II
La vigueur et la persévérance ne sont pas les seules qualités nécessaires à la guerre d’Afrique. Il faut, en outre, qu’elle soit prompte, et il faut surtout qu’elle se donne un théâtre étendu.
Jusqu’à présent, nous ne nous sommes développés qu’en partant d’un centre dont il fallait disséminer les efforts. C’est là une des causes de l’accroissement nécessaire et continu de notre armée ; c’est pour cela que nous avons été militairement moins forts, à mesure que nous nous sommes éloignés des points de départ. Cette marche lente et graduelle a l’inconvénient de n’occuper à la fois que de médiocres surfaces. L’Arabe peut toujours ainsi aller remplacer ailleurs la terre sur laquelle nous venons nous établir. L’émigration en
détail est possible ; l’émigration en masse ne le serait pas, au moins pour long-temps. On ne fait ainsi que la guerre à quelques Douairs, et ils sont nécessairement attirés , absorbés par la grande résistance générale des tribus. Les fractions sur lesquelles nous essayons d’agir, ne pourraient pour nous que peu de chose; elles doivent être d’ailleurs nécessairement effrayées de l’isolement où nous voulons les mettre; un sentiment naturel les pousse vers leur centre de résistance.
A part les défaites, à part l’inconvénient d’une position enveloppée, ce mode d’agrandissement a celui de concentrer les populations en les refoulant; de les amener à se prêter un secours mutuel, à se façonner à cet ensemble que nous créons tout en voulant le détruire.
11 faut séparer les tribus, et non pas les réunir ; il faut les envelopper plutôt que se laisser toujours entourer par elles. Au lieu d’attirer sur notre circonférence la résistance des tri-
bus de l’intérieur, tranquilles sur leurs possessions , il faut retenir chacun chez lui par l’intérêt de sa défense ou de sa conservation.
Aussi n’est-ce pas de cette manière que nous voudrions marcher à la conquête de la régence. A ces accroissemens inaperçus de territoires délaissés au moment de notre apparition, nous substituerions l’occupation immédiate, non d’une grande surface, mais d’une grande ligne tracée dans l’intérieur et venant s’appuyer par ses extrémités sur Alger et Oran , séparant ainsi de la masse entière une portion notable du pays, la plus belle peutêtre, et une importante population.
L’établissement d’une semblable ligne nous donnerait un ascendant immense sur les Arabes ; nous ne serions plus pour eux des voleurs sortant de leurs repaires pour aller furtivement les dépouiller et se retirer ensuite ; nous serions de nouveaux maîtres, qui s’annoncent comme tels , qui veulent et peuvent punir la résistance et protéger la soumission. Placés
ainsi derrière eux , les prenant à revers , ils n’auraient plus à compter sur l’appui de leur chef actuel, ou à craindre ses cruelles représa Iles.
Si Stora a été occupée sans opposition, c’est qu’on y est venu de l’intérieur ; qu’on avait sur les Kahaïles ascendant de position militaire, ascendant de position morale. Si l’on y fût arrivé par mer, on y aurait retrouvé sans doute la sanglante résistance de Bougie.
La route établie ainsi et fortement occupée depuis Alger jusqu’à Qran ne serait pas mie frontière paisible, nous l’avons dit ailleurs ; ce serait le front sur lequel nous aurions à résister aux Arabes du dehors. Quant à ceux de l’intérieur d’une pareille ligne, nous éviterions soigneusement toute hostilité chez eux , fallût-i! même renoncer à y paraître d’abord. Bans une pareille entreprise, tout devrait être subordonné à la nécessité de leur faire comprendre nos projets, il faut parler à leurs yeux, les forcer à ressentir les bienfaits d’une
protection qu’ils n’accepteront de nous que lorsqu’ils en connaîtront la valeur. Si nous leur procurons sécurité, ils travailleront leurs terres ; leurs terres travaillées produiront, et il faudra bien qu’ils en vendent les fruits. Ils approvisionneront alors nos points d’occupation, puisque nous sommes maîtres aussi de la mer. Ils rendront donc bientôt faciles ces occupations d’abord coûteuses.
Nous pensons bien que l’on attaquera ce système, qui, comme on le fera voir plus bas, ne coûterait pas plus de sacrifices que le système actuel, en niant la possibilité de l’approvisionnement des villes et des ports occupés ; mais, outre qu’il n’y aurait rien de bien nouveau en fait de guerre à assurer des vivres aux garnisons peu nombreuses chargées de la garde de notre frontière , nous prétendons que les garnisons seraient approvisionnées par les Arabes eux-mêmes.
Alger a de tout temps été fréquenté par les Arabes de l’est, étrangers à la guerre. Si Tlem-
cen aétëprivéde marché, c’est que cette occupation n’a jamais été ni soutenue ni couverte; qu’elle ne s’est jamais rattachée à rien de positif, rien qui parlât aux yeux des Arabes; et encore, lorsque d’importantes diversions ont obligé l’émir à concentrer ses forces , Tlemcen débloquée a vu accourir les vendeurs. Constantine , vigoureusement occupée par une garnison qui a de suite annoncé sa force et ses projets, a été également approvisionnée par les indigènes, il en sera de même de notre ligne, si l’on s’y conduit aussi avec prudence et fermeté, avec promptitude surtout : car c’est là une des conditions du succès. L’émir a pu bloquer une ou deux villes ; il ne pourrait bloquer une frontière qu’il ne pourrait traverser en force, sans danger pour lui, et à laquelle d’ailleurs les ressources de l’intérieur suffiraient.
Les premiers momens seuls pourraient offrir des difficultés tenant à l’hésitation des Arabes, bien motivée par notre conduite pré-
cédente ; mais une marche décidée et prompte les ferait disparaître. Quelques mois seraient beaucoup, et jusqu’à ce jour les villes mêmes ont toujours pu fournir à nos premiers besoins.
Au reste, nous ne voulons pas dire qu’il n’y ait pas là de difficulté à vaincre. Si les conquêtes étaient si faciles, tout le monde en voudrait faire. N’entreprendre que ce qui va de soi, est le propre de ceux qui n’arrivent à rien. Ce qu’il faut, c’est se rendre un compte exact des chances et des résultats probables de chaque procédé susceptible d’application, en choisir un, et s’y livrer ensuite avec suite et persévérance. Mais le meilleur sera celui qui nous présentera aux Arabes avec toute notre force et notre puissance. Partout où nous avons été forts, nous avons été respectés, accueillis par les Arabes. Si Constantine eût ouvert ses portes sans combattre , nous aurions peut-être trouvé la guerre au dehors. Achmet a eu tort de défendre ainsi sa capitale ; l’émir
est plus habile. Quand nous voulons une ville, il nous la livre vide et va au dehors organiser une résistance que rien encore n’a déconsidérée. En ne défendant pas ses villes, il fait croire à la nullité de leur valeur pour lui, de leur utilité pour nous.
C’est avec une entière conviction que nous donnons succinctement notre opinion sur le plan à adopter pour la guerre d’Afrique. Nous l’avons déjà dit , la guerre ne doit pas être notre but ; elle ne peut être que l’appui d’une politique pacifique et protectrice du travail. Pas de guerre aux populations sur lesquelles nous voulons agir, et pour cela il faut tout d’abord les laisser derrière nous, porter la guerre, puisqu’elle est nécessaire, audelà du pays qu’elles occupent, et mettre ainsi leur tranquillité hors de cause, si elles la veulent.
Nous disons si elles la veulent, et c’est ici le lieu d’examiner la conduite probable des Arabes du dedans. Quitteront-ils leur pays,
ou continueront-ils à l’occuper ? Rien n’a encore été fait sur une aussi grande échelle ; il n’est donc permis à personne d’affirmer que les Arabes se résigneraient, sans nécessité, à l’abandon de leurs plus riches contrées; et si l’on veut s’en rapporter à ce qui s’est passé jusqu’à ce jour, on verra qu’il ne faut pas le craindre.
Quand on occupa Constantine, les Arabes s’éloignèrent d’abord ; mais ils revinrent lorsqu’ils purent compter sur la tranquillité, et que nous leur montrâmes la volonté de les protéger contre leurs anciens maîtres. L’occupation de Tlemcen n’entraîna pas non plus l’émigration lointaine des tribus du voisinage. On dira sans doute quelles n’avaient rien à craindre de sa faible garnison, soit : mais il n’est pas moins permis d’en conclure que l’Arabe n’éprouve pas pour notre présence une horreur indépendante des craintes qu’elle peut leur inspirer. Ainsi rien ne fait croire à une émigration générale , surtout aussi im-
mense et aussi cruelle pour ceux qui s’y décideraient.
Il est certain, au contraire, que si tout au plus les portions les plus voisines s’éloignaient d’abord, ce serait pour revenir ensuite lorsqu’elles auraient confiance dans nos vues pacifiques, et surtout, nous ne saurions trop le répéter, dans l’efficacité de notre protection. L’Arabe du territoire dont nous demandons l’occupation tient à ce territoire par sa beauté, sa richesse, l’abondance de ses eaux. Il y a des villes et de nombreux hameaux. Ce n’est pas l’Arabe nomade du désert, c’est l’Arabe cultivateur et commerçant, quand on lui permet de l’être, ou que l’on sait l’encourager à le devenir.
Sans doute, on blâmera le projet d’une route de quatre-vingts lieues environ, occupée ainsi en présence de populations ennemies; mais que l’on remarque bien que dès à présent nous n’avons pas moins de soixante lieues de frontière dans les deux provinces de l’ouest pour un
assez médiocre territoire que nous nous sommes chargés de défendre, et qu’il faudra défendre effectivement, si l’on entreprend de le coloniser. Le terrain que nous occupons aujourd’hui n’est qu’un désert ; il nous faut le peupler avec des hommes qui seront les ennemis nécessaires de leurs voisins; celui que nous voudrions embrasser l’est, au contraire, par des Arabes, et c’est là pour nous un immense avantage.
En effet, que l’on ne s’effraie pas de la position resserrée de notre ligne d’occupation, si elle doit nous placer d’abord entre deux ennemis; car en Afrique nous ne combattons pas autrement. C’est environné d’Arabes que l’on fait la guerre, et, sûrs que nous sommes de surmonter toute résistance, il n’y a pour nous aucun danger n'ouveau à les traverser par nos lignes d’opérations. Une position pareille d’ailleurs n’aurait pas une longue durée ; l’important seulement, c’est que ces lignes soient solidement occupées. Bien loin qu’il y eût in-
convénient, i! y aurait, au contraire, avantage à avoir dans nos lignes une population indigène ; si elle voulait d’abord nous opposer une résistance combinée avec celle du dehors, elle renoncerait bientôt à une guerre que nous saurions rendre sans but pour ses intérêts ; que nous pourrions au besoin lui rendre bien funeste par notre position enveloppante, et c’est alors que l’avantage de sa présence se ferait sentir pour nous.
Jusqu’à ce jour nos ressources ont dû venir de l’intérieur, et ont par conséquent été à la disposition de l’ennemi; placés au-delà d’un pays qui peut produire pour tous nos besoins, nous serions soulagés d’un grand embarras. Il est démontré à tout homme de bonne foi que les Arabes arrivent sur nos marchés toutes les fois qu’ils peuvent y venir sans avoir à redouter la colère de l’émir; or ce dernier ne pourra pas nous bloquer sur un aussi grand développement; sa seule ressource sera, non d’aller se placer sur le territoire des tribus qui appro-
visionneront nos troupes (ii ne voudrait pas nous fournir cette seule chance peut-être de le détruire d’un seul coup) , mais tout au plus de lancer sur celles qui se prêteraient à nos vues, quelques partis qui oseront traverser notre ligne. Et alors croit-on que, fortes de notre appui, les tribus attaquées ne deviendront pas pour nous d’utiles auxiliaires? 11 faudrait qu’il se décidât à nous laisser agir sur elles, ou qu’il les poussât à le combattre luimême. Les rôles alors seraient changés entre nous ; les Arabes verraient bientôt leur véritable ennemi dans celui qui se pose aujourd’hui comme leur défenseur.
Nous ne prétendons pas qu’il ne pourra, rarement cependant , parvenir à leur faire du mal. C’est alors que nous irons au dehors chercher chez les Arabes eux-mêmes une compensation à donner à ceux du dedans. Nos expéditions n’auront pas d’autre but que de prendre chez ceux qui voudront être nos ennemis, la juste indemnité à fournira nos alliés.
Une pareille guerre ne saurait durer longtemps, si l’on met quelque persévérance à en observer le principe. L’ennemi renoncera à des entreprises dont nous pourrons toujours, de nos nombreuses positions, le contraindre à faire les frais définitifs, et s’il continue la guerre, il ne la fera plus qu’à nous. Notre ligne d’occupation sera donc devenue, sinon pour nous, au moins pour nos alliés, une frontière véritable, et les conséquences de notre politique ne tarderont pas à se développer. Si les Arabes échappent à l’autorité sévère et pesante de l’émir, il se trouvera parmi eux, qu’on n’en doute pas, des hommes comme Mustapha, El-Mazari, Ben-Aïssa luimême, et tant d’autres, qui, soit pour eux, soit pour nous, se feront nos alliés d’abord et bientôt nos agens.
Telle est l’idée que nous avons pu nous former d’une guerre d’Afrique utile et honorable. Ce ne serait plus, comme on l’a trop dit à titre de blâme , une guerre de pillage et de
massacres ; ce serait une guerre de justice et de réparation. Nous serions les grands arbitres de la régence, et notre politique, utile aux Arabesde notre territoire, agirait puissamment aussi, par sa nature et la comparaison qu’ils seraien t amenés à faire, sur les tribus du dehors. L’ensemble de nos lignes serait, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la première maille du réseau dominateur dont il nous importe de couvrir la régence entière.
Nous ignorons quel crédit cette opinion pourra obtenir chez les autres ; mais, pour ceux qui ne connaissent pas le pays, elle nous semble devoir mériter au moins un examen. Quant à ceux qui le connaissent, nous demandons aux uns de se défaire de cette disposition sceptique, qui trouve plus commode de tout nier que de rien entreprendre ; aux autres de s’isoler des faits actuels, de dépouiller cette juste impatience que leur donne le rôle étroit qu’ils sont condamnés à jouer en Afrique, assistant l’arme au bras aux fanfaronnades de
notre allié prétendu; de voir dans les Arabes, non des ennemis qu’il faut abattre , mais des hommes qu’il faut convaincre ; d’oublier le passé qui les pousserait aux représailles, pour ne penser qu’à un avenir digne de la France , digne aussi d’occuper la vie d’un soldat.