‹ De la religion (volume 3)Chapitre 44 sur 152 · LIVRE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE II

frent , elles meurent ; nul lien n'existe entre elles. Aucune voix ne se prolonge des races qui ne sont plus aux races vivantes , et la voix des races vivantes doit s'abîmer bientôt dans le même silence éternel. Que fera l'homme sans souvenir, sans espoir, entre le passé qui l'abandonne et l'avenir fermé devant lui ? Ses invocations ne sont plus écoutées , ses prières restent sans réponse. Il a repoussé tous les appuis dont ses prédécesseurs l'avaient entouré , il s'est réduit à ses propres forces. C'est avec elles qu'il doit affronter la satiété , la vieillesse, le remords, la foule innombrable des maux qui l'assiègent. Dans cet état violent et contre nature, ses actions sont un démenti perpétuel de ses raisonnements; ses terreurs, une constante expiation de ses railleries. On le dirait frappé d'un double vertige , tantôt insultant à ce qu'il révère, tantôt tremblant devant ce qu'il vient de fouler aux pieds.

Une loi éternelle qu'il faut reconnaître , quelque opinion que nous ayons d'ailleurs sur des questions que nous avouons être insolubles, une loi éternelle semble avoir voulu que la terre fut inhabitable , quand toute une génération ne croit plus qu'une puissance

sage et bienfaisante veille sur les hommes. Cette terre , séparée du ciel , devient pour ses habitants une prison, et le prisonnier frappe de sa tète les murs du cachot qui le renferme. Le sentiment religieux s'agite avec frénésie sur des formes brisées , parce qu'une forme lui manque que l'intelligence perfectionnée puisse admettre.

Que cette forme paraisse, l'opinion l'entoure, la morale s'y rattache, l'autorité quelque, temps rebelle, finit par céder; tout rentre dans l'ordre; les esprits inquiets, les âmes épouvantées retrouvent le repos.

C'est en effet ce qui arrive à l'apparition de la religion chrétienne. Le sentiment religieux s'empare de cette forme épurée ; sa portion vague, mélancolique et touchante y trouve un asyle, au moment où l'homme ayant acquis des connaissances sur les lois des choses physiques, la religion existante a perdu l'appui que lui prétait l'ignorance.

Sous l'empire de la forme ancienne , la religion s'était élevée de la terre au ciel; mais sa base était écroulée. La forme nouvelle, en lui rendant une base, la fait redescendre du ciel sur la terre. L'on peut considérer cette

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