‹ De la religion (volume 3)Chapitre 125 sur 152 · LIVRK II, CHAPITRE IV. 2O · texte numérisé non relu

LIVRK II, CHAPITRE IV. 2O

Sauvage une place plus grande que la vie ellemême. Il ne vit, pour ainsi dire, que pour se préparer à mourir. Il n'emploie ses facultés ici-bas que pour arranger à sa manière, d'après ses désirs encore enfantins, l'invisible demeure qu'il doit habiter. On dirait un propriétaire qui s'est logé dans' une cabane, pour surveiller la construction d'un palais : et cet instinct n'aurait d'autres causes que les vagues imaginations d'une créature ignorante et brute! Mais qui donc suggère à cette créature brute et ignorante, et à elle seule, ces vagues imaginations? Pourquoi lui sont-elles si profondément inhérentes , si exclusivement réservées?

La grossièreté apparente des espérances et des craintes du Sauvage n'affaiblit point nos raisonnements. Nous avons déjà expliqué comment le sentiment religieux, source première de tous les cultes, n'est cependant point la seule faculté de l'homme qui contribue à leur ordonnance. Ici , comme partout , on aperçoit la trace des diverses impulsions qui se partagent cet être à la fois égoïste , raisonneur et moral. A la logique, aride qu'elle est toujours, et bien peu éclairée qu'elle est encore , ap- 7. 14

partient tout ce qui est anthropomorphisme, à l'intérêt tout ce qui est calcul, au sentiment tout ce qui est émotion. La raison , guidée par l'analogie et trompée par elle , porte dans le séjour des morts l'imitation de la vie. L'intérêt, combinant ses calculs d'après celte imitation, suggère au maître l'exigence barbare qui dicte les sacrifices de captifs ou d'esclaves, à l'époux l'affection cruelle qui entraîne son épouse dans sa fosse ou sur son bûcher, au chasseur ou au guerrier le désir moins féroce , mais non moins absurde , d'emporter avec lui son arc et ses flèches , sa lance ou sa massue. Le sentiment enfin , combattant tour-à-tour, contre une intelUgence bornée et contre un intérêt ignoble , relève la religion de ces flétrissures. Les regrets et les hommages qu'il consacre aux morts ennoblissent les conceptions religieuses. Il s'empare des images étroites de l'anthropomorphisme , mais il les épure. Tantôt il enseigne le désintéressement et dompte l'avarice (i 79). Tantôt il s'égare dans la métempsycose, et il y a quelque chose d'affectueux et de tendre dans cet effort du Sauvage , plai^ gnant l'ame qui souffre , séparée du corps , et s'efforçant d'en retrouver un pour cette ame

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souffrante. D'autres fois, il profite de la notion grossière qui rabaisse le monde futur au niveau de ce monde , pour y placer l'abnégation de soi et le sacrifice. Enfin, en dirigeant vers la Divinité la prière du regret qu'il empreint d'espérance , il purifie les notions vulgaires sur l'essence de cette divinité protectrice , et soulevant , pour ainsi dire , la forme matérielle, l'anime d'un esprit où déjà l'on peut reconnaître quelque chose de divin.

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