‹ De la religion (volume 3)Chapitre 50 sur 152 · LIVRE I, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE IV

l'Ethiopie, l'Egypte, nous montrent l'espèce liumaine asservie , décimée y et , pour ainsi dire, parquée par les prêtres. Quelques époques de nos temps modernes nous présentent, sous des traits plus doux, un spectacle peu différent; et naguère le despotisme le plus complet que nous ayons connu , s'était emparé de la religion comme d'un auxiliaire complaisant et zélé. Durant quatorze ans de servitude , la religion n'a plus été cette puissance divine descendant du ciel pour étonner ou réformer la terre : humble dépendante, organe timide, elle s'est prosternée aux genoux du pouvoir, demandant ses ordres, observant ses gestes , offrant la flatterie en échange du mépris; elle n'osait faire retentir les voûtes antiques des accents du courage et de la conscience; elle bégayait, au pied de ses autels asservis , des paroles mutilées , et loin d'entretenir les grands de ce monde du dieu sévère qui juge les rois , elle cherchait avec terreur dans les regards hautains de son maître , comment elle devait parler de son dieu ; heureuse encore si elle n'eut été contrainte de commander, au nom d'une doctrine de paix, les invasions et les guerres , de travestir ses prédica-

lions en manifestes, de souiller la sublimité de ses préceptes par les sophismes de la politique, de bénir le ciel des succès de l'injustice, et de calomnier la volonté divine en l'accusant de complicité.

Ces contradictions entre la théorie et la pratique de la plupart des systèmes religieux , ont accrédité deux opinions qui peuvent être singulièrement funestes , et qui sont toutes deux également fausses : la première , c'est que la religion est une alliée naturelle du despotisme ; la seconde , c'est que l'absence du sentiment religieux est favorable à la liberté.

Notre distinction entre le sentiment et les formes religieuses, peut seule nous délivrer de ce double préjugé.

En considérant le sentiment religieux en lui-même, et indépendamment de toutes les formes qu'il peut revêtir, il est évident qu'il ne contient nul principe , nul élément d'esclavage.

La liberté , l'égalité , la justice , qui n'est que l'égalité , sont au contraire ses conceptions favorites. Des créatures qui sortent des mains d'un dieu dont la bonté dirige la puissance , étant soumises à la même destinée

Page 1