‹ De la religion: considérée dans sa source, ses formes et ses développementsChapitre 15 sur 67 · LIVRE XIII, CnAPITRE lY. ^l · texte numérisé non relu

LIVRE XIII, CnAPITRE lY. ^l

Tait attribué ces mutilations qu'à des dieux endehors de la mythologie nationale , le sacerdoce les attribue , dans ses confidences , à des divinités adorées par le peuple. Jupiter, disait-il aux initiés, s'était mutilé lui-mémç, dans son repentir d'avoir violé Cérès (i). Esmpun qui , en Phénicie, fatigué de l'amour de la déesse Astronoé , avait abjuré son sexe , commet le même attentat dans les mystères de Samothrace , et devient le huitième des Gabires , qui , sous le nom d'Esculape ou de Pœan, préside à la médecine.

Le dogme d'un dieu mort et ressuscité , dogme qu'efiseignent sans exception toutes les religions sacerdotales , contrastait tellement avec les conceptions grecques , que les Cretois , qui montraient dans leur ile le tombeau de Jupiter (a), furent accusés de mensonge par toute la Grèce (3) ; et la tradition dont ils avaient cru se faire un titre d'honneur, sujet d'abord de scandale , devint plus tard l'objet de la raillerie des incrédules. Ainsi lesr points de vue changent avec les époques. Dans les religions sacerdotales, la mort des dieux est un dogme , dans la religion populaire une impiété ; et du temps de Lucien , l'ironie seule la rappelle encore pour la vouer au ridicule. Mais dans les

(j ) Clbu. Albx. Protrepir.

(a) MsuRsius , in Cretâ.

(3) Cette prétention des Cretois fut Torigine du proverbe connu j que les Cretois sont menteurs.

mystères, la légende se perpétue et se diversifie. Attys, Adonis, Bacchus etCadmiUe sont des dieux qui meurent (i) et qui renaissent (a). Junon, jalouse de Proserpine , fait périr Zagréus , en excitant contre lui les Titans (3) , comme une reine égyptienne, Aso, se ligue avec Typhon et tue Osiris. Des regrets tumultueux et clés lamentations forcenées , calqués scrupuleusement sur les rites étrangers , annoncent le trépas de ces dieux sacrifiés; mais surmontant bientôt cette mort passagère, ils revoient le jour, et ramènent dans Tame des assistants une joie aussi désordonnée et aussi bruyante que l'avait été leur douleur.

A ces dogmes se joignirent peut-être , par un eflFet des circonstances particulières où se -trouva la Grèce , quelques idées politiques. L'on voit dans

(i) STA.UEDL. Rel. Mag. II, 167-198.

(2) Si nous pouvions copnparer avec une .étendue suffisante la mort de Bacchus Zâgréus et celle d'Osiris , le lecteur serait frappé de ridentité parfaite de toutes lea fables et de toutes les pratiques. Mais cette comparaison se composerait de tant de détails , que nous sommes forcés de nous Tinterdire. On peut trouver plusieurs de ces détails dans Greutzbr , III, 355-36o. Cet écrivain , sans remonter à la cause de toutes ces légendes, a été frappé du fait qui leur sert de base, «i II y avait , dans tous les mystères, dit-il, des divinités qui avaient pris part à la condition humaine, et qui étaient des êtres souffVants et mourants. » (IV, 3o2-8o3.) Il s'exprime ailleurs d^une manière encore plus positive. « Bacchus , dit-il , né de Ji»f»ter , mis en pièces par les Titans, et remontant au ciel après que ses membres eurent été rassemblés par Apollon, est un dieu descendu sur la terre, souffrant, mourant, ressuscitant; et, sous ce point de vue, c*est tout-à-fait une incarnation indienne. » -

(3) Clem. Protrept. , i5. Noîïnus, Dionys., VI.

LITRE XIII, CHAPITRE lY. 4^

Hésiode, nous l'avons déjà remarqué^ la haine des opprimés contre les oppresseurs : Hésiode écrivait au moment de la destruction des monarchies grecques. Les mystères avaient été apportés en Grèce antérieurement à cette destruction : quelques-uns peut-être couvrirent de leurs voiles les saintes conspirations de la liberté. Des insinuations obscures , semées ça et là dans les anciens , rendent assez probable que des hommes, indignés du joug des rois , formèrent à l'imitation des mystères , ou dans les mystères, des sociétés secrètes pour le renversement de la tyrannie (i).

Ce n'est pas tout.

Nous avons montré lès opinions incrédules devenant une partie de la doctrine secrète des prêtres dans les pays soumis à leur empire , mais restant toujours cachées aux profanes. Gela se pouvait d'autant mieux que dans ces contrées les prêtres composaient seuls la classe éclairée.

Dans le polythéisme indépendant , au contraire, une classe éclairée existait à côté du sacerdoce. I! ne se sentait pas assez fort pour se maintenir, comme ses collègues de l'Egypte ou des Indes, dans une position isolée , dans un camp retranché .

(i) Platarque est très-curieux h lire sur ce sujet. Les inities dans les mystères de Milhras, dit-il, espéraient une république universelle et le retour de Tâgc d'or. Tout le genre humain ne devait pluÀ être qu^une seule famille. Une égalité fraternelle devait régner; devait y avoir communauté de biens et unité de langage.

pour ainsi dire ; il était en présence d'une société ^ui n'étant pas subjuguée par lui , examinait ses droits et contestait ses prérogatives. Les mystères lui fournissaient uti moyen d'appeler les profanes à son aide et d'en former un corps d'auxiliaires en se les attachant par des révélations ; mais il fallait, que ces révélations fussent importantes. Il ne s'agissait pas de captiver un vulgaire stupide , détourné de toute méditation par des travaux sans relâche ^ dont les f&icùltés étaient resserrées dans un cercle étroit par l'institution des castes , et qui venait assister à des cérémoniesdont ses yeux étaient éblouis et dont son esprit ne recherchait pas le sens; c'étaient des hommes versés dans toutes le» sciences , habitués à la réflexion ^ des hommes que révoltait la grossièreté ou la licence des fables populaires ^ et qu'il fallait réconcilier avec leurs imperfections apparentes.

*Les doctrines philosophiques avaient pénétré trop profondément dans l'esprit des Grecs pour n'avoir pas attiré l'attention du sacerdoce. Il dut se conduire à leur égard comme il s'était conduit envers les religions étrangères. L'histoire nous le montre en effet , poursuivant en public la philosophie, et s'enrichissant en secret , de ses dépouilles. Les différents systèmes de philosophie devinrent simultanément , mais séparément , partie des mystères.

Tous ces systèmes étaient subversifs de la croyance publique. L'irréligion s'introduisit en

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