LIVRE I , CHAPITRE II
vérité manifeste, et pour l'environner d évidence.
Le sentiment religieux naît du besoin que l'homme éprouve de se mettre en communication avec les puissances invisibles.
La forme naît du besoin qu'il éprouve également de rendre réguliers et permanents les moyens de communication qu'il croit avoir découverts.
I^a consécration de ces moyens , leur régularité , leur permanence , sont des choses dont il ne peut se passer. Il veut pouvoir compter sur sa croyance ; il faut qu'il la retrouve aujourd'hui ce qu'elle était hier, et qu'elle ne lui semble pas , à chaque instant , prête à s'évanouir et à lui échapper comme un nuage. Il faut, de plus, qu'il la voie appuyée du suffrage de ceux avec lesquels il est en rapport d'intérêt , d'habitude et d'affection : destiné qu'il est à exister avec ses semblables, et à communiquer avec eux, il ne jouit de son propre sentiment que lorsqu'il le rattache au sentiment universel. Il n'aime pas à nourrir des opinions que personne ne partage; il aspire pour sa pensée , comme pour sa conduite , à l'approbation des autres , et la sanc-
tion du dehors est nécessaire à sa satisfaction intérieure (8).
De là résulte à chaque époque l'établissement d'une forme positive, proportionnée à l'état de cette époque.
Mais toute forme positive , quelque satisfaisante qu'elle soit pour le présent , contient un germe d'opposition aux progrès de l'avenir. Elle contracte , par l'effet même de sa durée , un caractère dogmatique et stationnaire qui refuse de suivre l'intelligence dans ses découvertes , et l'ame dans ses émotions que chaque jour rend plus épurées et plus délicates. Forcée , pour faire plus d'impression sur ses sectateurs, d'emprunter des images presque matérielles , la forme religieuse n'offre bientôt plus à l'homme fatigué de ce monde qu'un monde à peu près semblable. Les idées qu'elle lui suggère deviennent de plus en plus étroites, comme les idées terrestres dont elles ne sont qu'une copie , et l'époque arrive , où elle ne présente plus à l'esprit que des assertions qu'il ne peut admettre; à l'ame, que des pratiques qui ne la satisfont point. Le sentiment religieux se sépare alors de cette forme pour ainsi dire pétrifiée. Il en réclame une autre qui ne