LIVRE V, CHAPITRE IV. 36'Ç
voquaient l'oubli du monde, et semblaient promettre le commerce des puissances invisibles. L'ombre d'antiques forêts frappait les esprits d'une horreur religieuse. Il y a de plus quelque vraisemblance, qu'attirée par ces circonstances favorables, une colonie de prêtres venus de Thrace et de Macédoine se fixa de bonne heure dans ce séjour merveilleux, et dut s'appliquer à y introduire et à y maintenir les notions et les cérémonies sacerdotales. A Delphes se retrouvent donc beaucoup d'usages, de traditions, de dogmes et de rites importés du dehors (i). Mais les relations du sacerdoce de Delphes avec le culte national n'étaient ni régulières ni habituelles. Elles n'existaient point du temps d'Homère ; car le nom de Delphes ne se rencontre pas une fois dans les épopées homériques (2). Ainsi
(1) Le loup , par exemple, y était consacré à Apollon , précisément comme dans la grande préfecture lycopolitaine de la Thébaïde.
(a) Pausanias ( Phoc. 32 ) mentionne une chapelle d'Isis en Phocide qui était manifestement une de ces fondations de prêtres étrangers. Nul n'y pouvait entrer sans y être invité par un songe. Un profane qui y avait
la Grèce, après avoir reconquis son indépendance sur un sacerdoce dont nous ne connaissons qu'imparfaitement l'organisation, maintint cette indépendance contre les colonies qui la policèrent; elle la maintint également contre les tentatives réitérées des prêtres de Thrace, d'Egypte et de Phénicie, pour introduire leurs institutions et fonder leur empire de gré ou de force. Ce ne fut pas sans une lutte longue et quelquefois violente. Ce ne fut pas non plus sans admettre quelques portions de mythologie sacerdotale, et surtout plus d'un rite étranger. Les institutions même qu'un peuple repousse influent sur ses institutions : les combattants se modifient par le
pénétré sans permission, vit des spectres affreux et mourut incontinent. Ce détail est si évidemment égyptien, que l'auteur grec ajoute : « La même chose arriva de nos jours en Egypte. Le proconsul romain qui gouvernait cette province engagea un homme à se cacher dans le temple d'Isis. Cet émissaire, en étant ressorti, raconta ce qu'il avait vu; mais il mourut en achevant son récit.» Les colonies purent de la sorte transplanter en Grèce des rejetons épars de leurs anciennes superstitions ; mais ces rejetons, même en prenant racine, conservèrent leur apparence exotique, et restèrent toujours isolés.