LIVRE J, CHAPITRE I
de chair humaine , et dont l'état ressemble à celui des brutes?
Nous pouvons donc considérer ce sentiment comme universel : ne serait-il qu'une grande erreur?
Quelques hommes le disent de temps à autre. La peur, l'ignorance, l'autorité, la ruse, telles sont, à les entendre, les premières causes de la religion (4); ainsi des causes toutes passagères, extérieures et accidentelles, auraient changé la nature intérieure et permanente de l'homme , et lui auraient donné une autre nature , et , chose bizarre , une nature dont il ne peut se défaire, même lorsque ces causes n'existent plus !
Car c'est en vain que ses connaissances s'étendent, et qu'en lui expliquant les lois physiques du monde , elles lui apprennent à ne plus leur assigner pour moteurs des êtres qu'il importune de ses adorationSi ou qu'il fléchisse par ses prières. Les enseignements de l'expérience repoussent la religion sur un autre terrain , mais ne la bannissent pas du cœur de l'homme. A mesure qu'il s'éclaire , le cercle d'où la religion se retire s'agrandit. Elle recule , mais ne disparaît pas. Ce que les mortels croient, et ce
qu'ils espèrent, se place toujours, pour ainsi dire , à la circonférence de ce qu'ils savent. L'imposture et l'autorité peuvent abuser de la religion, mais n'auraient pu la créer. Si elle n'était pas d'avance au fond de notre ame , le pouvoir ne s'en serait pas fait un instrument, les prêtres un métier.
Mais si elle est au fond 'de l'ame de tous, d'où vient l'opposition de quelques-uns à cette conviction générale , à cet assentiment unanime? Soupçonnerons-nous leurs motifs ou leurs lumières ? Les taxerons-nous d'une ignorance présomptueuse , pu les accuserons-nous d'être intéressés à rejeter une doctrine qui , rassurante pour la vertu , n'est menaçante que pour le vice?
Non, ces hommes sont, à plusieurs époques, les plus instruits , les plus éclairés , les plus estimables de leur siècle. Dans leurs rangs se trouvent de généreux défenseurs de la liberté, des citoyens irréprochables, des philosophes dévoués à la recherche de la vérité, d'ardents ennemis de toute puissance arbitraire ou oppressive. La plupart d'entre eux, livrés à des méditations assidues , sont préservés des tentations corruptrices par les jouissances de Té-