S IV
Administration directe des Français dans la régence.
Les premiers points de contact entre l’autorité française et les Arabes se sont établis dès l’occupation des villes où nous avons trouvé, non les Arabes eux -mêmes, mais les Maures, qui tiennent à eux, nous l’avons déjà dit, par leur origine et leurs pratiques reliedeues.
A Alger, cette partie de la population était trop riche pour oser, abandonnant aux Français sa fortune immobilière, traverser, avec le reste de ses richesses, un pays sans police et sans sécurité. La plus grande partie des Maures resta donc ; mais depuis , et à mesure
que le temps absorbait des capitaux que le commerce ne venait plus entretenir, à mesure que la guerre contribuait à leur rendre la vie plus difficile et plus coûteuse, les moins opulens furent successivement amenés à aller chercher dans l’intérieur une condition supportable, et un gouvernement de leur choix. En ce moment, cette émigration dure encore, et il est difficile d’en assigner le terme. Mais partout ailleurs, à Oran, à Bone, à Bougie, à Mostaganem, etc., partout nous voyons notre présence déterminer la retraite immédiate, absolue de la population indigène proprement dite.
Ce fait est grave assurément ; mais, pour ne pas lui donner plus d’importance qu’il ne le mérite , il faut remarquer d’abord que les Maures ne pouvaient savoir avec quelles idées nous venions au milieu de leurs villes , ni ce que nous allions exiger de leur soumission ; ensuite, que partout où nous allions , notre marche incertaine et timide n’apportait à la
population des villes qu’une existence ruineuse ou la famine. La population de Constantine aussi émigra d’abord; mais, lorsqu’elle sut que la ville continuait à être approvisionnée par les Arabes, lorsqu’elle fut convaincue que nous ne faisions pas la guerre à ses croyances, elle ne tarda pas à revenir dans ses foyers abandonnés. Ces premières émigrations n’ont donc pas une signification aussi absolue qu’on pourrait le croire. On pourra s’en convaincre si l’on examine les résultats de notre premier contact avec les Arabes du dehors.
Dans la province d’Alger, où nous avons eu habituellement plus de troupes et une attitude plus sérieuse, quelques tribus, habitant le massif, se laissent traverser par le rayon progressif de notre occupation sans s’y soustraire d’abord; bientôt elles marchent avec nous comme alliées, lorsque l’intérêt de leur propre défense contre le dehors les y appelle ; plus tard elles nous reconnaissent le droit de leur donner des caïds : là s’arrête notre action.
Dans la province de Bone, où le système de paix fut adopté par le général qui y commanda dès le début, les populations voisines, d’abord hostiles, viennent bientôt chercher près de nous un appui contre le gouvernement du bey Achmet. Quelques tribus font alliance avec nous, sans se soumettre cependant à notre domination.
Dans la province d’Oran, en 1833, à la suite d’une expédition heureuse, la tribu des Smelas, pour recouvrer ses troupeaux pris par nos soldats , vient s’allier à nous et fournit des otages; mais cette convention n’eut pas de suite, et les Smelas plus tard se retrouvèrent dans les rangs de nos ennemis.
En 1 835 , et pendant l’intervalle de repos que donne le premier traité conclu avec Abdel-Kader, les Douairs , une partie des Smelas qui l’avaient combattu sous les ordres de Mustapha-ben-Ismaël, refusent d’obéir à l’injonction de l’émir qui veut qu’ils abandonnent leur territoire et s’éloignent de nous. Ils
viennent chercher un asile sous nos murs ; cet acte de leur part amène la rupture du traité par le général Trézel. Depuis lors, ces Arabes ont été pour nous des alliés constans et fidèles.
Pendant la campagne de \ 835, nous voyons aussi El Mazary , suivi d’une fraction de la tribu des Borgias, venir se placer sous Mostaganem , et depuis lors rester dans notre alliance. Dans tous ces faits, nous ne voyons pas encore le caractère évident de soumission, la perception par nous d’un impôt. Mais il faut remarquer qu'il eût été difficile, injuste, de le demander à des populations qui, par le fait de la guerre , ne pouvaient pas plus que nous se livrer à la culture et au commerce.
Ainsi et en résumant, si nous voyons les Maures et les Arabes nous fuir d’abord et ne voir en nous que des conquérans dangereux, nous les voyons aussi, là où l’on a su dissiper leurs justes craintes, ou profiter des occasions précieuses qui ont permis de leur fournir un
utile secours, là, nous les voyons revenir et se soumettre de fait à notre domination.
Sans doute cette domination n’agit encore que sur un bien petit nombre ; il semble surtout que nos premiers progrès à cet égard sont restés stationnaires dans les deux provinces occidentales, et que la guerre qui a précédé le traité de la Tafna ne nous a rien acquis. Mais il est facile de se rendre compte de la soumission plus prompte des uns, de la résistance plus opiniâtre des autres. Il suffira pour cela d’apprécier les motifs qui ont amené d’assez grandes différences entre le caractère des populations voisines des villes , et aujourd’hui soumises à la France, et celles de l’intérieur, qui, pendant la domination des Turcs, n’avaient point accepté le même rôle.
Les Turcs étaient trop peu nombreux pour toujours agir par eux mêmes. Le secret de leur pouvoir était de s’opposer à tout accroissement de population et de richesse chez les Arabes. Leur moyen consistait à détruire les
Arabes par les Arabes eux-mêmes. On devine que les tribus établies dans le voisinage des villes, celles qui sont aujourd’hui nos amies, devaient leur fournir le plus ordinairement leur concours ; aussi est-ce parmi elles qu’ils puisaient les chefs et les soldats d’une troupe qui combattait pour eux , et dont les principaux habitaient dans l’intérieur même des villes ou dans leurs faubourgs. De cette politique il devait résulter, non seulement de grandes inimitiés entre les tribus du Magzen et celles de l’intérieur ; mais encore les premières devaient perdre au contact de l’étranger, et par les besoins que donne l’exemple tentant du luxe des villes, devaient perdre, disonsnous, ce sentiment de nationalité qui se conservait ailleurs. C’est ce qui arriva en effet; et ceux qui connaissent le pays ont dû être frappés souvent de trouver plus rare chez l’Arabe de notre voisinage ce sentiment de supériorité et d’orgueil qui forme le trait remarquable du caractère de cette belliqueuse nation, de trou-
ver souvent empreint sur leur front le cachet particulier au rôle qu’ils avaient accepté sous leurs premiers maîtres.
On doit comprendre maintenant pourquoi ces premières alliances respectées par nous, productives pour nos voisins, n’ont cependant pas été progressives ; pourquoi notre marche en avant, facile d’abord, ne nous a laissé voir ensuite que la répulsion et le désert. C’est que ce n’est pas à l’Arabe énergiquement attaché à ses idées d’indépendance que nous avons eu affaire jusqu’à ce jour, mais bien à l’Arabe qui avait accepté sans retour le joug des Turcs, qui avait déjà subi ce qui avec nous aurait pu être un commencement de civilisation , mais qui n’avait été sous les Turcs qu’un pas fait vers l’esclavage.
Mais, si cette observation fournit l’explication du passé, elle doit être aussi un motif d’espoir pour l’avenir ; car si les choses devaient se passer ainsi, s’il doit s’écouler une période plus ou moins longue entre les premiers pas
et de nouveaux rapprochemens, il est impossible de nier au moins que les mêmes causes ne puissent reproduire les mêmes effets. La race arabe est comme toute autre accessible au calcul de l’intérêt, à l’appât des bénéfices, au besoin d’une vie meilleure et à l’ascendant d’une autorité juste et protectrice. Ce qui s’est passé depuis un an dans la province de Constantine en fournit une nouvelle preuve.
Ainsi, il est permis d’espérer que les Arabes consentiront un jour à se laisser gouverner directement par nous. Par quelle marche prudente , par quelle suite d’efforts nous sera-t-il donné d’arriver à ce but? Assurément nous ne pensons pas qu’on ait, depuis huit années, marché dans une bonne route, et que tout ce que l’on a fait fût bien,- mais il y a dans les événemeos eux-mêmes une logique qui se fait jour avecou sans le concours des hommes, auxquels il n’est point donné de les maîtriser absolument. Dans l’histoire de notre occupation d’Afrique, on peut déjà saisir le développe-
ment successif de leurs conséquences nécessaires; conséquences au nombre desquelles nous devons placer la récente organisation de la province de Constantine. Ce fait est encore bien récent ; et cependant il est déjà possible d’y chercher un résultat, et non seulement de juger sa convenance dans le présent, mais encore d’apprécier sa portée dans l’avenir.
Organisation de la province de Constantine.
L’armée française avait pris possession de Constantine. Les négociations qui avaient précédé le fait d’armes qui nous en avait rendus maîtres ne purent prévenir l’effusion du sang. Le bey Achmet, éclairé par nos efforts pour traiter avec lui, encouragé par ce qu’il savait de notre récent traité de paix dans l’ouest et par le projet avoué par nous de nous borner à l’occupation de quelques points de la côte, enhardi par ce qu’il regardait aussi comme une première victoire , Achmet avait refusé tout accommodement. Ilavaitdonc fallu se décider à le réduire par la force. La ville
était à nous ; mais un siège laborieux, un assaut terrible, nous avaient fait payer cher sa possession. L’honneur de nos armes était rétabli aux yeux de tous; mais ce n’était pas assez.
On se fût peut-être contenté de cette victoire; mais l’opinion de la France, émue à la nouvelle du triomphe de son armée, se souleva tout entière, et l’on n’osa point, si l’on en avait le désir, abandonner une conquête si chèrement acquise. On ne pouvait pas, cette fois encore, dépenser sans fruit son argent et ses soldats ; il fut donc décidé , pour le moment du moins, que l’on conserverait Constautine.
La saison avancée, la distance à laquelle on se trouvait de Eone, ne permettaient pas d’exposer un corps de 1 5,000 hommes sans approvisionnemens aux chances d'un hlocus,' même imparfait. Le nouveau gouverneur ne pouvait donc rester àConstantine, poursuivre l’elfet de sa victoire sur les populations du dehors et pour chercher à compléter la ruine
de son ennemi. Tout ce qu’il pouvait faire, obligé qu’il était de regagner la côte, c’était de laisser derrière lui une troupe dont l’effectif ne dépassât pas les bornes que lui imposaient, d’une part, les ressources en vivres qu’il aurait pu rassembler dans la ville même; de l’autre, celles qu’il pouvait encore et par un seul convoi faire venir de Bone ; car n’oublions pas qu’il lui importait de partir au plus vite, son séjour même ayant pour résultat d’absorber les approvisionnemens qu’il lui fallait laisser à une garnison devant traverser tout l’hiver sans pouvoir compter sur d’autres secours assurés.
Les comparaisons sont toujours utiles à faire, et nous sommes amenés à parler de l’analogie qui existait entre cette position et celle de M. le maréchal Clauzel à Tlemcen. Elles différaient cependant en ce que, à Tlemcen, nous étions appelés par la partie guerrière de la population (les Koulouglis), sur l’appui de laquelle nous pouvions compter; en ce que
nous y trouvions une citadelle mieux à l’abri de toute tentative; tandis que, à Constantine, nous étions entrés les armes à la main, et, par conséquent, l’ennemi intérieur pouvait y être plus à craindre que celui du dehors. Il fallait imposer à l'un et à l’autre, maintenir les premiers par une attitude forte, rassurer les seconds par la certitude que, s’ils venaient à nous, s’ils paraissaient sur nos marchés, nous étions assez nombreux pour les protéger contre la colère d’Achmet. Aussi n’est-ce pas une garnison de 500 hommes, mais une brigade de 5,000 qui fut chargée de nous assurer notre conquête.
Ce fait seul devait éloigner le nouveau gouverneur de toute idée d’imitation. Si l’on avait pu constituer à Tlemcen une autorité locale , c’est que l’autorité française qu’on plaçait à côté d’elle n’était pas assez importante pour effacer l’autre; c’est quelle serait dès lors assez sage pour ne point dépasser son but et pour ne pas vouloir renverser un pouvoir qu’elle était appelée à défendre.
Cependant Tlemcen avait vu nommer un bey soutenu par une faible troupe ; à Constantine on nomma un hakem indépendant et chef des affaires politiques, protégé par une brigade placée sous les ordres d’un officier général. C’était, nous l’avons dit, une fâcheuse imitation. Espérait-on que le titre modeste de hakem satisferait la juste susceptibilité du général français ? C’était un faux calcul ; car de deux choses l’une : ou le hakem subirait l’ascendant du général, et alors il était plus simple de faire de cet ascendant un droit légitime, facile à obtenir si c’était par la volonté du gouverneur; ou bien, fort des ordres écrits qui restaient dans ses mains , le hakem voudrait agir en maître, et alors le conflit d’autorité rendait tout progrès impossible. La combinaison adoptée par le maréchal Vallée était donc mauvaise; les événemens suivans n’ont point tardé à en fournir la preuve.
Il n’entre pas dans notre sujet de suivre les événemens, et de faire ressortir la part qui re-
vient au talent et au caractère du général qui commandait à Constantine ; ce qu’il nous importe de constater, c’est que les Arabes placés en présence des deux autorités, qui se présentaient à eux isolées l’une de l’autre , eurent bientôt fait leur choix, et pendant que le hakem réclamait leur soumission et poursuivait de honteux profits , le général français, fort de ses intentions et de la pureté de ses vues , se conciliait l’affection des chefs du dehors , auxquels il imposait aussi par sa fermeté. Les démonstrations qui ont accompagné son départ ont assez prouvé de quel côté s’étaient fixés le respect et l’obéissance des Arabes , et jusqu’à quel point nous pouvons espérer de les soumettre.
Quoi qu’il en soit, les mesures prises par le maréchal devaient amener un conflit; le général Négrier dut bientôt renoncer à un commandement qu’on refusait de fonder sur des bases convenables et solides. Il était facile au
gouverneur de pourvoir au remplacement
d’un officier général; mais, quelque tenace qu’elle puisse être, sa volonté ne suffisait pas à maîtriser la force des choses ; aussi, pendant qu’il donnait aux embarras survenus dans la province une solution officielle qui ne devait rien résoudre , il se réservait déjà d’aller sur les lieux refondre son premier ouvrage et se ployer aux nécessités.
Nous l’avons déjà dit, les événemens ont une logique puissante ; aussi la province de Constantine est-elle aujourd’hui reconstituée sur une base nouvelle. Le hakem, le bey, c’est aujourd’hui le chef français qui commande à toute la province. L’autorité musulmane lui est soumise, et, se conformant au fractionnement des populations, à leur hostilité mutuelle, ou à leur origine différente , chacune doit obéir à un chef qui relève immédiatement du général.
Si la première organisation adoptée par le gouverneur actuel avait été, nous le répétons, une fâcheuse imitation de celle donnée anté-
rieurement à la province de Tlemcen, celle dont nous venons d’indiquer la substance est une heureuse innovation, qu’ont dû permettre des moyens plus étendus, qu’ont dû prescrire d’ailleurs les conséquences naturelles de nos efforts pour amener les Arabes, non plus à des alliances douteuses , mais à une soumission réelle.
C’est un progrès sans doute ; mais qu’on se garde d’y voir le dernier terme de la progression qu’il nous faudra suivre. Les idées sont confuses encore, la marche hésitante ; mais chaque jour vient éclairer les unes et raffermir l’autre. Ce n’est point la capacité assurément qui manque aux chefs ; ils se laisseront donc guider par l’expérience. Les événemens d’ailleurs se chargeront, au besoin, de réaliser ce que n’auraient pas voulu les uns, ce que d’autres n’auraient pas compris.
CONCLUSION DE CETTE NOTE
Partie du centre des villes , l’autorité française est appelée à se consolider et à s’étendre. D’abord notre occupation , concentrée dans Alger, a dû livrer le pays tout entier à des agens pris au dehors ; puis nous avons occupé les grandes villes, et voulu établir, sous l’appui de nos troupes, des beys administrant à notre place ; aujourd’hui les beys sont des généraux français, et le pouvoir indigène est renfermé dans les limites mêmes des divisions principales des provinces. Demain, c’est nous qui pourrons, qui devrons aller remplacer les kalifas et les hakems , au sein des tribus et des villes inférieures. Les événemens marchent, ils parlent assez haut. Nous l’avons prouvé déjà ; la race arabe ne résiste pas si énergiquement qu’on le pense à tout progrès. On peut aller suivre chez les Douairs d’Oran
l'effet de notre contact, l’amélioration déjà visible de leurs idées et de leurs procédés de travail. C’est là surtout qu’il est facile de reconnaître que l’avenir est pour nous. Chaque jour nous en rapproche. Ce n’est point une colonie que nous fonderons en Afrique ; il y aurait honte à nous à vouloir refouler, exterminer peut-être des populations qui nous repoussent sans doute , qui nous fuient comme des innovateurs inconnus , mais que leur nature intelligente, que notre justice, si nous voulons en faire usage, notre supériorité qu’il leur faudra enfin reconnaître , doivent livrer tôt ou tard à notre ascendant civilisateur.