanteur sans courage et sans talent, appuyé par une troupe française, commandant à une population qui pourrait four-

nir douze à quinze cents hommes armés et valides, oublie qu’il a des Arabes à soumettre, et ne pense qu’à exploiter au sein de la ville une position qu’il sait sans avenir.

Les faits sont susceptibles de plus grands développemens , et l’on pourrait en tirer des enseignemens utiles ; mais nous nous bornons à les signaler en ce qu’ils ont de relatif à la question qui fait l’objet de cette note.

De ce qui précède doit-on conclure que le maréchal n’avait point su apprécier la différence des époques et les conséquences des faits antérieurs à son second commandement ? Non sans doute, on ne doit pas le croire, et l’examen rapide des événemens, l’appréciation des moyens dont il pouvait disposer, feront comprendre quels étaient ses embarras et ce qu’il lui était permis de tenter.

Au refus de ratifier le traité du maréchal avec la régence de Tunis, avait succédé un système d’occupation bâtarde et sans but. On guerroyait bien avec les Arabes; mais la guerre,

bonne peut-être pour former des officiers d’infanterie légère , n’était point de nature à réduire nos ennemis. En 1833, le général commandant à Oran, obéissant sans doute à ses instructions, traitait avec celui qu’on allait reconnaître comme souverain, et pendant qu’ Achmet, dans l’est , bravait nos menaces ; qu’au centre une tribu de voleurs paralysait nos tentatives d’établissement; à l’ouest, le nouvel émir, profitant du repos que lui accordait la France, poursuivait hardiment son entreprise, empoisonnait, pendait ses rivaux trop confians, percevait les impôts arriérés, achetait des armes, et augmentait ainsi les élémens de sa résistance et de son pouvoir.

Bientôt vint à Oran le général Trézel ; ses moyens d’agir étaient bornés, sa responsabilité bien grande ; et cependant , convaincu qu’on faisait fausse route, il osa en sortir par un coup de vigueur. Le résultat immédiat de son entreprise fut la défaite de la Macta ; mais ce résultat n’en était pas la conséquence inévitable.

Ce qui devait en résulter, c’était la guerre,' devenue nécessaire alors ; c’était la fin d’une période déplorable ; ce devait être le commencement d’une meilleure époque. On devait croire le gouvernement éclairé sur ses intérêts ; le combat de la Macta venait de lui révéler un ennemi redoutable, et qu’il fallait abattre pour avancer. On put croire qu’il l’avait compris lorsque M. le maréchal Clauzel fut désigné pour venir gouverner nos possessions d’Afrique. Son nom sembla de bon augure.

Sous ses ordres, l’armée alla rétablir l’honneur de nos armes ; les Arabes furent vaincus, la résidence d’ Abd-el-Kader saccagée ; mais ce n’était là que le commencement de notre tâche. Le pouvoir de l’émir était compromis , sans doute (et l’accueil fait plus tard à la division Perrégaux , présentant Mustapha-ben-Ismaëi aux Arabes, l’a bien prouvé) ; mais les Arabes ne s’étaient soumis à l’émir que parce qu’il leur avait promis protection contre nous; pour

se soumettre à nous, ils nous demandaient protection contre l’émir. Il fallait pouvoir la leur assurer j mais les moyens de le faire nous furent retirés, et, pour toute réponse, on n’eut à leur présenter qu’une faible brigade bloquée à l’embouchure de la Tafna.

Au moment de son retour de Mascara , et lorsque le maréchal fut certain qu’on ne lui laisserait pas les troupes dont il aurait encore eu besoin pour poursuivre un premier succès, sa position dut se compliquer. Son embarras s’augmenta encore par l’appel que lui firent les Koulouglis de Tlemcen, qui, terrifiés par un récent désastre, allaient livrer leur ville à l’émir si nous leur refusions du secours. On pouvait le leur refuser, sans doute; mais alors non seulement cette grande levée de boucliers faite pour abattre notre ennemi serait sans effet utile, mais encore sa conséquence, ou du moins son résultat, allait être de livrer à l’émir une ville importante qui lui avait résisté jusque

alors, comptant sur notre appui futur, l’espé-

rant surtout lorsqu’elle avait appris notre entrée à Mascara. Si cela arrivait, l’émir allait sortir victorieux de cette lutte.

Il y avait bien à tout cela une mauvaise solution, c’était la paix : aussi fut-elle offerte à Abd-el-Kader , trop clairvoyant pour en vouloir alors. La paix fut refusée par lui, et il fallut continuer la guerre, sans moyens sufifisans pour la rendre profitable.

C’était une triste nécessité; mais laisser l’ennemi entrer à Tlemcen, et, lorsque nous devions chercher à le détruire, consentir à le voir se consolider ainsi, désespérer à tout jamais les populations qui voudraient se placer sous notre protection après la victoire, était plus fâcheux encore. L’expédition de Tlemcen fut donc une nécessité résultant de la continuation de la guerre.

Si le maréchal dut aller à Tlemcen, il est facile de démontrer aussi qu’il dut occuper cette ville. Pour le faire comprendre, il suffira de rappeler quelle était la position des

Koulouglis, qui nous appelaient à leur aide.

La population de la ville de Tlemcen est formée des mêmes élémens que celle de Mostaganem; mais la ville est compacte; la citadelle ou méchouar tient à sa partie supérieure, habitée par les Koulouglis et les Juifs. La ville basse est peuplée par les Maures ou Hadars. On peut admettre qu’elle renfermait 1 5,000 habitans, savoir :

Koulouglis . 5,000

Juifs . 3,000

Hadars . 7,000

Total. . . 15,000

Les Turcs n’habitaient point les villes de 1 intérieur, et ce qui s’en trouvait à Tlemcen était le reste de la garnison de \ 00 hommes qu’on entretenait au Méchouar, et qui ne put ou n’osa évacuer après la conquête d’Alger par la France.

Ces élémens de population étaient trop importans pour que la garnison turque put

maintenir son autorité sur la ville , mêlée qu’elle était, dans l’intérieur de la citadelle, à un assez grand nombre de familles. Son autorité cessa donc; mais il ne s’en organisa, du reste, point une nouvelle. Les Koulouglis et les Hadars vécurent en voisins paisibles, mais qui s’observaient.

Bennouna, homme parvenu, qui devait sa richesse aux faveurs du dernier bey d’Oran, était le plus influent des Hadars, mais non précisément leur chef. Les Koulouglis , maîtres du Méchouar, suivaient la direction qui leur était imprimée par l’assemblée de leurs notables. Les Juifs, par habitude et par position, subissaient la loi de ces derniers.

Tlemcen , centre d’une belle et riche contrée, placée entre la régence, l’état de Maroc et le Désert, avait eu jadis une période brillante, et jouissait encore en 1830 d’une prospérité qu’il devait à ses fabriques d’étoffes et au triple commerce d’échange dont il était le nœud. Oubliée par la France, cette ville ne

pouvait manquer de maîtres : aussi, dés 1 831 , l’empereur de Maroc y envoya-t-il un agent appuyé par un corps assez considérable , et qui venait, à la suite d’un appel qu’il avait su provoquer, faire reconnaître la souveraineté de son maître. Il fut accueilli par les Iladars et par quelques riches Koulouglis, qui désiraient une garantie de tranquillité. Les autres refusèrent de lui remettre la citadelle, dont il réclamait l’entrée. Dix des principaux d’entre eux furent pris et envoyés à Fez comme otages. Cette mesure fut sans résultat, et une lutte s’engagea entre les deux partis.

Les Maures devaient naturellement y prendre part, et c’est de ce jour que date cette guerre intérieure entre deux moitiés de ville, guerre de maisons, guerre de jour et de nuit , qui étonne par sa durée , et dont l’honneur appartient tout entier aux Koulouglis, qui n’avaient pas pour eux la sympathie et l’appui du dehors.

Les réclamations de la France forcèrent le

gouvernement de Maroc à rappeler son agent Muley-Ali. Il partit de Tlemcen, laissant le pouvoir aux mains de Bennouna, quineputse faire reconnaître par les Koulouglis, ceux-ci n’oubîiant pas que le sang turc coulait dans leurs veines, et qu’il y aurait eu honte pour eux à se soumettre à l’autorité d’un Arabe ; la guerre continua donc avec vigueur.

En 1832 vint Abd-el-Kader , qui réclama la soumission des deux partis. Bennouna, qui passait pour être l’auteur de l’empoisonnement de Meï-ed-Din, père de l’émir, n’osa l’attendre, et se retira dans l’ouest. Hammedi- Sakkal, homme habile et conciliant, étranger du reste aux premières intrigues et lié d’affection à plusieurs familles de la haute ville, fut nommé caïd des Maures. Les Koulouglis, rassurés par ce choix, acceptèrent aussi pour caïd un des leurs, Mustapha-ben-Mukallach, fils, petit-fds et neveu des derniers bevs de la province , nommé plus tard bey de Tlemcen par la France. Mais s’ils consentirent à cet arran-

gement, ils refusèrent encore la remise du Méchouar, leur seule garantie. Abd-el-Kader n’était point encore assez fort pour les contraindre ; il sut ajourner l’exécution de ses projets.

Les choses restèrent dans cet état jusqu’à la lin de 1 833, époque à laquelle l’émir, devenu plus puissant, voulut enûn posséder la citadelle de Tlemcen. Sakkal ne pouvait convenir à ses projets ; il rappela donc Bennouna, dont la capacité et l’influence devaient mieux le servir, et qui avait su d’ailleurs se faire appuyer par l’empereur de Maroc. Ce fut le signal d’une nouvelle guerre, qui ne cessa plus qu’à notre arrivée, au mois de janvier 1836. Il nous reste à ajouter qu’en 1834 Mustaphaben-ïsmaël, qui n’avait jamais voulu reconnaître l’autorité d’Abd-el-Kader, vaincu par lui après l’avoir d’abord battu lui-même , vint demander aux Koulouglis un asile qu’il n’était point encore réduit à chercher à Oran, dont il était trop loin d’ailleurs , et où peut-

être il n’eût point été bien accueilli. Ajoutons aussi qu’à la fin de 1835, les Koulouglis, attirés par une tribu jusque alors amie dans une lâche embuscade, y avaient laissé une centaine de leurs meilleurs soldats ; que ce désastre avait abattu leur courage, et que, renonçant à se défendre seuls, ils avaient été amenés à choisir entre le joug de l’émir et l’appui de la France.

Lors donc que le maréchal Clauzel entra à Tlemcen, lorsqu’il eut ramené dans son enceinte une partie de la population maure, que l’ennemi venait d’en arracher toute entière pour la soustraire à notre contact; il lui fut impossible de rendre aux Koulouglis la confiance dont ils avaient besoin pour compter encore sur eux-mêmes. Les armes, les munitions qu’on leur apportait n’étaient rien pour eux s’ils devaient rester seuls , et ils déclarèrent que, si la France ne leur fournissait l’appui de ses soldats , ils seraient réduits, les plus compromis, à s’expatrier en suivant l’armée à son

départ ; le reste, à se soumettre aux Arabes et à leur livrer le Méchouar, jusque alors gage de leur sûreté.

Ainsi, notre apparition à Tlemcen n’avait amené aucune difficulté nouvelle; mais elle n’en avait fait disparaître aucune, et le gouvernement se trouvait toujours en présence de cette alternative , ou de laisser à l’émir les avantages de la guerre, ou d’accepter, avec des moyens insuffisans, une charge nouvelle. Entre ces deux partis, tous deux mauvais, mais inévitables , il fallait choisir. Le maréchal n’était point secondé alors par ce bon vouloir qui plus tard devait permettre de charger 5,000 hommes de la garde de Constantine. S’il eût pu le faire , notre marche dans l’ouest serait plus avancée; mais il n’avait pas une pareille force à distraire des garnisons du littoral; et puisqu’il ne pouvait donner à l’occupation française de Tlemcen une attitude respectable , il fallait qu’il laissât aux gens de la ville le soin et l’intérêt de leur

administration. Une faible garnison française, chargée de les aider dans leur défense, devait leur servir de gage de la protection qu’on promettait à leurs nouveaux efforts.

Tels sont, selon nous, les motifs qui justifient la nomination du bey de Tlemcen, réduite à ses véritables proportions. Le titre qu’on lui donnait, la fixation du territoire promis à son gouvernement n’était au fait que des démonstrations faites pour les Arabes, et auxquelles il faut laisser leur véritable sens.

Quant au beylik de Mostaganem , c’était une retraite, prix des services rendus par Ibrahim. Le vrai bey, dans cette partie de la province, celui autour duquel devaient venir se grouper les indigènes, c’était Mustaphaben-Ismaël, que nous avions ramené de Tlemcen , et dont l’établissement à Oran suffisait au besoin pour justifier l’expédition qui nous avait valu cet utile et puissant auxiliaire.

Les motifs qui ont amené la création du beylik de Tlemcen expliquent aussi celle du

beylik de Medeah, où les Koulouglis nous appelaient également.

Il nous reste à parler de l’acte qui nomma Youssouf bey de la province de Constantine.

On a cru que l’on pouvait long-temps négliger cette troisième province de la régence, et remettre à d’autres temps le châtiment de son gouverneur insolent. C’est une erreur. Nous ne nous appuierons pas, pour le démontrer, sur les faits qui sont venus depuis prouver que cette partie, plus que toute autre, offrait une chance d’établissement solide et d’encourageans résultats. Nous jugeons le passé, et c’est au passé lui-même que nous voulons demander des preuves.

Le bey Achmet avait refusé de reconnaître notre droit de conquête ; il était protégé par sa position et la nôtre. Depuis, notre conduite dans l’ouest, en y créant une puissance redoutable, avait fait naître pour Achmet une heureuse diversion. Mais si la résistance de l’émir était utile au maintien du bey de Constantine,

celui-ci, par le seul fait de son refus de se soumettre, servait de son côté les intérêts de l’émir. Et en effet , on sait quelle importance attache Abd-el-Kader à ce qu’aucune fraction de l’unité musulmane ne consente à se soumettre à la domination des chrétiens. C’est sur le précepte religieux qui le défend aux fidèles qu’il a fondé et élevé depuis l’édifice de sa puissance. Jamais il n’a voulu reconnaître, jamais il ne reconnaîtra notre autorité sur la plus chétive tribu de la régence. Un article du traité de la Tafna stipule, il est vrai, de notre droit à cet égard ; mais pour ceux qui savent ce que vaut ce traité pour l’émir, cet article ne prouve qu’une chose , c’est la réalité de ses prétentions. Les Douairs et les Smélas ne sont à ses yeux que des sujets en révolte. Ce qui le prouve, c’est qu’après même la signature du traité, il chercha à obtenir leur expulsion; que depuis, il a cherché à les ramener à lui par la séduction et les promesses. Ce même système est encore en pleine vigueur en ce qui

concerne les tribus peu nombreuses qui habitent le sahel d’Alger et la portion de la Metidja renfermée dans nos limites.

Abd-el-Kader sent bien qu’il ne peut que perdre à la comparaison que feraient les Arabes de notre administration et de la sienne. Il sait que son existence est attachée au maintien absolu du système qu’il a suivi jusqu’à ce jour avec une si grande persévérance. Il devait donc craindre que les Français, s’emparant de la province de Constantine, ne fussent libres alors d’exercer leur action sur des populations dont il était encore trop éloigné pour pouvoir agir lui-mème sur elles. C’est en ce sens qu’il avait intérêt à ce que nous ne parussions pas dans la province de Constantine; c’est en ce sens que nous avions intérêt à nous y présenter. Mais ce n’est pas tout. Abd-el-Kader ne bornait pas son ambition au théâtre de ses opérations d’alors; il pensait déjà à s’emparer delà province extrême de la régence. Or il valait mieux pour lui y rencontrer Aclimet qu’une

armée française. La trahison, la révolte, ses moyens ordinaires de succès, pouvaient lui livrer son ennemi; mais il savait bien que si les Français entraient à Constantine, il ne lui serait plus permis de le reprendre. L’émir avait donc un double intérêt à ce que le bey Achmet ne fût pas renversé par nous. Quant à la France, il lui importait non seulement de déjouer ces calculs, mais encore de ne pas laisser subsister plus long-temps cette puissance en révolte, qui ne pouvait que nous déconsidérer dans le pays ; il lui importait enfin de s’emparer d’une province à la possession de laquelle la régence de Tunis n’avait point renoncé, et par laquelle la Porte-Ottomane conservait un pied dans notre conquête.

Il était donc utile et sage de s’emparer de Constantine. Mais si l’armée se portait sur cette ville, et en chassait le maître, le gouverneur n’avait pas 5,000 hommes à y laisser. Les difficultés de Tlemcen se reproduisaient ici, et la solution devait être la même. Or, s’il

existait alors une partie de la régence dans laquelle le nom turc eût conservé son influence et son terrible ascendant , c’était assurément dans celle qui nous occupe. Celle-là, du moins, présentait quelques chances de succès , et si l’armée victorieuse venait placer Youssouf dans le palais d’Achmet, ce pouvait n’être pour les Arabes qu’une de ces révolutions dont le spectacle ne devait pas les surprendre.

L’examen auquel nous venons de nous livrer prouve, nous le pensons, qu’en 1836, comme en 1830, le maréchal Clauzel a su se soumettre à la nécessité, et faire avec ce qu’on laissait à sa disposition tout ce qu’il était possible de faire. S’il eût disposé d’une nombreuse armée, il n’eût point pensé sans doute à demander à d’autres une force qu’il aurait eue dans la main. Ce n’est donc pas à lui qu’il faut s’en prendre s’il a dû adopter une combinaison que, relativement à l’époque surtout, nous trouvons mauvaise. Notre opinion à cet égard se fonde non seulement, ainsi que nous

l’avons dit, sur la déconsidération dans laquelle nous avions nous-mêmes fait tomber le nom turc , mais encore sur la valeur personnelle de ceux parmi lesquels il nous fallait choisir.

Pendant long-temps on a voulu voir dans un bey turc un homme de guerre qui va planter au besoin sa tente au milieu des Arabes , abat des milliers de têtes , fait trembler toute une province , et rentre dans son palais chargé de butin et respecté pour long-temps. Malheureusement, nous n’avons point vu de tels hommes. La conquête d’Alger a fait disparaître ce qu’il y avait de bon en ce genre , et. ceux qui restent sont sous le coup humiliant de leur défaite. Nos beysne peuvent plus être que quelques malheureux avides d’argent, ou craignant la guerre, qui pensent que la France, en leur donnant des provinces, s’engage à leur procurer des richesses et du repos.

De tout ce qui précède, on doit conclure que, s'il a été possible, à une époque, de faire administrer par les Turcs un pays dont nous vou-

lions cependant rester les maîtres; si ce te combinaison a été momentanément la meilleure, il n’en est plus ainsi depuis long-temps. Mais si les Turcs ne peuvent plus nous servir, ne faut-il pas cependant persister à donner aux Arabes des chefs qui leur conviennent, que leur religion leur permette de reconnaître? L’autorité française pourra-t-elle peser un jour sur eux sans intermédiaire et sans transition ? C’est ce qu’il nous reste à rechercher.

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