LIVRE I, CHAPITRE II. ZJO
époque comme la résurrection morale du genre humain. Le monde politique reste en proie au chaos; le monde intellectuel est réorganisé pour plusieurs siècles.
Une chose est encore à observer. A cette époque, le sentiment religieux, plein du souvenir de ce qu'il a souffert dans les liens d'une forme positive , craint dans la forme nouvelle tout ce qui ressemble aux entraves que lui imposait celle qu'il vient de briser. Il jouit de toute sa liberté. Heureux d'avoir retrouvé des axiomes qu'il croit infaillibles, et des vérités qui lui paraissent incontestables, il savoure avec transport les douceurs de croire; mais il repousse des symboles dont il n'éprouve pas le besoin, des pratiques qui sont à ses yeux indifférentes ou superflues, des hiérarchies qui lui retracent le joug matériel qui l'a tant blessé.
Il ne veut point de sacerdoce. Nous sommes tous prêtres, dit TertuUien : nous sommes tous consacrés comme tels devant le Père céleste (16).
Il dédaigne la magnificence des cérémonies, il ne s'occupe que de l'Être infini , universel , invisible , auquel chaque homme doit élever /. 4
5o DE LA RELIGION.
un temple au fond de son cœur (17). Couverts des vêtements les plus humbles, et quelquefois à demi nus, les chrétiens méprisent les pompes païennes , les décorations des édifices sacrés et les ornements des pontifes; ils ne dressent point d'autels , ils ne révèrent point de simulacres. Tolérant parce qu'il est sincère , le sentiment religieux ouvre avec joie à toutes les nations, à toutes les prières, à tous les siècles, tine large entrée dans les cieux ( 1 8). Il se plaît à partager son bonheur avec le genre humain tout entier , parce que ce bonheur est purement spirituel. Un temps viendra où, sous la forme qui déjà Se prépare, les biens temporels étant de nouveau l'objet du désir, la religion sera prodigue d'exclusions et avare de bienfaits, parce que ses ministres seront avides d'or et de pouvoir. Cette même liberté, le sentiment religieux la revendique pour ce qui regarde les rites et les abstinences. Il proclame l'homme affranchi de toutes les obligations factices; nul ne peut lui imposer un devoir imaginaire (19). Il ne saurait être souillé par rien d'extérieur, aucun jeûne ne lui est prescrit, aucune nourriture ne lui est interdite (20); tant le sentiment religieux, à cette