LIVRE XIII, CIUPITRE IV
Terts de boue , devaient partager les châtiments des Danaïdes. Les Orphiques ajoutaient, à la vérité, que ces traitements seraient la récompense de la justice, ou la punition de l'iniquité; mais un initié , dans leur langage , était toujours un homme juste , et nul n'était injuste que celui qui avait dédaigné l'initiation (i).
Il n'est pas étonnant que les philosophes se soient élevés avec force contre cette partie des mystères. Platon , qui nous a fourni ce que nous avons rapporté sur les Orphiques , se livre contre eux à toute l'amertume d'une vertueuse indignation. Diogène disait qu'il était absurde que des brigands et des meurtriers pussent acquérir, en participant à quelques rites , une éternelle félicité , tandis qu'Épaminondas et Agésilas, faute d'être initiés , seraient précipités au fond du Tartare (2). Démosthène et Théophraste les flétrissent également (3). Comnfe les mêmes circonstances' suggèrent aux hommes les mêmes idées, quelle que soit la distance des époques , Voltaire semble avoir
notion, u Les âmes des morts sont divisées en deux troupes : l'une » erre sans cesse avec angoisse autour de la terre*, Tautre commence » la danse divine avec les astres brillants de la sphère céleste. C'est » à cette armée que j^appartiens. Le dieu de l'initiât ion a été mon » guide. »
(i) Saihtb-Croix , 58a.
(2) DiocEv. Labrt. 9 Vit 3*6.
(3) Saivte-Caoix , p. 417* '
56 DE LA REtlGIOir^
mis eft Ters robjection de Diogèae , loi^quîl a dit , dans un poème célèbre sous trop de rapports :
Vous y grillez , sage et docte Caloir ^ Divin Socrate , éloquent Cicéron.
Les témoignages rapportés ici sont importants, en ce qu'ils nous prouvent que cette théorie sur l'efficacité des initiations était déjà connue avant la décadence du polythéisme. Les religions qui Vécrouleiit , font malheureusement assez bon marché de la morale; et nous verrons plus tard le polythéisme appeler, pour se maintenir, tous les vices à son aide. Mais ici , c'est l'esprit sacerdotal seul qui cherche à mettre la morale dans la dépendance des pratiques , et à la dénaturer pour son intérêt particulier.
On reconnaît encore à d'autres traits cette in-^ fluence du sacerdoce sur la morale. Toutes les religions sacerdotales condamnent le suicide , et cette réprobation est assez remarquable ; car ces religions inculquent , beaucoup plus expressément que le polythéisme-libre de la direction des prêtres , le détachement de ce monde et l'indifiBérence pour tous les intérêts de la vie. Mais le suicide est un moyen d'indépendance , et en cette qualité tous les pouvoirs le haïssent. Nous ne prétendons nullement le justifier , en thèse générale. Il faut le juger par ses motifs , comme toutes les actions humaines. Il est souvent un crime ,^ presque tou-
ÛVRE Xm , CHAPITRE IV. Sj
jours une faiblesse , mais osons le dire , quelquefois une vertu. C'est un crime lorsque , servant en perspective de refuge au mépris qu'on veut mériter sans l'encourir ^ aux châtiments qu'on espère braver sans en être atteint^ il encourage rhomme à des actes coupables ^ en lui offrant un abri contre la peine ; c'est une faiblesse quand , cédant à ses propres douleurs , on oublie qu'on peut, en faisant le bien, adoucir les maux qu'on éprouve; c'est une vertu, si, peu rassuré sur sa force physique ou morale , on craint de céder à des séductions , ou de ne pas résister à des menaces. Celui qui sent , qu'à l'aspect de la torture, il trahirait l'amitié, dénoncerait des malheureux^ violerait les secrets confiés à sa foi , remplit un devoir en se donnant la mort; et c'est précisément pour cela que toutes les tyrannies proscrivent le suicide indistinctement (i). Nousle voyons condamné dans les mystères (2); et Virgile, qui avait calqué sur ce qu'il savait de ces institutions sa peinture des enferâ, fait mention des châtiments infligés à ceux qui ont attenté sur leur propre vie ; cependant le suicide n'était point considéré comme un
(i) Dans la religion lamaïque, les suicides , ainsi que ceux qui ont encouru les malédictions des prêtres , s^agitent sans cesse , dans une douloureuse angoisse , sans que leurs âmes puissent rentrer dans un corps, (Pallâs, Nachrichtcn, etc.)
(2) Pl^. in Phsedon.
crime par les Grecs , et les Romains y voyaient plutôt un signe de force et de maguanimitë (i).
(i) u Inspectu quodam'etÎDStiDCtu p^currere ad mortem , commune cum multis. Deliberare ultra et causas ejus espendere, prouti suascrit ratio, yitae mortîsque coDsilium suscipere, ingentis est animî. )t (Plin. Epist. I, ^a. ) « Quidquid horum tractaveris, confirmatis animum, yel ad mortis, vel ad vitae paticnliam. In ntnimque monendi ac formandi sumus. Etiam cgm ratio suadct finire , non tamen temere, nec cum procursu est impetus. Sic fortîset sapiens non fugere débet e yitâ sed exire. >* (Sbhkc.)