LITRE XIII ^ CHAPITRB IT
OU l'ame du monde (i). Le massacre du même Bacchus figurait, dans les Dionysiaques , les ré- Tolutions physiques (2).
Aux dogmes scientifiques se joignirent successivement des fragments de théogonies et de cosmogonies (3). Silène présente à Bacchus l'œuf
fi) Abistid. în; Bacch., p. 39.
(3) V. dans Grbutxba des détails sur Tintrodoction des six âges du inonde dans les cosmogonies orphi(|ue8. A chacun de ces âges présidait un dieu différent , Pbanès , la Nuit , tJranus, Saturne , Jupiter et Dionysns. On reconnaît dans Jupiter un point où se rencontrent, mais sans se mêler , la religion populaire et la cosmogonie oqihique. (Gbbotz., III, 325-3^7.)
(3) La cosmogonie orphique enseignée dans les mystères est toutà-fait empruntée des cosmogonies sacerdotales. Au commencement était le chaos, incommensurable, incrëé. (Clbii. Recogn., XI. ) Avec lui habitait le temps étemel , principe de toutes choses. (Sim- PUCIY7S, inPhys. Arist.) Il contenait le germe de tous les êtres, toutes les qualités , tous les éléments , mais en masse informa De là naquit rÉther (Suidas , toce Orph.) que jusqu^alors la nuit entourait de toutes parts , et qui s^élancant de Tablme sans fond fif briller sur la nature un rayon d*une clarté ineffable. Ce rayon , le plus ancien , le plas sublime des êtres , est le dieu à la connaissance duquel nul ne peut s*élever, qui renferme tout dans sa substance , et qu'on appelle l'intelligence , la ^ lumière et la vie , trois mots qui ne désignent qu'une essence unique. Le Chaos prit ensuite la forme arrondie d'un œuf monstrueux , d'où sortit , après bien des siècles, Phanès le grand ioat , éclatant Hermaphrodite, avec la figure d'un dragon et deux tètes de lion et de taureau. Des deux portions de l'œuf brisé par Phanès , Tune devient le ciel et l'autre la terre. (Athbnacob. pro Christ) Ces deux jumeaux s*unissent et engendrent les trois Parques et la. Destinée. Ici se placent les "fables des Centimahes, de$ Cyclopes , des Titans et de la mutilation de Saturne , et l'on démêle ' la relation de cette cosmogonie avec la mythologie d'Hésiode , puisque Saturne est chassé par Jupiter. Mais cette mythologie, malgré les noms grecs qui s'y introduisent , n'est rien moins que grecque
cosmogonique ; eet œuf est, cb^ns les mystères comme en Phénicie, le grand tout qui renferme
dans son esprit. Jupiter viol^ Rhée, sa mère, sous la forme <l*un ser^ pent; Persëphonéy arec ses quatre yeux, sa tête d'animal c$t ses cornes , natt de cet inceste. tJn second l'unit à son père, et elle enfante Dionysus. Veilli bien des caractères sacerdotaux réunis, i** Le chaos, ao la nuit primitive , l'Athir des Égyptiens, 3o les figures monstrueuses , 4® le temps sans bornes ou le Zervan Akerene des Perses, 5» la trinite', G» les dieux hermaphrodites, 70 la génération par rin<^ste, etc., B^ Tœuf cosmogonique que nous avons rencontre partout. Dans les hymnes .orphiques (Hymne orphique à ProserfHoe, XXXI, i5)r, Proserpine est invoquée comme à-la-fois la mort et la vie , produisant tout et détruisant tout. C'est précisément ce que les Indiens disent de Bhavani. Dans une autre cosmogonie , le Demiourgos confère avec Maya , Tillusion , sur la formation de l'univers, à laquelle s^oppose Ophionès, le dieu serpenè, le pendant d'Arimane. Voilà du persan et de l'indien combinés. Dans une troisième cosmogonie , les périodes du monde correspondent aux yogs des Indiens , et la destruction par le feu est encore uiàe doctrine indienne. Les Hymnes orphiques sont l'expression du passage complet des allégories et cosmogonies sacerdotales , nous ne disons pas dans le polythéisme populaire 9 <;ar elles n'y entrèrent jamais complètement et activement, mais dans la poésie théologique des mystères grecs. Ces hymnes étaient chantés dans les rites mystérieux , et ressemblaient d'une manière manifeste aux prières qui se trouvent dans les livres de Zoroastre et qu*Hérodo te appelle *E«r«Mi<r«< (Pausa.viAS, II, et HEEasH, Grées , p. 1S6.) Hérodote dit lui-même que les doctrines orphiques étaient originaires d'Egypte. Ces doctrines, en conséquence, introduisirent dans les mystères tout ce qui avait lieu en Egypte , ;]es notions sur la métempsycose, la tristesse de la vie, les bouleversements passés et futurs de la nature physique^efe les orgies , les fêtes licencieuses , quelquefois sanglantes , le culte du Phallus , les danses frénétiques , les mutilations. La vie orphique ne différait point de celle des prêtres égyptiens. Les hymnes chantés dans les mystères sont empreints des mêmes caractères, et indiquent la même origine que les Vèdes , les Pourauas , les livres Zencl ou la Voluspa. Il y a même des traits de ressemblance avec les poésies des Bardes dont nous avons parlé ailleurs, t. III, liv. VI9 ch. 7»
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tous les êtres; et le fils de la Nuit, rordonnateur des éléments , le premier moteur de toute existence , Éros , qui joue un si grand rôle dans Fengendrement du monde d'après les prêtres ^ se reproduit dans les dogmes mystérieux.
Les mystères de Samothrace consacrent par une légende la Trinité , toujours inséparable des eosmogonies sacerdotales. Lesdeux Corybantes ou Cabires , tuant leur frère , entourant sa tête d'une couronne, l'enveloppant d'un voile de poulpre, la plaeant sur un bouclier d'airain, et Venterrànt au pied de l'Olympe } puis séparant du corps le phallus, tju'ils portent en Toscane (i), ces deux Corybantes, disons-nous, forment une trinité, samothracienaie avec ce Dieu qui s'incarne , et que ses adorateurs invoquent, les tnaij^s rougies de sang, en mémoire de sa mort (a).
Pour faire ressortir mieux encore l'identité de ces dogmes et de ceux des nations sacerdotales , arrêtons-nous un instant sur le symbole des coupes et du miroir ^ symbole qui a servi de texte aux allusions d'Aristophane (3) et à l'éloquence de Platon (4). Le Demiourgos, Bacchus, le Créateur et le Rédempteur a deux coupes. L'une est la coupe de l'unité; en elle l'ame du monde a été
(i) Glbmbits, Protrept., p. i5.
(2) FicMicus, de error. prof, relig., cap. 12.
(3) ArisToph. Ranac, 1 5^-32 i-Sgo.
(4) Platon jPhcdon.
formée. L'autre est la coupe de division^ d'où sortent les âmes partielles , condamnées à la naissance et à la renaissance. Elles ne sauraient éehap* per à l'individualité, soit parce qu'elles doivent coopérer à l'ordonnance ou à la conservation de cet univers, et qu'elles n'ont point encore p^is part à cet tâche commune (i); soit parce qu'ayant habité déjà ce monde , elles ont comnxis des fautes et renaissent dans des eorpspour les expier; soit parce qu'une fatale curiosité les a entraînées (2). Elles ont jeté un coup d'oeil sur le miroir mystérieux. Le Demiourgos aussi s'y était contemplé ; il y avait vu son image , et le désir de créer l'avait saisi. Les âmes «'y regardent : une ardeur insensée d'individualité les trouble et les égare. Elles veulent savoir ce qui se passe hors de l'enceinte céleste ; elle veulent exister par elles-mêmes^ Vplonté folle, car l'individualité n'est qu'un déchirement. Elles prennent leur vol vers la terre (3) ; elles boivent dans la coupe de l'oubli, s'enivrent : le souvenir de leur noble origine les abandonne , et de plus en plus elles s'enfoncent dans la matière (4). Les meilleures résistent long-temps à la tentation funeste ; elles agitent leurs ailes au haut
(i) On les appelait les âmes nouvelles, (a) Celsb dans Origène, VIII.
(3) Plotin, Ennead., ÎX, 3, i2.pR0CLrs,in Plat. Tim,
(4) Machob. Somn. Scip. Creutz. Dionys. , 1, 90.
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des cîeux(i), se tenant éloignées des corps, pour n'y être pas précipitées. Cédant enfin, elles se recommandent à leur bon génie qui les protège, et qu'elles comprennent malgré la distance. Elles ne boivent qu'avec mesure de la coupe enivrante , et conservent un peu de mémoire de leur état antérieur. Les moins pures s'attachent à la terre , lieu de misère , qui leur paraît plein de charmes. Elles n'écoutent plus la voix du démon tutélaire {2)* Leur corps devient ub fardeau épais et lourd, mais qu'elles chérissent. Elles ressemblent au poisson Glaucus qui , dans lés gouffres de la mer , attire à lui les coquillages, les pierres, les plantes, s'en enveloppe , se les identifie et reste accablé sous le poids (3).
Toutefois, le retour est ouvert à ces âmes miséi*ables. Le Demiourgos, dans sa pitié , ne veut pas que leur dégradation soit sans terme (4)« La mort , •dieu bienfaisant , commence leur délivrance , les affranchit de leur ancien mal (5), leur offre la coupe de la sagesse (6). Si elles y boivent, Téga-
(1) Pl4ton, Plisd. Plot. EnneadL, IV, i-S.
(a) Hebmiàs , ad. Plat. Phaed.
(3) Pbocl. de Amina et Dœmone,*
(4) Plot», Ennead,, IV, 3-12.
{5) Leur ancien mal, leur penchant pour Tindividualité, terme technique dans les mystères.
(6) Ceux qui ont hu dans cette coupe, dit Mercure Trîsmëgiste (Monas, $•4}) quoique nés mortels, deviennent immortels. Leur esprit saisHce qui est sur la terre, dans les mers, au«*dessa» du ciel. Ils contemplent le bien y et comme ils ont choisi le meilleur , ils deviennent dieu«
rement se dissipe , le désir du retour s'éveille; mais il ne suffit pas. De nouvelles apparitions dans ce monde, des migrations (i), des purifications sont encore nécessaires. Les mystères hâtent ces migrations, rendent ces purifications plus efficaces , accordent aux vivants, avant le trépas et sur ce globe, ce qu'ils n'obtiendraient qu'après la mort, dans les enfers. Tous ces symboles, les. coupes, le miroir, l'égarement des âmes trompées, la répugnance, puis l'amour, puis de nouveau la fatigue de l'individualité, la terreur de la renaissance, les effi>rts afin d'y échapper , le sacQrdocç aidant à ces efforts par des révélations , \les lustrations , des pénitences et des prières; la délivrance définitive, le bien suprême consistant à ne plus rentrer dans un corps mortel (a), le ciel reconquis, le Denûourgos recevant les exilés dans sou sein , d'où jamais ils ne doivent ressortir; toutes ces nolions sont égyptiennes, persapes, et jsurtout indiennes (3).
(i) On peut se rappeler que Pindare exige trois transmigrations^ pour que les âmes parviennent à la félicité. (Olymp., Il, a3.)
(a) Nous connaissons par Proclus (in Plat. Tim. ) la prière orphique f tendant à fermer le cercle , à respirer après l'angoisse , c'està-dire à ne plus rentrer dans un corps mortel.
(3) Un rapprochement assez singulier et qui mérite quelque attention , c'est qu'on retrouve dans la mythologie du pays de Galles le pendant de la coupe de Tunité, où le Demiourgos broie les éléments de Tunivers; la coupe de Céridwen réunit les substances qui composent tous les êtres. Il se pourrait aussi que la coupe du saint Graal , qui Xîontenait le sang de J.-C, et qui est célèbre dans nos romans de chevalerie, fût une réminiscence des coupes mystiques*
Le miroir mystérieux est le pendant de la Maya de rinde , et il est à remarquer que Proserpine, en sa qualité de Créatrice ou de nourrice des êtres individuels, est aussi appelée Maya (i).
£a même temps , ces dogmes sur les âmes sont liés arec le système que Bacchus est le soleil , d'où résulte une double explication , astronomique et métaphysique 3 et le système astronomique, par une suite de subtilités que nous omettons , s'ap* plique de nouveau à la destinée des âmes*
Sous un certain rapport, cette doctrine épura-* toire , tant des religions sacerdotales que des mystères , a quelque chose d'assez beau ^ mais n'ojublions pas que , d'une part, elle n'empêchait point les prêtres, partout où ils dominaient, de tenir leurs esclaves dans l'abrutissement et dans l'ignorance , et que , de l'autre , elle a été embellie par l'imagination grecque, dont le sacerdoce de la Grèce ne pouvait , malgré ses efforts , toujours se défendre.
Enfin , tous les anciens parlent des austérités , des tourments volontaires, que s'imposaient les initiés, ou ceux qui aspiraient à l'initiation. Des jeûnes précédaient la célébration des Thesmophories. Les récipiendaires aux mystères dlsîs devaient s'abstenir pendant dix jours de tout aliment qui flattât leurs sens , de la chair de tout animal , et
(i) PoRPHTR. de Abst., IV, 16.
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de tout autre breuvage que l'eau (i). Dans les solennités de Gérés Éleusine , à Phénée en Arcadie ^ l'hiérophante frappait à coups redoublés sur les assistants (2) ^ comme les prêtres d'Isis , à Busjris en Egypte (3). Quatre-vingts degrés d'épreuves étaient nécessaires pour participer aux Mithriaques (4). Les candidats^ affaiblis par la faim, déchirés de verges , couverts de fange , plongés dans des bourbiers impurs , ou jetés dans une eau placée, étaient livrés pendant plusieurs jours et même plusieurs mois à des supplices qui mettaient leur vie en danger (5). Ces pratiques ne sauraient manquer de nous rappeler le dogme de la sainteté de la douleur, que nous avons vu consacré dans le polythéisme sacerdotal , et dont nous avons tâché d'expliquer la source et la nature; et remarquez bien que, dans les mystbères ainsi que dans les religions sacerdotales , les dieux imitateurs des mortels aspirent comme eux à la sanctification par les tortures : ils se mutilent comme leurs prêtres (6) , et tandis que la croyance populaire n*a-
(i)ApuT.Mét. XI.
(a) PAtrSÀir., Arcad., i5. '
(3)HiRODOT. ,11,61.
(4) Julien , cité par Wagiter , p. sSg.
(5) Justin MÀRTTR. Apologet. 9 1, 86. JVonnus apud Gregor. NaziÀKz., p. i3i-i45.y.^ pour d'autres détails sur ces austérités yMém. de l'Àc. des Inscr., V, 117-122.
(6) V., pour le dieu qui se mutile dans les mystères de Samothrace, Creutz!, II, 336.