LIVRE I , CHAPITRE I
se tenir étroitement , et que la seconde ne soit, en quelque sorte, l'application pratique (le la première.
Nous éprouvons un désir confus de quelque chose de meilleur que ce que nous connaissons : le sentiment religieux nous présente quelque chose de meilleur. Nous sommes importunés des bornes qui nous resserrent et qui nous froissent : le sentiment religieux nous annonce une époque où nous franchirons ces bornes. Nous sommes fatigués de ces agitations de la vie , qui , sans se calmer jamais , se ressemblent tellement qu'elles rendent à la fois la satiété inévitable et le repos impossible: le sentiment religieux nous donne l'idée d'un repos ineffable toujours exempt de satiété. En un mot , le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l'ame que nul ne fait taire , à cet élan vers l'inconnu , vers l'infini , que nul ne parvient à dompter entièrement , de quelques distractions qu'il s'entoure , avec quelque habileté qu'il s'étourdisse ou qu'il se dégrade.
Si l'on accusait cette définition d'être obscure ou vague , nous demanderions comment on définit avec précision ce qui , dans chaque individu, dans chaque pays, à chaque diffé-
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rente époque , se métamorphose et se modifie? Tous nos sentiments intimes semblent se jouer (les efforts du langage : la parole rebelle, par cela seul qu'elle généralise ce qu'elle exprime , sert à désigner, à distinguer, plutôt qu'à définir. Instrument de l'esprit, elle ne rend bien que les notions de l'esprit. Elle échoue dans tout ce qui tient, d'une part aux sens, et de l'autre à l'ame. Définissez l'émotion que vous causent la méditation de la mort, le vent qui gémit à travers des ruines ou sur des tambeaux, l'harmonie des sons ou celle des formes. Définissez la rêverie, ce frémissement intérieur de l'ame , où viennent se rassembler et comme se perdre dans une confusion mystérieuse toutes les jouissances des sens et de la pensée. Eu plaçant le sentiment religieux à un degré plus haut, mais dans la même catégorie que nos émotions les plus profondes et les plus pures, nous sommes loin de rien prononcer contre la réahté de ce qu'il révèle ou de ce qu'il devine. Pour refuser à ce sentiment une base réelle , il faudrait supposer dans notre nature une inconséquence d'autant plus étrange qu'elle serait la seule de son espèce. Rien ne paraît exister en vain. Tout symptôme
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indique une cause , toute cause produit son effet. Nos corps sont destinés à périr : aussi contiennent-ils des germes de destruction. Ces germes, combattus quelque temps par le principe vital qui assure notre durée passagère , triomphent néanmoins. Pourquoi la tendance que nous avons décrite et qui peut-être est déterminée par un germe d'immortalité , ne triompherait-elle pas aussi? Nous sentons nos corps entraînés vers la tombe : la tombe s'ouvre pour eux. Nous sentons une autre partie de nous, une partie plus intime, quoique moins bien connue , attirée vers une autre sphère: qui osera dire que cette sphère n'existe pas , ou nous reste fermée ?
Si vous erriez au sein de la nuit , n'ayaîit que la notion de l'obscurité, et toutefois y trouvant une douleur secrète et amère, et si tout-à-coup , dans le lointain , la voûte ténébreuse s'entrouvrait par intervalles, laissant échapper une splendeur subite qui disparaîtrait aussitôt, ne penseriez-vous pas que derrière cette voûte opaque, est l'univers lumineux dont le désir inexplicable vou3 dévorait à votre insu?
On peut donc, bien que le sentiment reli-
gieux n'existe jamais sans une forme quelconque , le concevoir indépendamment de toute forme , en écartant tout ce qui varie , suivant les situations, les circonstances, les lumières relatives, et en rassemblant tout ce qui reste immuable , dans les situations et les circonstances les plus différentes.
Car par cela même que ce sentiment se proportionne à tous les états , à tous les siècles , à toutes les conceptions. Les apparences qu'il revêt sont souvent grossières. Mais en dépit de cette détérioration extérieure , on retrouve toujours en lui des traits qui le caractérisent et le font reconnaître. En s'associant , comme nous l'avons montré, aux intérêts communs, aux calculs vulgaires , il répugne néanmoins à cette alliance; pareil à un envoyé céleste, qui , pour policer des tribus barbares , se plierait à leurs moeurs et à leur langue imparfaite, mais dont la voix et le regard attesteraient toujours qu'il est d'une race supérieure et a vu le jour dans de plus heureux climats. Quoi de plus ignorant , de plus superstitieux que le sauvage abruti , qui enduit de boue et de sang son informe fétiche ? Mais suivez - le sur le tombeau de ses morts : écoutez les lamenta-