LIVRE I, CHAPITRE IV
physique , étant douées des mêmes facultés morales, doivent jouir des mêmes droits.
En étudiant toutes les époques où le sentiment religieux a triomphé , l'on voit partout que la liberté fut sa compagne.
Au milieu de la servitude universelle , sous des empereurs que l'ivresse du pouvoir absolu avait rabaissés au-dessous même de leurs esclaves , ce qui est beaucoup dire , les premiers chrétiens ressuscitèrent les nobles doctrines de l'égalité et de la fraternité entre tous les hommes (23). Rien n'était plus indépendant, nous dirions volontiers plus démocratique , que les Arabes , tant que l'islamisme fut dans sa ferveur (24).Le protestantisme a préservé l'Allemagne , sous Charles - Quint , de la monarchie universelle. L'Angleterre actuelle lui doit sa constitution.
L'absence du sentiment religieux favorise au contraire toutes les prétentions de la tyrannie. Si les destinées de l'espèce humaine sont livrées aux chances d'une fatalité matérielle et aveugle, est-il étonnant que, souvent, elles dépendent des plus ineptes, des plus féroces ou des plus vils des humains.!^ Si les récompenses de la vertu , les châtiments du
6o DE LA RELIGION.
crime ne sont que les illusions vaines d'imaginations faibles et timides , pourquoi nous plaindre lorsque le crime est récompensé, la vertu proscrite ? Si la vie n'est , au fond, qu'une apparition bizarre , sans avenir comme sans passé, et tellement courte qu'on la croirait à peine réelle , à quoi bon s'immoler à des principes dont l'application est au moins éloignée ? Mieux vaut profiter de chaque heure , incertain qu'on est de l'heure qui suit , s'enivrer de chaque plaisir, tandis que le plaisir est possible , et , fermant les yeux sur l'abîme inévitable, ramper et servir au lieu de combattre , se faire maître si l'on peut , ou , la place étant prise , esclave , délateur pour n'être pas dénoncé , bourreau pour n'être pas victime ?
L'époque où le sentiment religieux disparaît de l'ame des hommes est toujours voisine de celle de leur asservissement. Des peuples religieux ont pu être esclaves: aucun peuple irréligieux n'est demeuré libre. La liberté ne peut s'établir , ne peut se conserver , que par le désintéressement , et toute morale étrangère au sentiment religieux ne saurait se fonder que sur le calcul. Pour défendre la liberté,
LIVRï; I, CHAPITRE IV. 6l
on doit savoir immoler sa vie; et qu'y a-t-il de plus que la vie , pour qui ne voit au-delà que le néant? Aussi quand le despotisme se rencontre avec l'absence du sentiment religieux, l'espèce humaine se prosterne dans la poudre , partout où la force se déploie. Les hommes qui se disent éclairés , cherchent dans leur dédain pour tout ce qui tient aux idées religieuses, un misérable dédommagement de leur esclavage. L'on dirait que la certitude qu'il n'existe pas d'autre monde , leur est une consolation de leur opprobre dans celui-ci. Ne croyez pas que ce que vous nommez lu mières y gagne. Quand le fouet des inquisiteurs se lève , cette tourbe incrédule retourne à genoux au pied des autels , et l'athéisme mendie, en sortant des temples, le salaire de l'hypocrisie. État déplorable d'une nation parvenue à ce terme ! Elle ne demande à la puissance que des richesses , à la loi que l'impunité ; elle sépare l'action du discours, le discours de la pensée. Elle se croit libre de trahir son opinion, pourvu qu'elle se vante même aux indifférents de sa propre duplicité ; elle considère la force comme légitimant tout ce qui sert à lui plaire. L'adula-
tion , la calomnie , la bassesse , se prétendent innocentes, en se disant commandées. Chacun se proclamant contraint se regarde comme absous. Le courage , créé par le ciel pour de magnanimes résistances , se constitue l'exécuteur d'indignes arrêts. On risque sa vie , non pour renverser des oppresseurs, mais pour écraser des victimes. On combat avec héroïsme pour des causes que l'on méprise. La parole déshonorée vole de bouche en bouche, bruit oiseux , importun , qui , ne partant d'aucune source réelle, ne portant nulle part la conviction , ne laisse à la vérité et à la justice aucune expression qui ne soit souillée. L'esprit , le plus vil des instruments quand il est séparé de la conscience, l'esprit, fier encore de sa flexibilité misérable, vient se jouer avec élégance au milieu de la dégradation générale. On rit de son propre esclavage et de sa propre corruption , sans être moins esclave , sans être moins corrompu ; et cette plaisanterie , sans discernement comme sans bornes, espèce de vertige d'une r^e abâtardie, est elle-même le symptôme ridicule d'une incurable dégénération.
Lorsqu'une nation a long-temps souffert d'une religion fautive en elle-même, ou défi-