LIVRE II, CHAPITRE IV. 2O
mages de tous genres ? Cette horreur qui ne se calme que par l'éloignement , la disparition, l'oubli de l'être qui n'est plus et de tout ce qui se rattache à s;i mémoire ? Ce calcul , enfin , qui , transportant icgoïsme au-delà de la destruction physique, le force à se créer, dans un univers imaginaire , une habitation qu'il décore, qu'il meuble, qu'il fournit de tout ce qui lui fut agréable ou utile ?
Nous ne remarquons rien de pareil chez les animaux. Le seul instinct qu'ils tiennent de leur nature , les porte à chercher un lieu solitaire , où ils meurent sans témoins. Ils ne semblent avertis que d'une seule chose : c'est qu'il faut dérober au jour des dépouilles hideuses, et ne pas souiller l'air d'émanations délétères. Du reste , aucune prévoyance , aucaine inquiétude de leur propre destinée après le trépas : nul souvenir, nulle commémoration de ceux qui ont vécu par ceux qui survivent. Des exceptions douteuses , produites peut-être par des habitudes que l'homme a données à quelques animaux domestiques , mais plus vraisemblablement exagérées par des observateurs dévoués à une opinion adoptée d'avance , ne changent en rien la règle générale.
loS DE LA RELIGION.
L'homme, au contraire, repoussé loin des morts par l'instinct physique , se trouve attiré de nouveau près d'eux par un mouvement qui dompte cet instinct. Tout ce qui frappe ses yeux les effraie : tout ce qui arrive jusqu'à ses sens les blesse et les soulève : et néanmoins il revient sans cesse à ces objets chers et redoutés (176). Quand la hideuse décomposition rend la lutte impossible, forcé de se séparer des corps, il s'attache à leurs tombes. Le guerrier les rougit de son sang ; la vierge y dépose sa jeune chevelure; la mère les arrose de son lait ou les pare de fleurs (177). L'amitié se fait un devoir d'y descendre vivante (178). L'égoïsme même , sacrifiant le présent à l'avenir, met à part ce qu'il a de meilleur pour le conserver intact au lieu d'en jouir, et pour l'emporter dans un autre monde.
Et Ton ne reconnaîtrait pas dans l'homme un être tout autre que le reste de la matière animée ! Dès l'enfance de l'état social , lorsque rien encore n'est développé en lui, la mort, qui n'est pour les animaux que le signal d'une dissolution qu'ils subissent sans la prévoir, sans la craindre , sans rien pressentir par-delà ce moment, la mort occupe dans l'ame du