IU
Nous avons exposé une idée; il faut à présent faire reconnaître la possibilité de son application par des moyens en rapport avec ce que l’on doit se borner à demander à la France. Nous n’entrerons pas dans des détails de chiffres bien grands; ceux qui connaissent les localités pourraient seuls en apprécier l’exactitude, et pourront les faire sans notre secours; nous nous bornerons à un aperçu.
L’occupation d’une frontière (car c’est à cela que se réduit notre guerre) se compose de deux élémens; la garde des villes ou postes , la surveillance des routes qui les unissent ; par conséquent des garnisons passives et des colonnes agissantes.
Nous pensons qu’il y aura tout avantage à
multiplier les points fortifiés; pour permettre de réduire l’elîectif des colonnes. Un corps qui se trouve toujours voisin d’une garnison bien protégée par ses défenses, est plus fort que s’il s’augmentait de cette garnison même. Nous supposons donc chaque lieu d’étape marqué par une position dont l’importance variera; mais qui sera calculée d’après l’expérience, démontrant que \ 00 hommes bien fortifiés se défendent contre toutes les entreprises des Arabes , et qu’une ville comme celle que nous aurions à occuper peut être gardée et contenue au besoin par 500 hommes. Nous admettons aussi, avec les généraux qui ont écrit sur cette matière, que 4,000 combattans passent partout en Afrique; bien plus sûrement encore s’ils sont toujours voisins d’un point de retraite bien assuré.
Or, à l’époque à laquelle l’armée d’Afrique n’était que de \ 7,000 hommes, les trois provinces pouvaient mettre en mouve-
ment 7,000 combaltans environ, savoir :
Alger . 3,000
Oran . 2,000
Bone . 1 ,500
Bougie. . . . 500
Total. . . . 7,000 hommes.
On nous accordera sans doute que ces 7,000 hommes suffiront à l’occupation passive de la ligne de Constantineà Storaetdes nouveaux camps d’Alger, qui d’ailleurs se substituent en grande partie aux anciens. 17,000 hommes suffisent donc, en tenant compte des non valeurs de tout genre, à l’occupation des points occupés aujourd’hui, surtout avec le concours des milices urbaines qui ont pris quelque importance, soit . 17,000 hommes.
La ligne que nous proposons d’occuper n’a pas plus de 80 lieues de longueur , soit quinze faibles journées de marche , ou quinze postes qui comporteront moyennement 250 hommes ; en tout environ . 4,000.
Total suffisant à la garde passive de tous les points occupés. . 21 ,000 hommes .
D’autre part. . . 21 ,000 hommes.
Pour arriver au chiffre 40,000, qui est inférieur de 8,000 à ce qui a été entretenu cette année en
Afrique. . . 40,000
I! resterait . ... 19,000 hommes
qui fourniraient , déduction faite de 3,000 soldats livrés largement aux non valeurs nouvelles. . . . 3,000
un chiffre de . 10,000 hommes
effectifs et disponibles fournissant quatre colonnes, de 4,000 hommes chacune, affectées aux opérations extérieures .
C’est donc seulement 16,000 hommes que nous demandons à une armée de 40,000. Elle pourra toujours les fournir, surtout si l’on remarque que l’espèce de guerre à laquelle nous nous bornons se rattache aux sept mois de l’époque saine en Afrique. On ne nous accusera point d’exigence en effectifs disponibles, et c’est là un des avantages du système qui, reposant sur l’occupation d’une frontière, réduit à peu de chose l’importance des opérations extérieures d’une armée.
Décomposons maintenant dans les différentes armes ce chiffre de 40, 000 hommes 40, 000
Chaque colonne devra , indé- ■
pendamment des cavaliers auxiliaires, avoir 1,000 chevaux. Il faudra donc quatre régimens de 1,200 chev. , 1,500 hom., en tout 4,800 6,000 6,000
Il resterait donc en infanterie de toute espèce . 34,000 hommes.
A déduire :
Artillerie.. . 1,500 hommes
Génie . 1,200
Administration et hommes non armés . 1,800
Total . 4,500 4,500 hommes.
Reste en infanterie proprement dite . 29,500 hommes
Les corps spéciaux à l’Afrique, composés de dix bataillons, peuvent fournir un effectif de . 7,000 hommes.
Reste à tirer des garnisons de
France
22,500 hommes,
ou neuf régimens à trois bataillons de 2,500 hommes chacun . C’est moins qu’il ne s’en trouve en ce moment en Afrique.
Les régimens de l’armée active se recrutant tous dans ceux qui tiennent garnison en France , leurs dépôts ne doivent être que des centres d’administration. Les cadres des troisièmes bataillons, s’ils y restent, sont perdus de toute manière pour la force réelle de l’armée, qui conservera 78 régimens intacts, quant à ses cadres, si l’on rend générale la mesure d’envoyer en Afrique les troisièmes bataillons.
Des quatre colonnes mobiles, une serait consacrée à la province de Constantine, où elle pourra, au besoin et ainsi que l’expérience le prouve, se dédoubler pour multiplier son action . Les autres agiront entre Alger et Oran . Leurs points d’appui principaux seront Alger, Belida, Medeah, Miliana, Mascara, Mostaganem, Arzew et Oran.
Leur force serait dès à présent augmentée par 1,500 cavaliers indigènes dont nous disposons déjà. Cette ressource augmenterait encore, et l’on pourrait bientôt, selon nous, réduire à trois le total des colonnes et l’armée à 36,000 hommes; chiffre audessous duquel il ne faudrait pas descendre.
C’est bien succinctement que nous donnons les bases du calcul de l’effectif de l’armée d’Afrique et de son emploi pour la guerre ; nous n’avons pas en effet le désir d’écrire un traité d’art militaire. Ceci est écrit surtout pour nos camarades d’Afrique, et nous n’avons à Vt apprendre ni comment se défend un ni comment se conduit ou s’organise une colonne. Toutefois, pour ce qui concerne cette dernière question, que peu d’entre nous n’ont pas souvent traitée avec eux-mêmes, et qui a fait éclore tant de projets de colonne mobile, nous dirons que si nous n’avions craint de choquer les idées absolues que l’on s’est faites de la force de notre infanterie en Afrique, nous aurions voulu que la cavalerie entrât pour moitié dans la composition de nos colonnes. Notre infanterie est forte contre les Arabes, cela est très-vrai , mais pour leur résister, non pour les atteindre, et c’est d’arriver vite qu’il s’agit ici. Si l’on adoptait cette proposition , il serait toujours possible de
laisser au besoin l’infanterie sous l’un de nos postes permanens. La cavalerie, assez forte pour s’isoler un moment , pourrait utiliser alors sa vitesse et sa mobilité , et il ne serait môme pas nécessaire qu’elle se séparât de l’infanterie. En 1835, l’émir, auquel nous avions dérobé notre retraite du Sig sur Arzew, mit son infanterie sur la croupe de ses chevaux, et sut ainsi nous devancer au défilé de la Macta .
Au reste , en ce qui touche à la mobilité des colonnes, elle se compose 1 0 de la mobilité des hommes, 2° de celle des bagages.
1 0 Les hommes ne seront mobiles que lorsqu’ils ne porteront rien de ce dont nous farcissons leurs sacs 1 , et notre ligne aurait
1 A la deuxième expédition de Constantinc, un officicr-gcnéral voulant adresser une parole d’encouragement à un soldat indigène du corps des zouaves, où cependant on évite sagement de charger les hommes , et le consoler de l’énorme poids que la nécessité de la route avait oblige à imposer à chacun , lui disait : « Courage, zouave! — Moi, répondit tranquillement cet homme, moi non zouave, moi chameau! »
cela de bon que, ne voulant jamais nous en écarter beaucoup, la prévoyance qui charge tant nos soldats serait facile à rassurer. Nous renoncerons non seulement aux couvertures et aux sacs de campement (ces derniers bien utiles cependant) , mais aussi à la capote : la veste et le collet à capuchon sont ce qu’il y a de mieux. Ainsi nos sacs ne renfermeront absolument que la réserve de cartouches et les vivres portatifs qui, d’après la composition adoptée en Afrique, ne formeraient qu’un poids de 3 k. 75 pour huit jours d’absence, maximum de ce que l’on aurait «à demander à une colonne ne devant pas s’éloigner beaucoup de la frontière.
Les colonnes mobiles partant d’un centre où il faut qu’elles reviennent, n’ont qu’une action bien limitée, à moins que l’on ne veuille leur imposer pour vingt-cinq jours de vivres; ce qui en fait des colonnes immobiles. Les nôtres pourraient parcourir quatrevingts lieues de pays et faire de fréquens dé-
tours sans craindre pour leurs ressources.
2° Mobilité des bagages est une bataille de mots : il n’y a pas de bagages mobiles. Ce qu’il faut faire, c’est d’en avoir point ou peu. Nous voudrions, pour tous bagages, les allocations actuelles par bataillon, et en outre un mulet par compagnie portant :
Les vivres des officiers . 25 k. environ.
Les ustensiles de cuisine de la
compagnie . 25
L’eau-de-vie pour huit jours ... 30
Le sucre et le café id . 20
Une réserve de souliers . 15
L’orge pour le mulet . 25
En tout . 140 k.
Il resterait sur ce mulet place pour un blessé et plus tard pour deux, à mesure de la consommation de la charge. Il n’est pas impossible de combiner la forme des cantines avec la condition de servir de sièges. Les ustensiles de cuisine auraient une forme qui se
prêterait, comme celle des gamelles, à la pénétration, pour en réduire le volume et l’embarras, etc., etc., etc.
En ajoutant à ces moyens de transport les mulets d’ambulance centrale, ceux des chefs supérieurs et des cantiniers autorisés, une colonne de quatre mille hommes n’aurait que cinquante mulets, soixante au plus, et pourrait porter jusqu’à cent blessés. Joignez-y les bœufs nécessaires, cent environ, pour pouvoir porter la ration de viande à 0 k. 75; ce qui nous paraît désirable pour faciliter un service actif, et l’on resterait alors vraiment dans des conditions de mobilité.
Si l’on ne pouvait compter sur l’orge des chevaux dans le pays parcouru, il faudrait ajouter au nombre précédent dix mulets pour chaque jour, en sus des quatre premiers : en tout donc et au maximum cent mulets et cent bœufs.
Nous ne parlons pas de l’attirail d’artillerie; les batteries de montagnes, qui seraient par
moitié dans les colonnes, sont mobiles pour ceux qui savent les manier; la nature des opérations d’ailleurs n’exigerait que peu de munitions dans la réserve.
Nous ne nous arrêtons pas davantage à ces idées, qui ont dû venir à tout le monde. La difficulté n’est pas de former des colonnes mobiles, elle consiste à rendre leur mobilité durable ; la ligne proposée a surtout cet avantage.
s IV.
Le projet annoncé en ce moment, de lier Alger et Constantine par une route militaire, est une opération du genre de celle que nous voudrions voir entreprise dans l’ouest de la régence. Le gouverneur actuel ne nous a point habitués à le voir se porter en avant sans projetdéfinitif. Nous devons donc croire qu’en ouvrant la communication de Constantine, il a l’intention de l’occuper fortement. Mais combien cette tentative serait plus utile du côté opposé !
L’opération sur Constantine va inquiéter les populations kabaïles, que nous avons intérêt à laisser en repos. Nous ne sommes pas en guerre avec elles, elles nous fournissent même des cultivateurs. Ces populations pacifiques
n’entendent cependant livrer ni leur terri-
toire ni leur indépendance. S’emparer des Portes-de-Fer n’est, selon nous, qu’un pisaller qui pourra donner un nouvel éclat au nom du chef qui dirige nos efforts, mais qui compliquera la question, là où nous aurions intérêt à la laisser dormir.
C’est sur les Arabes qu’il faut agir, et la liejne de l’ouest nous en fournirait un utile et beau moyen. Si la route de Constantine, qui n’est bonne que si elle a pour but d’assurer la prise de possession d’un vaste pays, doit renfermer, entre son tracé et la mer, les montagnes et les populations que nous devrions éviter et où il y a inconvénient à paraître, la route d’Oran, au contraire, séparerait de l’intérieur les plus beaux pays de la régence, les contrées les plus peuplées, les mieux arrosées, et par conséquent les plus riches; tendrait à soustraire à l’action d’Abd-el-Kader les tribus qui ne le connaissent que peu encore, celles qui, à une autre époque, se montrèrent disposées à nous accueillir.
Au reste , l’entreprise annoncée est ellemême un argument en faveur de la possibilité de celle que l’on propose. Si l’on objecte que le traité de la Tafna est un obstacle à cette dernière, et qu’au moins on a le mérite de faire en ce moment tout ce qu’il permet; que c’est un nouveau titre pour ceux qui dirigent les affaires, nous répondrons que nous sommes prêts à le reconnaître et à le dire ; mais que pour nous, le vrai mérite sera non défaire tout ce que permet un traité que nous seuls avons observé jusqu’à ce jour, mais de le rompre comme il pourrait et devrait déjà l’être, et de procéder ensuite à ce qui est véritablement bien et profitable.
CONCLUSION DE CETTE NOTE
Si la guerre en Afrique est une nécessité , il faut qu elle soit laite d’une manière impo-
santé pour celui qui se déclarera notre ennemi , rassurante pour celui qui voudra ne pas l’être.
La guerre servant un système d’extension progressive s’attaque aux Arabes même que nous voulons rassurer et soumettre. C’est un grand vice ; il faut tout d’abord en porter le théâtre au-delà du pays que nous pouvons occuper avec nos moyens.
L’occupation d’une frontière tracée par une bonne route défendue par des postes à chaque lieu d’étape , allant d’Alger à Oran , remplit ce but, en soumettant les tribus ainsi enveloppées à un grand ascendant militaire et moral et les soustrayant à l’action de l’émir, notre véritable ennemi, et en ne lui laissant d’autre ressource que de s’y présenter à son tour en ennemi.
Un pareil système, qui procurerait à des populations laborieuses une protection efficace, nous gagnerait bientôt de nombreux auxiliaires. Nos seuls efforts tendraient à
compenser par des prises les pertes accidentelles de nos alliés.
Notre guerre serait alors non plus une guerre générale , ne connaissant ni alliés , ni sujets; ce serait une guerre de justice et de réparation, qui nous donnerait une position politique intelligible aux Arabes et respectée par eux.
Un pareil système militaire exigerait moins de soldats que n’en demande en ce moment une paix dont nous seuls sommes esclaves.