‹ De La Regeneration Des Organes Et Des TissuesChapitre 25 sur 71 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ARTICLE P'

RÉGÉNËRATION DES OS

Nous nous dispenserons de faire un historique complet de la question de la régénération des os; nous nous contenterons de citer les principales opinions et les résultats acquis par une expérimentation bien conduite.

Nous renvoyons du reste aux différents traités, si nombreux, publiés sur ce sujet et en particulier au beau travail de M. Ollier(l).

Disons d*abord que certains auteurs ont prétendu que la régénération osseuse ne pouvait exister; d autres ont admis cette régénération, mais en faisant jouer un rôle différent aux parties de l'os (périoste, moelle) pour Taccomplissement de ce phénomène.

Duhamel (2), par exemple, établit par de solides expériences que le périoste servait à la formation des os en se tuméfiant d'abord, puis en se transformant en cartilage et ensuite en os.

Fougeroux, son neveu, insiste sur ce fait qu'il regarde comme capital : la transformation du périoste en os.

Dans un de ses derniers travaux, Duhamel admit que ce n'était pas, à proprement parler, le périoste lui-même, mais une matière interposée entre le périoste et l'os qui fournissait les éléments de rossification.

(1) OUier, Traité expérimental et clinique de la Régétiération des os. Paris, 1867.

(2) Duhamel, Histoire de V Académie des sciences. i739, 174i, 1742.

Haller (1), Dethlef, Bordenave s'élevèrent contre cette théorie.

Haller prétendait que les fractures se réunissaient par un suc osseux s'écoulant des bouts de los ou de la moelle; le périoste, selon lui, n'avait aucune part dans la formation osseuse.

Bordenave (2) prétendait que le périoste n'est pas une membrane qui ait une action particulière sur les os ; elle soutiendrait et accompagnerait les vaisseaux destinés aux os et se continuerait avec le tissu vésiculaire dont les os sont formés. C'est de celte continuité et des vaisseaux qui le traversent que le périoste tire ses propriétés.

Dix-huit ans après le dernier travail de Duhamel, en 1775, Troja (3) prétendit qu'il existait une matière gélatineuse produite entre le périoste et l'os. Suivant cet auteur, la production de l'os par le périoste serait due à celte matière gélatineuse. De ses nombreuses expériences, il ressort que le périoste peut reproduire les os. En détruisant la moelle et en faisant nécroser l'os déjà formé, cet auteur voyait qu'un os nouveau, développé sous le périoste, était reproduit tout autour de l'os mort.

A cette époque un assez grand nombre de mémoires parurent sur la régénération des os. Nous citerons les travaux de David (4), Tenon (5), Vigarous (6), Koler, Blumenbach, Chopart, Desault, celui deWeidmann(7)enl793.

J. Hunier (8} fit des expériences sur les os, et il invoqua, pour

(1) Haller, Mémoire sur les os, dans Fougeroux, p. 174.

pt) Bordenave, Mémoire sur les os, dans Fougeroux, p. 174.

(3) TroJa, De novorum ossiam regeneratione, Paris, 1775, in- 18.

(4^ David, Observations sur une maladie d'os connue sous le nom de Nécrose (nouv. édit. an VU).

(5) Tenon, Mémoire sur Vexfoliation des os^ in Mémoires et observations sur Vanatomi€y la pathologie et la chirurgie. Paris, 1806, in-S.

(0) Vigarous, Considérations générales^ pratiques et théoriques sur la régénération partielle et totale des os du corps humainy dans Barthélémy Vigarous, Œuvres de chirurgie pratique civile et militaire, Montpellier, 1812.

(7) Weidmann, De necrosi ossium. Franefurti ad Mœnum, 1793.

(8) Hunier, Œuvres complètes. Trad. Richelot, 4 vol. in-8, 1844.

expliquer les changemenlsde forme de ces organes, X absorption madelante^ par laquelle la substance osseuse est enlevée en certains points, tandis qu'elle se dépose sur d'autres.

Dans la formation du cal il faisait jouer un rôle important à Torganisalion du sang.

Macdonald (1), dans un savant mémoire, donna le résultat de ses expériences. Il fit jouer un grand rôle au périoste, mais il considéra la gelée produite sous le périoste comme la matière du cal.

Bichal, en 1802, se rattacha plutôt à Haller qu'à Duhamel : il faisait dépendre la formation du cal de toutes les parties de Tos divisé et il refusait au périoste toute prééminence soit dans la formation, soit dans l'accroissement, soit dans la réparation des os. Pour lui, le cal se formerait par des bourgeons charnus venant de Tos.

« Le périoste, dit-il, est étranger à la formation des os, il n'est qu'accessoire à celle du cnl ; il est une espèce de limite qui circonscrit dans ses bornes naturelles l'ossification, et l'empêche de se livrerà d'irrégulières aberrations.»

Scarpa adopta en grande partie ces idées.

Béclard pensa aussi que cette membrane jouait un rôle très-peu important dans la régénération.

Léveillé et Richerand, nous l'avons déjà signalé dans un autre chapitre, nièrent même que la régénération pût se faire.

En 1 81 3, Dupuytren, en exposant sa remarquable théorie du cal, accordait une grande importance au périoste qui constituait la virole externe du cal provisoire.

Cruveilhier (2) conclut de ses expériences très-nombreuses que le périoste sert bien certainement à la production du cal, mais que toutes les parties molles y prennent aussi une grande part.

Charmeil (3), en 1821 fit aussi des expériences, et il conclut de

(i) Macdonald, Coiisuhrations f/nirraks sur es ncrrof^ts, in Scarpa et LéveiUé, Mcmoins de Physioloijie et de chirurgie prutiquis.

(2) Ouvcilhier, Essai sur Vanahjinie iHitholoijinm, 181(î.

(3) Charmeil, liecherckes sur hs métastases , suivies de nouvelles expériences sur la rétjenrration des vs, Metz, 1821, in-8.

RfiGÉNÉRATION DES OS. 123

son côté que la régénération s'opère sans le concours du périoste.

Meding(l) regarde le périoste comme l'agent essentiel de la régénération.

Rayer (2) regarde l'ossification comme le résultat de l'inflammation, fréquente dans le tissu fibreux et surtout dans le périoste.

Mais bientôt apparut le remarquable travail de Bernhard Heine, de Wurtzbourg (3), qui dans ses expériences enleva les os, tantôt en conservant le périoslCi tantôt en enlevant cette membrane.

Il conclut que les parties qui concourent le plus à la reproduction du tisâu osseux sont par ordre d'importance :

i^ Le périoste et ses appendices membraneux;

2^ Les os eux-mêmes avec la membrane médullaire garnie de ses appendices ;

3"* Les parties molles environnantes quand on a enlevé l'os entier avec le périoste, et qu'il ne reste plus que quelques vestiges de cette membrane avec les muscles et les tendons environnants ou les gaines de ces tendons.

D'après Jobert (4), le périoste formerait et réparerait l'os, la moelle le résorberait.

De 1840 à 1841 parurent les remarquables recherches de Flourens (5).

« Ma théorie, dit cet illustre physiologiste, repose sur les six propositions suivantes :

La première que l'os se forme dans le périoste;

La deuxième, qu'il croit en grosseur par couches ;

(1) MediDg, Dissertatio de regeneratione os$ium per expérimenta Ulustrata, Lipsiœ, 1823, in-4.

(2) Rayer, Mémoire sur l* ossification morbide considérée comme terminaison de la phlegmasie, 1832 (Archives générales de médecine, t. 1).

(3) Heioe, Journal de Graefe et Walther. 1834 et 1840. — Gazette médicale dePariSy 1837,

(4) Jobert, Recherches sur la nécrose et la trépanation des os. (Journal hebdomadaire des progrés des sciences médicales. 1836).

(5) Flourens, Théorie expérimentale de la formation des os. 1847.

La troisième, qu'il croîl en longueur par couches juxtaposées ;

La quatrième, que le canal médullaire s'agrandit par la résorption des couches internes de Tos ;

La cinquième, que les tètes sont successivement formées et résorbées pour être reformées encore tant que l'os croîl;

Et la sixième, que la mutation continuelle de la matière est le grand et merveilleux ressort du développement des os. »

En 1858, Ollier commença ses belles recherches expérimentales qui, nous devons le dire, conlirmèrent en bien des points les conclusions de Duhamel.

Un des points les plus intéressants de ses recherches, c'est celui qui se rapporte à la transplantation du périoste.

Flourens avait dit : a Puisque c'est le périoste qui produit de l'os, partout oii j'aurai du périoste, c'est-à-dire partout où je pourrai conduire, introduire le périoste, j'aurai de l'os. Je pourrai multiplier les os d'un animal, je pourrai lui donner les os qu'il n'avait pas. ))

Mais Flourens, partant de cette idée, n'en avait pas essayé la réalisation complète et il s'était contenté uniquement de percer un os et d'introduire une canule d'argent dans cet os percé. Bientôt, dit-il, il voit le périoste qui s'est introduit dans cette canule s'épaissir, devenir cartilage et puis devenir os; il n'avait vu que ce fait, très-important d'ailleurs, (|ue « le périoste introduit dans un tuyau j une amule, dans un lieu qui n'est pas le sien, dans un corps étranger au corps de ranimai, et complètement isolé, complètement seul, pouvait donner de l'os, devenir os. »

M. Ollier va plus loin et, suivant en tous points l'idée de Flourens: « Partout où il y aura du périoste^ il y aura de fos^ » il transplante le périoste dans les muscles, d'abord en le laissant adhérer à l'os, ensuite en l'isolant complètement eten le plaçant dans des régions éloignées, en dehors de toute influence susceptible de favoriser l'ossification, sous la peau du front par exemple, et un succès complet vient

couronner ses efforts. Le périoste dans ces conditions donnait lieu à un os parfait.

« Nous avons opéré ces transplantations sur presque tous les points du corps de l'animal, y» dit M. Ollier, « et partout oii nous avons pu greffer du périoste nous avons obtenu du tissu osseux, ou plutôt de véritables os, ayant la structure des os normaux, entourés d'un périoste et contenant de la moelle dans leur intérieur. »

Mais il importe, avant d'aller plus loin, d'examiner quelles sont les parties qui, dans le périoste, jouent un rôle essentiel dans la régénération. — Est-ce h la membrane vasculaire, fîbreuse, que Ton a appelée, pour la commodité de la description, périoste, ou à la couche profonde appelée hlastème sompériostique ^ blaslème d ossification de Kôlliker^ couche de prolifération du périoste de Virchow^ et qui, d'après les recherches de Ranvier (1), serait formé par des éléments médullaires, — par une couche continue formée par les éléments de la moelle ?

Après de concluantes expériences d'OUier et. de M. Sedillot notre hésitation n'est plus permise. — C'est à cette raclure de périoste qu'est due en grande partie l'ossification.

Mais le périoste, jouant le rôle de membrane nutritive, ne sera pas inutile et, en raison de sa structure fibro-vasculaire, il viendra apporter des matériaux de nutrition à l'élément qui pourra vivre et évoluer.

Les transportations du périoste privé de sa couche profonde (couche ostéogène d'Ollier) ne donnent lieu à aucun.e régénération.

Mais là raclure de périoste, si elle est placée dans un milieu vasculaire, va donner naissance à un os<

Le rôle de cette couche profonde est donc d'une immense importancOé Ces résultats ont servi à établir des considérations pratiques sur la régénération des os après des résections -^ et la

{{) Ranvier, Cansidéraiions sur le développement du tissu osseux, thèse de Paris,

chirurgie a déjà largement bénéficié des solides données fournies par la physiologie expérimentale.

Si Ton nous demandait maintenant quelles sont les modifications histologiques qui se passent dans l'os qui se régénère, nous ne pourrions cacher notre embarras.

Les mêmes modifications qui se passent dans . le développe^ ment primitif du tissu osseux se passent vraisemblablement dans le tissu qui se régénère, des deux côtés une grande obscurité règne pour Texplication de différentes phases du phénomène, qu'il nous importerait tant de connatire.

L'ostéoplaste dérive-t-il du tissu conjonctif, des cellules plas* matiques (Kôlliker), comme le veut Yirchow? — Faut-il aussi penser, avec Kôlliker,* que dans l'ossification aux dépens du cartilage le corpuscule osseux provient directement d'une cellule cartilagineuse et que la substance osseuse n*esl autre chose que la substance fondamentale du cartilage?

Certains observateurs, Brttns, Platner (1), Lessing, Tood, et Bov^mann, Zuckett (2) ont admis aussi que. les corpuscules osseux se formaient non aux dépens de la cellule cartilagineuse, mais bien de son noyau.

Millier (3) dit que Gerber considérait les ostéoplastes comme des noyaux de cellules qui en s'allongeant produisaient des canalicules rayonnes. « Je n'hésite pas, d'après ce que j'ai vu, dit-il, à adopter l'opinion de Gerber. »

M. Morel et Laënnec (4) viennent, plus récemment, de soutenir la même opinion. Pour ces deux histologistes, dans le développement de l'os, c'est aux dépens du noyau de la cellule cartilagineuse que se formerait l'ostéoplaste ; pour les tissus fibreux, l'ostéoplaste

(1) Platner, Grundzûge einer allgemeinen Physiologie, léna, 1844.

(2) Zuckett, Lectures on histology, delivered at the Royal Collège of surgeons {Medic. Times, iSo\.)

(3) Mûller, Manuel de physiologie, traduit par J.-L. Jourdan, 4845.

(4) LaëQuec, Recherches sur le développement et la structure intime du tissu os* feux. PariSi 1858.

au contraire se formerait aux dépens de la cellule plasmatique, analogue de la cellule cartilagineuse.

D'après Rouget, les os de la voûte du crâne se développent aux dépens d'une membrane située entre le périoste et la dure-mère, « constituée par un blastème fîbroïde et granuleux, parcouru çà et là par des faisceaux fîbreux enlre-croisés dans toutes les directions, mais caractérisé surtout par la présence dans son épaisseur d*innombrables cellules plasmatiques, ovoïdes ou arrondies, et de noyaux libres. »

M. Ranvier, qui s'est occupé avec tant de succès de Tétude du développement du tissu osseux, a émis une opinion qu'un trèsgrand nombre de faits tendent à confirmer. Pour cet histologiste, le tissu osseux se forme dans le cartilage et dans le tissu fibreux suivant la même loi générale.

Deux phases principales, nous dit-il, doivent être distinguées dans le travail d'ossification : une première dans laquelle la substance fondamentale des tissus fibreux et cartilagineux se dissout, les cellules deviennent libres, prolifèrent et forment ainsi les cellules de la moelle embryonnaire.

La seconde phase est caractérisée par la transformation des cellules médullaires en ostéoplastes radiés et par la formation d'une substance intercellulaire nouvelle, la substance osseuse.

En résumé, que l'os dérive du cartilage ou du tissu fîbreux, il se formera d'abord des éléments embryonnaires (moelle embryonnaire), et ces éléments formeront des corpuscules osseux, et autour de ces corpuscules se produira une substance nouvelle dans laquelle les éléments protéiques et les sels calcaires seront intimement combinés.

« Le tissu osseux est formé aux dépens du tissu fîbreux et cartilagineux par hétéroplasie physiologique; ce qui veut dire que les éléments cellulaires des os, tout en provenant de ceux des cartilages et du tissu fîbreux, ont une forme et des fonctions différentes de celles des éléments formateurs. La substance osseuse en effet

est un produit nouveau sans analogue dans le reste de l'organisme (i). »

Si nous admettons la théorie de Ranvier par quoi sera donc formée cette couche ostédide située sous le périoste ? Cette couche improprement appelée blastème sous-périosté est simplement une couche continue formée par les éléments de la moelle (moelle embryonnaire). Nous devons dire que la manière dont cette couche se prolonge dans les espaces médullaires qui représentent chez le fœtus les canaux de Havers et se produit jusque dans le canal central, vient encore à Tappui de cette opinion.

Le tissu médullaire forme un tout continu et le tissu osseux serait pour ainsi dire baigné dans la moelle.

L'os s'accroîtrait au-dessous de la moelle embryonnaire souspériostée.

C'est cette même couche sous-périostée qui jouerait le plus grand rôle dans la régénération osseuse.

Dans la régénération qui s'accompagne d'accidents inflammatoires, c'est-à-dii'e dans la cicatrisation osseuse, le tissu nouveau peut se former directement au sein de nombreuses cellules médullaires à divers degrés d'évolution.

Dans tous les cas il se ferait, d'après certains auteurs, un rajeunissement de tous les éléments qui entourent la partie lésée et irritée; mais ce serait surtout la moelle centrale qui, redevenant à l'état embryonnaire, fournirait de la substance osseuse par le mécanisme que nous avons indiqué.

D'après ces dernières expériences, on le voit, la moelle devrait jouer un grand rôle dans la régénération.

Cette théorie nous semble fort admissible et dans l'étude des régénérations nous ferons remarquer la fréquence de ce rajeunissement qui précède la formation d'éléments nouveaux. Ce phéno-

(I) Janvier, Considih-atiotis sur le développement du tissu osseux. Thèse de la faculté de médecine. PariSj 1865, p. 35.

mène doit surtout attirer notre attention, lorsque nous observons une partie osseuse enflammée ; la moelle, qui était passée à Tétat adulte, repassera, sous l'influence de l'irritation, à l'état embryonnaire, et elle possédera dès lors une des conditions favorables à l'ossification. De là, les ossifications intramédullaires qui ont été déjà observées par un assez grand nombre d'auteurs et que nous avons eu l'occasion d'observer assez fréquemment pendant cette dernière guerre à la suite de plaies osseuses par armes à feu (1). Nous n'essayons pas d'ailleurs de discuter cette proposition : La moelle sert-elle, oui ou non, à l'ossification ? Malgré les efforts tentés par un grand nombre d'expérimentateurs nous craindrions de ne pouvoir nous prononcer définitivement sur une semblable question.

Mais ce que nous pouvons affirmer c'est que la régénération osseuse commence à nous être en grande partie connue, et nous pouvons penser que le temps n'est pas éloigné où les quelques obscurités qui régnent encore à cet égard auront complètement disparu.

Les conséquences pratiques qui découlent immédiatement des résultats scientifiques bien établis par l'expérimentation physiologique, nous sont aujourd'hui d'un immense secours, et dans les résections que nous pratiquons tous les jours nous savons les parties qui doivent concourir à la régénération et à la cicatrisa* tion osseuse, nous savons, résultat immense, que nous devons con-^ server le périoste qui servira de support aux vaisseaux qui sont destinés à alimenter la couche ostéoïde, partie essentielle pour la régénération osseuse.

(i) Voir Redard, Considérations générales sur la moelle des os. {Gazette hebdoma* dairedé médecine et de chirurgie. i872*)

DBMAnQUAT. — ÎMginéraHonsi, '.)

ARTICLE II

Après avoir vu que la régénération osseuse ne peut plus aujourd'hui être niée, il nous reste à examiner rapidement si ce tout complexe que Ton appelle une articulation, peut aussi se régénérer, question difficile et qu'il importerait tant au chirurgien de connaître complètement.

Un premier problème à résoudre, c'est de savoir si les os, ou plutôt si les extrémités articulaires une fois retranchées peuvent se reproduire avec leur forme et leur type primitif.

Un assez grand nombre d'expérimentateurs et de chirurgiens ont pratiqué des résections et ont cherché à^vérifier par l'autopsie comment la réparation s'était faite dans ces cas. Avec M. Ollier, l'on a pratiqué des résections sous-capsulo-périostées et, grâce à la conservation du périoste, l'on a pu voir des extrémités osseuses réséquées dans une assez grande étendue apparaître de nouveau.

Nous admettons bien une reproduction des os par le périoste, mais le nouvel os n'est évidemment pas comparable aux os préexistants. Dans les cas de résections articulaires, le périoste ne peut pas créer à nouveau des extrémités osseuses exactement semblables aux os retranchés; il ne peut pas en un mot reconstituer sur son type primitif une articulation détruite par l'opérateur ou par un traumatisme.

Nous rappellerons d'abord que si l'on a affaire à des extrémités osseuses recouvertes de cartilage d'encroûtement, il n'y aura aucune espèce de régénération.

En opérant sur des extrémités articulaires, M. Ollier, dans ses expériences sur des animaux, a pu, grâce à la résection sous-capsulopériostée, obtenir des masses osseuses qui tendaient à suppléer les os détruits. — Comme le fait remarquer cet habile expérimenta-

teur, la capsule et les ligaments de l'articulation primitive servent de guide et de moule aux productions périostiques. Mais le périoste diaphysaire, bien que reproduisant une grande partie del'os détruit, donne dans quelques cas des os ayant une forme se rapprochant beaucoup de celle des os primitifs, mais qui en diffèrent cependant assez notablement.

Dans de rares autopsies pratiquées chez Thomme on a pu voir aussi qu'il n'existait pas une régénération véritable.

Dans un cas fort intéressant où l'autopsie a pu être pratiquée par M. Jasseron (1), nous voyons qu'à la suite de la résection du coude, l'humérus, qui avait été retranché dans une assez notable étendue, avait repris la presque totalité de ce qu'il avait perdu; mais l'extrémité libre ne présentait rien qui pût ressembler à l'extrémité normale. Il y avait partout des stalactites d'une configuration bizarre, échappant à toute description. En dedans, pas trace d'épitrochlée ; en dehors, quelque chose qui pouvait, à la rigueur^ passer pour un épicondyle, et au-dessous de ce quelque chose ^ une sorte de longue apophyse recourbée qui allait rejoindre le cubitus.

Du côté du radius, il n'y avait ni col, ni tête, ni cupule, il n'y avait qu'une sorte de tubercule resté sans connexion avec l'humérus.

L'extrémité supérieuredu cubitus s'était reproduite partiellement, mais avec une configuration trës-irrégulière et bien différente de la forme normale. En avant se trouvait une forte apophyse, aplatie transversalement, représentant l'apophyse coronolde ; en dedans, une épine saillante et pointue.

En résumé, dans ce cas, nous voyons bien la reproduction presque intégrale, comme longueur, des os enlevés, mais les extrémi^ tés articulaires sont loin de s'être reproduites avec leur forme normale. Or, nous croyons que dans la plupart des cas il en est ainsi. Nous pourrions citer un assez grand nombre de faits où l'on a pu constater que la reproduction osseuse était imparfaite.

«Chez les opérés que j'ai vus, dit M. Ollier, six et huit mois après

(I) JasseroD, huit, de la Société de chirurgie, 1872

l'opération, on sentait à l'extrémité inférieure de rhumérus deux tubérosités latérales.

^ a Sur deux autopsies de résections du coudé (quinze mois après la guérison), il y avait une articulation ayant les caractères d'un ginglyme, une mortaise qui maintenait suffisamment le rapport des os.» D'après les paroles mêmes de M. Ollier, il est impossible de penser qu'il y ait eu une véritable régénération des extrémités osseuses. Dans un cas présenté par M. Yerneuil, à la suite d'une résection du coude, il y avait une tubérosité reproduite à la place de l'épicondyle et il y avait un crochet olécranien.

Dans ce cas aussi, on n'oserait certainement pas soutenir que l'on eût affaire à une tubérosité et à un crochet olécranien parfaits. Quant aux ligaments, une fois détruits, ils ne se régénèrent plus. Dans les autopsies on les trouve épaissis et des tractus fort nombreux se forment très-rapidement, si l'on n'a pas soin de récommander au malade de faire quelques mouvements.

« La reproduction des moyens d'union intra-articulaires ne s'opère jamais régulièrement, dit M. Ollier. On constate entre les surfaces osseuses des tractus fibreux plus ou moins épais, plus ou moins lamellaires, mais rien de fixe ni de régulier. » Et plus loin : « Ce sont des faisceaux irréguliers, dus à des expansions du périoste, de la capsule et des ligaments anciens, qu'on peut comparer, par une analogie un peu forcée, aux éléments normaux, mais dont la forme ne nous parait déterminée que par la pression accidentelle des surfaces osseuses nouvelles. »

Les autres parties qui composent l'articulation ne se régénèrent pas plus que les ligaments.

Quant aux tendons, une fois détachés, en ne laissant pas le périoste se continuer avec la capsule, ils ne paraissent plus reprendre leur point d'attache sur l'os. Il existe, le plus souvent^ des unions désordonnées des muscles entre eux.

Nous croyons donc pouvoir conclure de ces quelques faits que la régénération des articulations n'existe pas. Il peut bien y avoir une

RÉGÉNÉRATION DES ARTICULATIONS. {Xi

sorte d*ébauche, mais jamais nous n'obtiendrons une nouvelle articulation. Si le malade fait des mouvements, nous pourrons voir la fonction se rétablir ; le mode d'engrènement des os sera celui d'une diarthrose, d*une énarthrose, etc., mais les surfaces articulaires seront irrégulières.

Nous pourrons bien dire que dans un assez grand nombre de cas il y a rétablissement de la fonction ; mais nous nous garderons bien de dire, avec quelques chirurgiens, qu'il y a régénération.

A l'appui de notre manière de voir, nous aurions pu reproduire les notes que nous avons prises au musée de Wurlzbourg, sur les pièces anatomique que Heine, qui s'est tant occupé de ce sujet, y a déposées; là, comme dans les faits cités par M. Ollier, nous n'avons point trouvé de véritables articulations, mais bien des pseu* darthroses. On pourra encore trouver des observations intéressantes sur ce sujet dans les recherches que j'ai faites sur les résections articulaires dans les blessures par armes de guerre actuellement en cours de publication, grâce au concours si intelligent du docteur Cousin (1).

Un malade que nous observions récemment et chez lequel nous avions pratiqué, il y a un an, la résection de l'humérus à sa partie inférieure, dans une étendue de 7 centimètres, et du radius et du cubitus, dans une étendue de 2 centimètres, peut servira démon-trer les faits que nous avançons. — Chez lui en effet on peut voir un rétablissement complet de la fonction, les mouvements se font comme à l'état normal, et si l'on n'examine pas bien attentivement, l'on pourrait croire que l'on affaire à une articulation parfaite. — L'extrémité humérale reproduite est cependant très-irrégulière et c'est à sa partie externe que sont venues s'appliquer les extrémités du radius et du cubitus nouvellement formées. Un nouveau ginglyme s'est formé. Mais avons-nous là une articulation semblable à l'articulation primitive, en un mot une articulation régénérée? Personne n'oserait le soutenir.

(i) Voir Union médicale, 1872-1873.

Page 1