‹ De la religion (volume 3)Chapitre 114 sur 152 · LIVRE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III

religion. Ces lois et cette police consistent à déclarer que telle chose est sacrée, c'est-à-dire que le propriétaire seul a droit d'y toucher. Cette consécration se fait par les prêtres; ils appellent Tabou tout ce qu'ils ont consacré ainsi. Les personnes et les propriétés de tous les insulaires sont Tabou. Personne n'ose dépouiller ces derniers , ni attenter à leur vie. Leurs femmes partagent cette garantie , nul n'ose se permettre de violences envers elles. A la naissance de chaque enfant, l'on réserve pour son usage un ou deux arbres de pain , qui sont Tabou pour tout autre, et dont le fruit ne peut être cueilli que par lui. Comme deux de ces arbres suffisent à la nourriture d'un homme pendant toute une année, chacun a de la sorte sa subsistance assurée. Celui qui viole le Tabou est universellement réprouvé, et ne saurait échapper aux châtiments que lui infligent certains esprits invisibles.

Nous en conviendrons : nous ne pouvons nous défendre d'un attendrissement véritable en voyant la religion , sous sa forme la plus imparfaite, chez les peuples les plus ignorants, s'identifier à toutes les idées de justice et même de bienfaisance, et, tout enfantine qu'elle est,

embrasser les objets que la sagesse des législateurs a toujours garantis, veiller à la vie des citoyens, à la subsistance du pauvre, à la chasteté des femmes. Il est touchant de voir le Sauvage disposer de la sorte de ses notions confuses, et y trouver déjà, pour tout ce qui lui est cher, une sauvegarde qu'il ne peut chercher dans les institutions qu'il ne connaît pas.

Le sentiment que nous éprouvons deviendra plus vif et plus profond encore, quand nous verrons l'esprit humain avancer dans ses développements, et que nous retrouverons le Tabou de Nuka-Hiva, dans le Jupiter grec, protecteur des faibles et des suppliants.

Si l'homme ne tirait ses idées religieuses que de l'action matérielle des objets extérieurs; si la rehgion n'était qu'une combinaison de l'esprit, un résultat de l'intérêt, de l'ignorance ou de la crainte, son alliance avec la morale ne serait ni si rapide ni si infaillible. Mais la morale est un sentiment. Elle s'associe au sentiment religieux, parce que tous les sentiments se tiennent. L'adoration des êtres invisibles, et les idées d'équité , se rencontrent et s'unissent dès l'enfance des sociétés. Le fétiche du Sauvage nous semble une chimère informe et ri-

Page 1