‹ De la religion (volume 3)Chapitre 36 sur 152 · LIVRE ly CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE ly CHAPITRE I

nous servir, se dirigent vers notre plus grande utilité, et nous prennent pour unique centre. La tendance que nous venons de décrire nous pousse au contraire hors de nous , nous imprime un mouvement qui n'a point notre utilité pour but, et semble nous porter vers un centre inconnu , invisible , sans nulle analogie avec la vie habituelle et les intérêts journaliers.

Cette tendance jette fréquemment au - dedans de nous un grand désordre; elle se repaît de ce que notre logique nomme des chimères ; elle se plaît à des émotions dont notre intelligence ne peut nous rendre compte; elle nous désintéresse de nos intérêts; elle nous force à croire en dépit de nos doutes , à nous affliger au milieu des fêtes , à gémir au sein du bonheur : et il est remarquable que des traces de cette disposition se trouvent dans toutes nos passions nobles et délicates. Toutes ces passions ont comme elle quelque chose de mystérieux , de contradictoire. La raison commune ne peut en expliquer aucune d'une manière satisfaisante. L'amour, cette préférence exclusive , pour un objet dont nous avions pu nous passer long- temps, et auquel tant d'autres

ressemblent (7) ; le besoin de la gloire , cette soif d'une célébrité qui doit se prolonger après nous; la jouissance que nous trouvons dans le dévouement, jouissance contraire à l'instinct habituel de notre nature ; la mélancolie , cette tristesse sans cause , au sein de laquelle est un plaisir qui se dérobe à l'analyse ; mille autres sensations qu'on ne peut décrire , sont inexplicables pour la rigueur du raisonnement.

Nous ne rechercherons point ici quelle est l'origine de cette disposition , qui fait de l'homme un être double et énigmatique, et le rend quelquefois comme déplacé sur cette terre. Les croyants peuvent y voir le souvenir d'une chute , les philosophes y reconnaître le germe d'un perfectionnement futur. C'est une question que nous laissons indécise.

Mais nous affirmons que si l'on rapproche cette disposition du sentiment universel dont nous avons parlé ci-dessus , de ce sentiment qui porte l'homme à s'adresser à des êtres invisibles, à faire dépendre d'eux sa destinée, à mettre plus d'importance à ses rapports avec le monde qu'ils habitent, qu'aux avantages les plus immédiats du monde actuel, l'on ne pourra nier que ces deux choses ne semblent

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