‹ De la répression pénale, de ses formes et de ses effets: Rapports faits à l'Académie desChapitre 11 sur 62 · DES CRIMES · texte numérisé non relu

DES CRIMES

Aux États-Unis d** Amérique, on attache une telle importance à la connaissance de ces causes, que le magistrat qui prononce une condamnation est tenu de rédiger à Tinstant des notes sur les diverses circonstances du crime, sur la vie antérieure du coupable, ses habitudes, ses instincts, sur les faits importants que les débats et Tinstruction ont révélés; il y joint enfin son opinion personnelle sur le degré de perversité de celui qu'ail a jugé. Ces notes envoyées, avec

copie de Tarrêt^. au directeur du pénitencier dans lequel le condamné doit subir sa peine, indiquent à ce fonctionnaire la conduite qu'ail a à tenir envers lui, la nature des exhortations et des encouragements qu'il doit employer à son égard, de manière à pouvoir attaquer dans leur source et avec succès les penchants auxquels il a cédé, les habitudes vicieuses qui Pont perdu.

C'est la juste appréciation des causes qui, pour tout tribunal, constitue la bonne justice.

Mais pour que cette appréciation soit vraiment impressions

*^ * * * de raudience.

éclairée, le juge doit se pénétrer de ce qui se passe dans Tâme d\m accusé au moment où il est amené devant son tribunal, afin de ne pas confondre, avec Faudace d''un coupable endurci, la fausse assurance de l'homme qui veut laisser croire qu'ail n'^a rien à . redouter de Paccusation dont il est Tobjet.

Cest, en effet pour hii, une grande et solennelle épreuve que celle de sa comparution devant ses juges ! Le temps qui précède a été rempli d'^angoisses. Si surtout c''est pour la première fois qu''il est appelé à rendre compte de ses actes , une appréhension extrême le saisit. Le magistrat qui a de l'habileté peut tirer grand parti de cette disposition. S11 se pose en ennemi, s'il n'a pour l'accusé que des paroles amères, au lieu du repentir, il provoquera Tirritation, et il arrêtera sur ses lèvres Taveu qui était peut-être près d''en sortir.

Si au contraire il Tinterroge avec bonté, si, en le plaçant en face de son crime, il s'attache à lui faire comprendre le tort qu'ail a fait à la société et celui

qu'ail s'^esl fait à lui-même, le résultat de cet interrogatoire sera cC^autant plus salutaire à Taccusé que son émotion aura été plus forte. Frappé de cet appareil, nouveau pour lui, identifiant la justice avec celui dont la dignité calme et exempte de passion lui en ofiQre la plus fidèle image, il recevra de tout ce qui se passe sous ses yeux une impression désormais ineffaçable. Que si, nonobstant sa culpabilité, et grâce à la faiblesse des indices qui l'accusent, sa défense sort victorieuse de ces débats, la leçon qu'ail aura subie profitera à son avenir ; il lui suffira de se la rappeler pour résister aux entraînements qui Tout rendue nécessaire.

Nos statistiques criminelles ne nous apprennent pas si, parmi les détenus qui accomplissent leur peine, il s'en trouve beaucoup qui aient été acquittés à la suite d'aune première accusation, mais plusieurs directeurs de lieux de répression nous ont assuré que le nombre des condamnés qui se trouvent dans cette position est très-restreint ; il n'^est surtout pas en rapport avec le nombre des acquittements, puisque ceuxci sont dans la proportion habituelle d'^environ quarante pour cent en matière criminelle, et de quinze pour cent en matière correctionnelle ; preuve évidente que, tout en tenant compte du nombre d'^innocentsqui figurent parmi les accusés, le souvenir qu'^a laissé dans le cœur du coupable, déchargé de l'^accusation, cette heure de sa vie où la justice s'^est manifestée à lui dans toute sa majesté, tempérée par la douceur paternelle de ses formes, a, dans la plupart des cas, porté d''heureux fruits.

L'^influence de ce souvenir n'^est pas moins efficace

sur celui dont la culpabilité reconnue a appelé sur sa tête une condamnation . Si Tinstruction orale de Taffaire a été dirigée comme elle devait Tétre^ la trace de Taudience se retrouvera dans le lieu assigné à la peine; et, pourvu que le condamné reste livré à ses inspirations, pourvu que le souffle de la corruption ne vicie pas Tair qu'ail respire, il se sentira arrêté par le sentiment de douleur et de honte attaché au banc où il s'est assis, sur la pente fatale qui Ty avait amené.

On acquiert cette conviction, lorsque, dans le ré- d'un déienu gime actuel de nos lieux de répression où la viecom- «^«nsia prison. mune entre les détenus existe encore, on observe avec quelque attention le condamné, ou seulement le prévenu ou Taccusé, au moment de son arrivée parmi les autres prisonniers.

S'il est arrêté pour la première fois, ou s''il est sous le coup d^une première condamnation, il paraît aussi surpris que mal à Taise, au milieu des êtres dégradés qui vont faire sa société de chaque jour; ses premiers pas parmi eux sont timides, il se tient à Técart, il est embarrassé de lui-même. Si on pouvait le préserver du contact qu'ail va être obligé de subir, cette précaution si simple aurait une influence décisive sur ses dispositions ; mais il est bientôt entouré, on lui fait honte de sa réserve, on Texcite à s''en dépouiller ; on rinitie aux habitudes de la maison, à ces mœurs nouvelles qui n'^ont aucun analogue dans la vie libre ; on lui apprend la langue des malfaiteurs, les termes techniques qu'ails donnent à chaque chose ; insensiblement on Taguerrit, et après peu de temps il se trouve à Tunisson des antres détenus.

Mais, si 0*^681 à Tétat de récidive qu'ail rentre dans la prison, des yeux exercés Tauront bientôt reconnu ; il ne sera pas nécessaire pour cela de recourir à son dossier : son allure dégagée, son ton suffisant. Pair satisfait de lui-même avec lequel il aborde les autres prisonniers, font tout de suite apercevoir en lui un vétéran du crime, qui a mis de côté toute honte, et qui non-seulement se vantera de ses méfaits, mais qui, pour accroître son importance aux yeux des autres détenus, ne craindra pas de les exagérer.

L** Académie voit par là combien il importe que Tatmosphèredans laquelle le condamné va être placé soit pure. Cest donc un devoir pour la société de la rendre telle, et d''éviter qu'ail se corrompe davantage ou qu'ail corrompe les autres. Si elle néglige ce soin, elle ne pourra accuser qu'acné du trouble nouveau qu'elle recevra des récidives : ce sera son insouciance qui les aura fait naître.

En résumé ; emprisonnement préventif, jugement, condamnation, exécution de la peine, libération, tels sont les points qui méritent de fixer spécialement Tattention du législateur, du magistrat, du moraliste.

Leur examen, nous l'avons dit, est Tobjet de la mission que TAcadémie a daigné nous confier.

Nous avons pensé que nous ne Taccomplirions qu'^imparfaitement si, en ce qui concerne TAngleterre du moins, nous procédions à Taide de nos seules lumières aux investigations dont le plan nous était tracé.

Nous avons donc jugé utile de prier M. Tagent général de notre Société de patronage pour les jeunes

libérés de la Seine, M. de Grellet-Wammy, de nous accompagner. La connaissance parfaite qu'il a de la langue anglaise, une longue expérience acquise dans la sous-direction du pénitencier de Genève, auquel il a consacré plusieurs années de sa vie, et les études pratiques consignées dans un remarquable ouvrage sur les prisons, devaient nous rendre son concours très-utile.

Muni d'ailleurs de Textrait de vos délibérations qui expliquait le but de notre mission, muni aussi de lettres qu'avec une obligeance parfaite Pun de nos honorables confrères, ancien ambassadeur à Londres, et si compétent lui-même dans ces sortes de matières, avait bien voulu nous donner pour quelques hommes éminents de la Grande-Bretagne, nous ne pouvions manquer d'hêtre accueilli avec une bienveillante faveur et de trouver toutes les facilités pour atteindre le but que TAcadémie nous avait assigné.

Page 1