LIVRE XIII ^ CHAPITRE IV
lui-même deyint partie de la révélation mystérieuse , comme une communication dernière , une
perstitioni abductam , poetieâ snaTÎtate omatum, et potenti eomm qui respublicas admiDÎstrabant masa sustentatam, penitùs retnoverettir , et sola natura , unica theologiae physica; dea , secum habitans, etorbiy tanquam altari insidens, ac sul^ecta pedibus falsorum vulgi naminum simulacra proterens , sese ocuUs offeret. » Le massacre du jeune Baochus , dont nous avons déjà souvent parlé, était aussi la séparation apparente des parties du grand tout, parties qui forment les éléments, les corps, les plantes , les animaux. C'est pour cela que ce dieu, dans Nonnus (Dionys., VI, 174 ^^ suiv.) , avant de tomber sous les coups des Titans , se métamorphose en feu, en ûr, en toutes sortes d^élémcntset de natures. Plutarque (de £i;>p. Delph. ) dit que toutes les légendes qui parlent d*un dieu mort' ou disparaissant, ressuscitant ou retrouvé, signifient tou» jours les révolutions du grand Élre qui contient la totalité de ce qui existe ; de là le complément de cette espèce de drame^pollon rassemble les membres épars de Bacchus , et les enterre dans son temple à Delphes, c'est-à-dire il recompose le grand tout, en> réunissant toutes ses parties (Plut, de Is.). Voici donc une nouvelle explication de la cérémonie. Elle signifiait à-Ia-fois la fabrication du vin, le cours des astres , la souillure originaire de Thomme, son triomphe sur ses passions et ses sens, les convulsions de l'univers physique , le passage de l'état sauvage à Tétat social , et l'absorption de toutes choses pour l'être infini. Dans cette explication panthéistique des mystère* , Apollon représentait l'unité (PttJT. de £i ap. Delph. Procl. in Plat. Akib. .Orph. fragm. éd. Herm., p. 5So); Bacchus , la diversité qui sort de Tunité même. Toutes les cérémonies et les représentations des mystères s^interprétaient alors dans ce sens. Apdlton paraissait toujours sous la même forme, celle d*un jeune homme parfaitement et éternellement beau, parce qu'il ne s'opérait en lui aucun changement. Bacchus avait mille formes différentes; [et sous la figure humaine, il était tour à tour un enfant, un adolescent, un homme fait, un vieilljird. Le genre des poèmes consacres à ces divinités était significatif de ces deux idées. L'hymne qu'on chantait en Thonneur d'Apollon et que les Grecs nommaient lePaean, était grave, d'un rhythme uniforme, composant tm tout régulier , et d'une marche toujours égale. Bacchus préférait le di-
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marque de confiance iiitime^, le résultat d'une étude profonde , un secret enfin qui ne se trans-mettait qu'à un si petit nombre d'élus , avec tant de cérémonies , après de telles préparations , qu'il était entouré d'une obscurité presque sacrée.
Ce qui paraît au premier coup-d'œil inexplicable et contradictoire , c'est que ces hypothèses irréligieuses étaient présentées aux initiés avec toute la pompe de la religion. Le phénomène d'une classe qui , vouée au maintien et à la célébration du culte , appelle autour d'elle , au milieu des fêtes , dans le sanctuaire même des dieux , des hommes en grand nombre , pour leur révéler que la religion qu'elle enseigne au peuple n'est qu'un
ihyrambe , fougueux, désordonné ^ sans suite et sans règle. (Plut. de Is. et Os.) Quelquefois ce n*est point Apollon , mais Vulcain (Ephaistos , le phthas de TÉgypte) qui est le grand tout. U y a dans les symboles panthéistiques des mystères , des images complètement indiennes. Jupiter renfermant Bacchus dans sa cuisse , lors de la mort de Sçmélé, signifiait la cause première contenant Tidée prototype de toutes choses. On racontait dans les Dionysiaques que Jupiter, le Demiourgos, avait englouti Phanès, qui renfermait en lui Tunivers, et qu'alors toutes les parties de Tunivers étaient devenues visibles. De même, dans le Bhaguat-Gita , toutes choses résident dans Crishna , et il les fait voir à Jasada sa nourrice , en ouvrant la bouche. Phanès était le même que Bacchus , et ce dernier, par sa* réunion avec Jupiter , était absorbé dans Tessence de ce dieu. Jupiter, le père de toutes choses, dit Proclus (in Plat. Tim.), les a produits , et Bacchus les gouverne ensuite. Jupiter et Bacchus ne font qu'un, dit Aristide. {Orat. in Bacch.) Cette contradiction, ou plutôt cette fluctuation, par laquelle Jupiter et Bacchus sont tantôt deux divinités séparées, bien qu'en rapport intime l'une avec l'autre, et tantôt la même divinité, est identiquement ce qu'on lit dans les livres sacrés des Indous.
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tissu de fables puériles^ ce phéoomèae paraîtra moins surprenant si Ton r^échit que cette révélation n'était ni le but primitif^ ni le but unique , ni même à aucune époque le but général des mystères.
Deux motifs engageaient les prêtres à recevoir dans leur doctrine cachée ^ des opinions qui chaque jour acquéraient plus de crédit : d'un côté l'intérêt de leur ordre , de l'autre l'amour-propre individuel.
En laissant entrer la philosophie dans les mystères <, ils la rendaient plus indulgente pour les pratiques extérieures qu'il leur importait de conserver. Luttant au-dehors. contre ses progrès , ils transigeaient secrètement avec elle. Ils la désarmaient en l'adoptant. Ils se flattaient de s'en faire une alliée , en lui conférant le privilège de l'initiation. Les privilèges corrompent communément ceux qui les reçoivent. Ce n'était donc pas un mauvais calcul pour le sacerdoce ique de s'associer une classe redoutable , en reconnaissant que dans la réalité rien n'était moin^ éloigné de la philosophie que la religion bien expliquée. Il ajoutait ensuite que ces explications devaient être soigneusement dérobées au peuple ; et le cœur humain recèle je ne sais quel orgueil insolent et absurde qui persuade à chaque individu qu'il possède seul une jraison suffisamment forte pour ne pas abuser de ce qu'il sait. Chacun pense que les autres seraient éblouis par la lumière qui ne fait que l'éclairer.
Aîûsi les prêtres qui', par état, proscriTaîent Tirreligion ,> cherchaient par politique à l'enrôler sousieurs étendards, en ne lui demandant pour prix du traité que le silence
En même temps l'amour-propre individuel favorisait la transaction entre l'incrédulité et les mystères. Les prêtres sont soumis, comme toiis les hommes , à l'impulsion ^irrésistible imprimée par la nature à l'intelligence humaine. Lorsque le doute s'est glissé dans les esprits , il se fait jour dans l'ordre sacerdotal (i); or, les opinions et surtout la vanité sont plus fortes que les intérêts. N'avons-nous pas vu , vers la fin du dernier siècle, l'incrédulité professée par< les ministres des autels (2)? '
Les prêtres du polythéisme obéissaient de même dans leurs mystères à ce calcul et à ce penchant ; ces institutions rendaient leur rôle moins embar-
(1) Quelque libre que paraisse Topinton de chacun , dit un homme de beaucoup d*«6prit, M. de Bonstetten, elle est à la lOBg^ue toujours eutrainée dans la direction de celle de tous.
{2) Je me rappelle à cette occasion un article insère dans le Ptt»' hliciste, il y a bien des anne'es , par un dès hommes les plus spirituels de notre époque, et qui a depuis acquis une hante réputation littéraire. Je veux parler de M. de Barante , qui , dans une analyse des œuvres de Tabbé de Boismont, a fait ressortir avec une sagacité admirable et une ironie piquante, la manière dent le sacerdoce même demandait grâce à la philosophie, quand il parlait au nom de la religion , tâchant de lui procurer une réception plus polie, en la voilant du nom de charité, et en insinuant qu'elle n*était au fond qu'une autre forme de philanthropie.
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Tassant , en les dispensant d'en remplir, les deux parties contrastantes sur le même théâtre et devant les mêmes spectateurs.
L'on pense bien que la morale entra dans les mystères, dès qu'elle devint partie intégrante du polythéisme. Même auparavant , il y avait à Samothrace un tribunal antique qui prononçait sur les crimes , et condamnait quelquefois les coupables à mort ; mais il parait que ce tribunal , d'origine purement sacerdotale^ ne sévissait que contre le parjure, et contre le meurtre commis au pied des autels, c'est-à-dire aggravé par le sacrilège : or, ces deux attentats étaient des insultes faites aux dieux ^ et nous avons distingué entre ces outrages que toute religion interdit dès son origine, et l'appui que la religion ne prête à la morale qu'à une époque plus avancée. Nous fixerions volontiers cette époque, pour les mystères , au temps d'Épiménide. Nos lecteurs savent qu'il fut chargé par Solon de purifier Athènes 4 et Solon, .philosophe à-la-fbis et législateur, dut sentir l'importance d'appuyer les lois et la morale sur la religion.
Alors l'exposition des devoirs qui naissent les hommes entre eux fut une des révélatiops dont on entretint les initiés (i); on leur recommanda la justice (2) , la piété envers les parents , la modé-
tO TiT.Liv. , XLV, 5.
(2) De sages préceptes leur sont inculqués pendant là cérémonie de riniliation. ( Aug. Civ* Dei , II , 6.)
5a me la religiof(^
ration dans les désirs (i). On exigea du récipiendaire une confession générale (2) , et l'exclusion dont on frappa les coupables fut un premier chà* ciment prononcé contre eux (3).
Mais comme la morale des mystères est enseignée par les prêtres , elle difiere plus ou moins de celle du polythéisme public , et revêt plusieurs des caractères que nous ayons remarqués dans la morale sacerdotale. L'iniation devient une condition indispensable de la félicité après cette vie : à -ce prix , les corybantes flattaient leurs adeptes d'une éternité bienheureuse (4). Ce sont les mys-* tères , dit Proclus , qui retirent les âmes de cette prison matérielle et mortelle , pour les réunir aux dieux (5); Le but de l'initiation, ajoute Arrien dans Épictète (6), est d'empêcher que la partie divine de l'homme ne soit plongée dans le bour-* hier ténébreux, et n'éprouve des obstacles à son re-
(1) s. JusTiH, adv. Tryph. , 3, 70.
(1) C*ëta(it au Koès , prêtre nommé ainsi , pour indiquer que sa fonction était d*ëcouter, qu'il fallait s'adresser. Lysandre, requis par le Koès de déclarer son plus grand crime : u Qui le demande , dit-il, les dieux ou toi? Les dieux? Qu'ils m'interrogent euxmêmes. » Antaleidas répondit plus brièvement encore: m Ils le savent. » (Pseudo Plat. Apophth. Lacon.)
{3) Clbm. Alex. Strom. , V.
(4)AcG. Civ. Dei,VII, 24.
(5) Com. in Pol. Platoh; V. aussi Plotot; Ennead. , I, lib. VI; JuiBL. de Myst*; Juuah. , Orat. , V.
(6)111, ai.
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tour vers la divinité. Âristophaae (i), iÈscbiHe(i),v et Sophocle cité par Plutarque (3) , représentent les initiés comme bienheureux à ce seul titre ; eux seuls pouvaient espérer des récompenses dans un autre monde. Les punitions sont le partage exclusif et inévitable des profanes (4)* La cruche brisée dans laquelle on essayait inutilement de puiser de Teau , était le symbole de leur misère. Ils cher-, ehaient en vain l'eau rafraîchissante , c'est-à-dire la révélation qui aurait pu les sauver (5). On voyait dans un tableau de Polygnote , à Delphes , deux femmes condamnées à un éternel supplice, faute d'avoir été reçues dans les . mystères de Gérés (6) : c'est manifestement l'introduction dans le polythéisme libre , de l'idée dominante dans le polythéisme sacerdotal , de cette idée .qui a traversé les siècles pour se glisser dans une secte chrétienne , et qui proclamant le terrible axiome , hors de l'Église point de salut , a créé un genre d'intolérance inconnu aux époques précédentes.. Les Athéniens se considèrent comme obligés de se faire initier avant de mourir (7) : ou initie les
(i) Ran. 773.
(2) In Axiocho.
(3) De Audiend. Poet.
($) Abist. Orat. £leus.
(5) Les yasesdes Danaïdes sont appelés C^/fiet ksàtt^ (^schin. AxicK chus), et l'on reconnaît le mot grec désignant rinitiation.
(6) Pavsan. , Phocid. , 36.
(7) AmsTOPH. Ban* , 36a-368.
A . \ LA REllGlOlf ,
\s tendre (i), les mourants à "^orts d'habits d'initiés (2) ^ -Kfs(3). L'esprit sacerdotal est * ^ue soit la différence des formes; ^n âge, les chrétiens voulaient être >/ en habits de moines.
, our graver cette opinion plus profondément dans les âmes , on avait de nouveau recours à des représentations dramatiques. Des troupes d'initiës paraissaient aux yeux des récipiendaires, sur des prairies émaillées de fleurs, comme d'heureux habitants de l'Élysée , environnés d'une lumière brillante et pure, couronnés de lauriers, et revêtus de robes d'une blancheur éclatante (4)-
Les expiations acquirent une merveilleuse efficacité , et ces expiations s'achetèrent quelquefois d'une manière qui rappelle la vente des indulgences. Les ministres des Orphiques assiégeaient la porte des riches , promettant à quiconque participerait à leurs cérémonies , une immortalité , durant laquelle ils boiraient des vins délicieux , la tête chargée de couronnes (5) ; les profanes, cou-
(i) DoHAT. ad Terent. Phortiu, act., I, i5.
(2) Schol. Tbeoc. Idyll., II, V, la-SG-S;.
(3) Plut, de Is., cap. 3.
-(4) Apulée, metam. STOBés, Or.. 199. WTTTSif bach , de sera numin. vindicta. Plut, de oracul. defect. Une partie des mystères, à ce que prétend Jenitscb , était l'exposition des reliques ou choses sacrées, et la vente des indulgences. Staubdliit , Mag. , II, 129.
(5) Platoh , de Rep. II. LVpitjphe gravée sur le tombeau d*un jeune initie, dont l'inscription nous est parvenue, atteste cette