LIVRE V", CHAPITRE VII
giiaient de son esprit ombrageux et de 'sa haine pour l'indépendance de la pensée (i). On ne saurait nier cependant qu'une interprétation que la raison et la religion réprouvent n'ait été proclamée sans cesse comme un article de foi; qu'elle n'ait motivé des proscriptions sanglantes et des cruautés impitoyables; que les Espagnols ne l'aient invoquée pour massacrer les malheureux habitants de l'Amérique; que cette Sorbonne, à laquelle nous venons de rendre justice, n'ait adopté cette interprétation, sans se mettre en peine ou s'apercevoir des contradictions dans lesquel-
(1) Censure de l'Emile par la Sorbonne. «Tout homme qui est dans une ignorance invincible des vérités de la foi ne sera jamais puni de Dieu, pour n'avoir pas cru ces vérités. Telle est la doctrine chrétienne et catholique. » (Art. 26, p. 63. ) Quant aux communions séparées de l'Église, « les enfants et les simples qui vivent dans ces communions ne participent ni à l'hérésie ni au schisme; ils en sont excusés par leur ignorance invincible de l'état des choses... Il n'est pas du tout impossible à ceux qui vivent dans des communions séparées de l'Église catholique de parvenir , autant qu'il est nécessaire pour leur salut, à la connaissance de la révélation chrétienne. »(Art. 3a , p. io3. )
les. son zèle la précipitait (1); que des déclamateurs fanatiques, du haut de la chaire et dans des ouvrages dirigés contre d'autres communions chrétiennes, vouent chaque jour à d'éternels supplices l'enfant qui , dans sa soumission inévitable, professe le culte que lui impose sa naissance, et le sauvage du Nouveau- Monde ignorant jusqu'au nom du Christ.
C'est donc un pas immense, c'est un perfectionnement incontestable dans la doctrine pratique d'une Église fière de son immutabilité , que ce désaveu d'une maxime qui , nous le répétons, ne fut jamais la sienne en théorie, mais qu'elle a trop long-temps permise ou accréditée.
(1) La même censure de l'Emile que nous venons de citer contient ces paroles : « Ceux qui n'ont jamais rien su de la révélation chrétienne ne seront pas sauvés , ils seront damnés. » (Art. 3î , p. 1 06. ) On sait que pour avoir espéré le salut des païens , qu'excusait une erreur invincible, l'auteur de Bélisaire fut dénoncé par la Sorbonne, qui rappela doucereusement, à cette occasion, que le prince avait reçu de Dieu le glaive matériel. (Art, 4. de la Censure de Bélisaire, propos, xv, p. 121.) Il est impossible de méconnaître dans ces deux doctrines si opposées la lutte de l'esprit sacerdotal contre le christianisme.