LIVRE II, CHAPITRE V. SI
rôles ouvertement sous les étendards de la philosophie , se sont imposé l'adoption de cette hypothèse , comme un devoir sacré.
En vain tous les monuments, tous les récits, toutes les annales de l'antiquité se réunissaient pour attester le polythéisme de tous les peuples, à la première époque constatée de leur histoire : les écrivains modernes écartaient ce concert de témoignages avec une aisance et une légèreté admirables.
Quand on leur demandait d'où était venu le polythéisme , puisque le théisme seul était la religion naturelle , « Le culte s'est corrompu » , disaient-ils , « les hommes se sont lassés de le if voir si simple. » Mais quelle cause subite avait produit cette lassitude ? « C'est qu'il est « difficile » , répondaient - ils , « de concevoir « qu'un moteur unique imprime à l'universa- « lité des êtres tant d'impulsions contradic- « toires. » Mais la difficulté n'a pas dû être moindre quand les hommes étaient plus grossiers , et s'ils n'ont pu rester à la hauteur du théisme , ils ont pu moins encore y arriver dès leurs premiers pas. On répliquait à cela « que le polythéisme avait été l'effet du pen- « chant de l'homme à l'adoration de ce qui
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« frappe ses sens(i8o). » Mais ce penchant existait de tout temps chez tous les hommes : comment se fait-il qu'ils aient cessé de le combattre précisément quand leur raison pkis développée leur fournissait plus de moyens d'y résister ?
On n'en répétait pas moins l'opinion accréditée, et la priorité du théisme avait acquis, pour ainsi dire, force de chose jugée, lorsqu'un petit nombre d'esprits plus méditatifs et moins disposés à se repaître de phrases sonores , démontrèrent la futilité d'un semblable système; mais, comme il arrive toujours dans les temps de partis philosophiques ou politiques, ils traversèrent la vérité pour se précipiter aveuglément dans des erreurs nouvelles.
La régularité admirable de cet univers ne saurait, dirent-ils, frapper des inteUigences encore dans l'enfance, auxquelles rien ne révèle cette régularité. L'ordre paraît à l'homme ignorant une chose simple. Il n'en recherche point la cause. Ce qui captive son attention, ce sont les convulsions, les bouleversements. L'harmonie des sphères ne dit rien à l'imagination du Sauvage. Mais il prête l'oreille à la foudre qui gronde, ou à l'ouragan qui ébranle la forêt.