LIVRE I, CHAPITRE Vf. 8l
de même en ne perdant jamais de vue que la religion doit être utile , on dégrade la religion ; en second lieu , l'utilité pratique n'impliquant nullement la vérité de la théorie, l'homme n'en est pas plus religieux parce qu'on lui dit que la religion est utile, car on ne croit pas dans un but; enfin , l'utilité de la religion sert de prétexte à ceux qui gouvernent pour faire violence aux consciences de ceux qui sont gouvernés, de sorte que d'un trait de plume on donne à des peuples incrédules des maîtres persécuteurs. , ♦
Ce besoin d'utilité immédiate et pour ainsi dire matérielle est au reste le vice inhérent à notre esprit national (3i). 11 a ses avantages sans doute. Il donne plus de régularité, plus de suite à l'enchaînement des idées. L'on marche plus directement au but, en ne le perdant pas de vue. Mais aussi, lorsqu'on n'examine toutes les questions que dans un but , on court grand risque de ne pas apercevoir tous les côtés des questions. On repousse tous les sentiments, toutes les impressions, toutes les émotions involontaires, qui sont quelquefois plus propres que les raisonnements rigoureux à jeter un jour nouveau sur les objets des méditations
humaines, et qui contiennent peut-être le mot de la plupart des énigmes que nous demandons à la logique seule de nous expliquer.
Trois écrivains pourtant se sont élevés parfois au-dessus de cette vue étroite et mesquine. L'un, et nous en avons déjà parlé, c'est Fénélon : mais on a vu qu'il fut arrêté dès ses premiers pas par l'autorité de l'église romaine, qui, chose bizarre, lui fit un crime d'avoir cru que l'homme pouvait aimer Dieu sans retour sur lui-même , sans vues égoïstes et sans calculs personnels. JjC second c'est J. J. Rousseau. Quelques-unes de ses phrases sont empreintes d'un sentiment religieux, pur, désintéressé, sans alliage de motifs terrestres. Mais Rousseau, s'agitant au milieu de mille pensées contraires, a rassemblé sur la religion, non moins que sur la politique, de discordantes et confuses hypothèses. Le plus affirmatif des hommes et le plus impatient de l'affirmation des autres, il a tout ébranlé, non qu'il voulût , comme on l'a dit , tout détruire , mais parce que rien ne lui semblait à sa place. Il a, dans sa force prodigieuse, arraché de leurs fondements antiques les colonnes sur lesquelles reposait, tant bien que mal, l'exis-