LIVRE I , CHAPITRE VIII. 1 ï I
Ici une question semblait se présenter.
L'état sauvage a-t-il été l'état primitif de notre espèce?
Les philosophes du XVIII^ siècle se sont décidés pour l'affirmative , avec une grande légèreté.
Tous leurs systèmes religieux et politiques partent de l'hypothèse d'une race réduite primitivement à la condition des brutes, errant dans les forets, et s'y disputant le fruit des chênes et la chair des animaux ; mais si tel était l'état naturel de l'homme , par quels moyens l'homme en serait-il sorti?
Les raisonnements qu'on lui prête pour lui faire adopter l'état social, ne contiennent -ils pas une manifeste pétition de principe? ne s'agitent - ils pas dans un cercle vicieux? Ces raisonnements supposent l'état social déjà existant. On ne peut connaître ses bienfaits qu'après en avoir joui. La société, dans ce système, serait le résultat du développement de l'intelligence, tandis que le développement de Tintelligence n'est lui-même que le résultat de la société.
Invoquer le hasard, c'est prendre pour une cause un mot vide de sens. Le hasard ne triom-
phe point de la nature. Le hasard n'a point civilisé des espèces inférieures , qui , dans l'hypothèse de nos philosophes, auraient dû rencontrer aussi des chances heureuses.
La civilisation par les étrangers laisse subsister le problème intact. Vous me montrez des maîtres instruisant des élèves; mais vous ne me dites pas qui a instruit les maîtres : c'est une chaîne suspendue en l'air. 11 y a plus; les sauvages repoussent la civilisation quand on la leur présente.
Plus l'homme est voisin de l'état sauvage, plus il est stationnaire. Les hordes errantes que nous avons découvertes, clair-semées aux extrémités du monde connu , n'ont pas fait un seul pas vers la civilisation. Les habitants des côtes que Néarque a visitées, sont encore aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a deux mille ans. A présent, comme alors, ces hordes arrachent à la mer une subsistance incertaine. A présent, comme alors, leurs richesses se composent d'ossements aquatiques, jetés par les flots sur le rivage. Le besoin ne les a pas instruites ; la misère ne les a pas éclairées ; et les voyageurs modernes les ont retrouvées telles que les observait, il y a vingt siècles, l'amiral d'Alexandre (4i).
'livre 1, chapitrj: vrii. ii3
Il en est de même des sauvages décrits dans l'antiquité par Agatharchide (42), et de nos jours par le chevalier Bruce (43). Entourées de nations civilisées, voisines de ce royaume de Méroé si connu par son sacerdoce , égal en pouvoir comme en science au sacerdoce égyptien, ces hordes sont restées dans leur abrutissement : les unes se logent sous les arbres, en se contentant de plier leurs rameaux et de les fixer en terre ; les autres tendent des embûches aux rhinocéros et aux éléphants, dont elles font sécher la chair au soleil; d'autres poursuivent le vol pesant des autruches; d'autres, enfin, recueillent les essaims de sauterelles poussées par les vents dans leurs déserts , ou les restes des crocodiles et des chevaux marins que la mort leur livre; et les maladies que Diodore décrit (44)i comme produites par ces aliments impurs, accablent encore aujourd'hui les descendants de ces races malheureuses, sur la tête desquelles les siècles ont passé, sans amener pour elles ni améliorations, ni progrès, ni découvertes. Nous reconnaissons cette vérité.
Aussi ne prenons -nous point l'état sauvage comme celui dans lequel s'est trouvée l'espèce humaine à son origine. Nous ne nous plaçons 7. 8
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point au berceau du monde ; nous ne voulons point déterminer comment la religion a commencé, mais seulement de quelle manière, lorsqu'elle est dans l'état le plus grossier qu'on puisse concevoir, elle se relève et parvient graduellement à des notions plus pures.
Nous ne disons nullement que cet état grossier ait été le premier ; nous ne nous opposons point à ce qu'on le regarde comme une détérioration , une dégradation , une chute : mais c'est le terme le plus éloigné de la perfection ; c'en est assez pour que nous devions nous y placer, afin de contempler mieux l'espace que l'homme a franchi pour arriver au terme opposé.
On peut nous faire cependant encore une objection.
Lorsqu'on remonte jusqu'aux plus obscures des époques historiques, l'on n'aperçoit plus dans la nuit des siècles que quelques masses énormes que les ténèbres rendent à la fois plus confuses et plus imposantes, et qui, séparées entre elles par des abymes, conservent des traits d'une étonnante similitude.
En parcourant l'Europe, l'Asie, et ce que nous connaissons de l'Afrique , en partant de