‹ De la responsabilité criminelleChapitre 14 sur 46 · PHYSIOLOGIE. — HÉRÉDITÉ · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE. — HÉRÉDITÉ

L'étude de la responsabilité criminelle devrait toujours débuter par une étude approfondie de la physiologie cérébrale et de l'hérédité. Mais ces deux études préliminaires, même considérablement abrégées, tiendraient à peine dans deux forts volumes. On est donc obligé d'en supposer la connaissance complète au lecteur. Cependant, il n'est pas hors de propos de relever dans l'une et l'autre de ces deux sciences ce qui touche plus particulièrement notre sujet.

Le cerveau est ce qui constitue la partie intellectuelle, morale et consciente de chaque individu. Cette affirmation est rigoureusement exacte, à quelque école philosophique que l'on appartienne. L'école spiritualiste ne peut pas considérer comme indépendants de l'encéphale l«s phénomènes intellectuels, moraux et cons-

cienls. Une telle affirmation recevrait des observations scientifiques de trop fréquents et de trop éclatants démentis. Les philosophes de cette école affirment donc que, pour se produire dans leur normalité, les phénomènes intellectuels, moraux et conscients ont absolument besoin d'un cerveau normal. Par conséquent, que Torgane soit cause primitive directe et productrice des phénomènes, ou qu'il en soit seulement la cause secondaire, mais absolument indispensable, notre affirmation est pleinement justifiée.

Si tous les cerveaux étaient semblables, les phénomènes de Tintelligence et de la psychologie seraient identiquement les mômes chez tous les individus. Mais il est loin d'en ôlre ainsi;, sans doute les cerveaux sont semblables en ce sens que chez tous les hommes ils sont capables des mômes opérations. Cependant il ne faut pas être grand observateur pour s'apercevoir que chez certains hommes les facultés intellectuelles et morales peuvent être singulièrement développées, tandis que chez d'autres elles sont réduites à un état absolument rudimentaire.

Les cerveaux peuvent différer : A, au point

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de vue anatomique; B, au point de vue fonctionnel; C, au point de vue pathologique, alors qu'une lésion non incompatible avec la continuation de Texistence se manifeste sur cet organe» Si on voulait aller au fond des choses, on pourrait certainement dire que la première de ces trois divisions comprend toutes les autres, attendu que le plus souvent, et Tavenir dira toujours, les lésions fonctionnelles sont sous la dépendance d'un état anatomique différent, et que si cette différence anatomique a jusqu'ici échappé à notre déterminisme, elle ne sera pas toujours en dehors de sa sphère. La môme remarque peut s'appliquer aussi aux différences pathologiques qui constituent le groupe des névroses, dans lesquelles on n'a pu jusqu'ici découvrir aucune lésion matérielle, et dans lesquelles un avenir plus ou moins éloigné démontrera toujours une lésion de tissu ou une lésion moléculaire ou bien encore une composition chimique défectueuse. Quoi qu'il en soit, conservons les trois subdivisions que nous venons d'indiquer.

A. Les cerveaux peuvent différer de par leur anatomie, soit [a) macroscopique, soit (b) microscopique ou histologique.

a. Différence de poids, de volume, de configuration topographique, de consistance, de développement plus ou moins prononcé de telle ou lelle partie, de conditions circulatoires comprenant soit les conditions intrinsèques de Toi^ane cérébral, soit celles de ses enveloppes.

b. Différence dans le nombre, la forme, la qualité, les anastomoses des cellules nerveuses de la substance grise, qui sont le dernier élément irréductible de l'activité psychique ; différence dans Tabondance plus ou moins grande de la substance qui unit et sépare ces cellules; différences dans le réseau capillaire nutritif, et par conséquent dans le mode d'après lequel s'effectue la nutrition intrinsèque aussi bien que les échanges moléculaires.

B. Différences au point de vue fonctionnel. — Nous ne pouvons encore affirmer que ces variations sont toujours dues à une anomalie de la composition physico-chimique du cerveau. Mais il est positif qu'elles se révèlent par un fonctionnement allant de l'écart le plus léger des fonctions normales, aux plus graves perturbations intellectuelles, qu'il serait beaucoup trop

long d'énumérer seulement, et qui varient défi. Cabadé. 4

puis ridée erronée sur un point quelconque de la sphère habituelle des idées, jusqu'à la manie aiguë avec son caractère le plus saillant et le plus dramatique. Ce sont ces cerveaux qui parfois sont le siège de conceptions délirantes plus ou moins accentuées, qui souvent sont légués et se perpétuent de génération en génération par voie d'hérédité.

C. Les différences au point de vue pathologique comprennent aussi trois ordres de troubles cérébraux comprenant : (a) les maladies sans Icsions ; {b) les maladies causées par une lésion matérielle; (c) les intoxications.

a. Dans celte catégorie rentre la grande classe des névroses, l'hystérie, l'épilepsie, la chorée, etc., ou bien encore tout un ensemble morbide dans lequel le cerveau est gravement et profondément atteint, comme par exemple ce complexus morbide connu sous le nom de neurasthénie, qui, lorsqu'il existe chez un individu, suffit à bon droit pour rendre suspectes les fonctions psychiques du cerveau qui en est ou qui en a été le siège, comme s'il s'agissait d'une névrose parfaitement définie.

b. Les différences produites par les lésions

matérielles sont aussi fort nombreuses : les hémorragies, les ramollissements, les scléroses, les tumeurs, les compressions quelconques, les oblitérations vasculaires, etc., etc.

c. Enfin les poisons divers peuvent aussi imprimer au cerveau un fonctionnement tout à fait anormal, telles sont les intoxications par l'alcool, le plomb, le tabac, la morphine, etc.

On voit, par cett« longue énumération qui comprend uniquement les titres de volumineuses monographies, et qui est loin d'être complète, ne comprenant pas les cas nombreux où le cerveau peut être troublé à distance et par action réflexe, comme les délires qui sont sous la dépendance d'une grossesse, d'une hypertrophie de la prostate, etc., l'étendue considérable des variations cérébrales. Chacune de ces difl'érences a, ou peut avoir pour conséquence, une perturbation plus ou moins complète dans le fonctionnement du cerveau, dans la rectitude des idées, des notions, des jugements, du pouvoir volitif ou moteur. Certaines malformations agissent sur les centres idéo ou excito-moteurs, de telle sorte que des séries d'actes plus ou moins délictueux en peuvent résulter, constituant

rimpulsion fatale dans toute sa tyrannie.

N'est-il pas absolument sûr que chacune des altérations que je viens d'indiquer rapidement constitue un cerveau taré, c'est-à-dire un cerveau dont le fonctionnement ne peut pas être normal? Par conséquent, l'acte conçu ou commis en vertu d'une cérébration aussi vicieuse ne doit pas ôtre considéré comme un acte délictueux ou criminel, mais comme le produit d'un cerveau malade, alors même que quelques vestiges de conceptions justes et normales surnagent çà et là dans un encéphale ainsi frappé. Prenons par exemple l'une des lésions cérébrales les plus vulgaires et que tout le monde a eu l'occasion d'observer maintes fois : l'hémorragie cérébrale. Ne voit-on pas encore assez souvent, un individu, après avoir subi une apoplexie cérébrale ou méningée, sembler pendant quelque temps conserver, sinon l'intégrité, du moins la majeure partie de ses fonctions intellectuelles et morales, puis, brusquement, être pris de véritable épilepsie, dont les attaques pourront être plus ou moins fréquentes? Je veux bien admettre que si l'épilepsie s'est montrée avant que cet individu ne devienne un délinquant, il sera

considéré comme irresponsable, mais si Tacte violent ou criminel a été commis par l'incitation d'un cerveau dont la lésion aboutit à Tépilepsie et avant Tapparition de celle-ci, le délinquant sera certainement condamné, et cependant il est certain que Ton a affaire à un individu absolument irresponsable.

Nos connaissances au sujet des localisations cérébrales sont encore tellement rudimentaires, tellement embryonnaires, que nous ne saurions tirer un argument de l'importance de la lésion, ni de son siège. S'il existe dans le cerveau des cellules qui ont été dénommées cellules volitives et si ces cellules sont agglomérées à certains points du cerveau, il est bien positif que la moindre lésion portant sur ce territoire déterminera des troubles profonds de la volonté. Il en serait de même si certaines cellules étaient affectées aux phénomènes de mémoire ou de jugement, ces diverses facultés seraient ou détruites ou profondément perturbées, dès que les éléments anatomiques qui présideraient à leur production seraient atteints dans leur intégrité. Nous pouvons d'autant moins tirer un argument, de la gravité plus ou moins grande de la

lésion, comme cause productrice des vices de ridéation, qu'il est constant que certaines maladies telles que l'hystérie, Tépilepsie, etc., donnent lieu aux plus étranges aberrations d'actes, de pensées et de paroles, et cependant dans bien des cas, les recherches les plus minutieuses de l'anatomie pathologique et les analyses chimiques les mieux conduites ont été incapables de révéler, soit la moindre lésion, soit le changement de composition le plus léger. Nous pouvons donc tirer cette conclusion de ce qui précède : Dès le moment qu'une lésion cérébrale, quelque minime qu'elle soit en apparence, est dûment constatée, il n'est pas de trouble intellectuel ou moral qui n'en puisse être la conséquence.

La recherche des anomalies que le cerveau peut présenter aux divers points de vue que nous venons d'indiquer s'impose donc absolument au médecin légiste. Le médecin désigné par le tribunal ne doit jamais oublier que sa mission consiste, non pas à établir la culpabilité de tel ou tel accusé, mais à éclairer la justice. Or, la première question qui se pose est celle-ci : L'inculpé est-il un malade ou un criminel? Certains crimes, par leur étrangeté, par leur phy-

sionomie spéciale, et surtout par les actes que le meurtrier commet, soit avant, soit après, semblent nettement indiquer que Ton a affaire à des cerveaux malades.

La grande erreur qui certainement a entraîné la condamnation de bien des malades considérés comme des criminels, a été cette doctrine en vertu de laquelle un cerveau normal, dans bien des actes et des idées émanant de lui, devait nécessairement être en tout considéré comme normal ; que toutes ses conceptions, toutes ses volontés impulsives et inhibitoires, devaient ne s'écarter en rien de ce qu'elles sont dans l'immense majorité des cas. C'est là, on ne saurait trop le redire, une erreur grossière ne pouvant subsister qu'à l'encontre des faits quotidiennement observés.

Tout le monde sait que certains cerveaux ne peuvent pas percevoir certaines sensations ou évoquer certaines idées sans que leur intégrité fonctionnelle n'en soit profondément troublée. Telle est la source de tous les crimes dits passionnels sur lesquels on a tant et si longtemps discuté, et qui sont encore Tocca^ sion de si grandes surprises. Tous les jours et

sur tous les points de la France, le jury acquitte des gens dont le crime est certain, hautement avoué, parce que dans leur bon sensées juges comprennent que dans certaines situations la volonté peut hésiter et fléchir, et que, par conséquent, le meurtrier n'est pas responsable de Facte qu'il a commis. Il y a là un grand fait indéniable d'acheminement vers l'idée juste que l'on doit avoir de la responsabilité. Certes, s'il est admis qu'un homme dont le cerveau jouit pleinement de sa rectitude fonctionnelle n'a plus de responsabilité quand une grande passion s'est emparée de lui, ne peut-on pas admettre qu'un cerveau mal conformé, atteint de malfonnation physique ou morale, vicié par une hérédité fatale, ou intoxiqué, est aussi irresponsable? Le cerveau est-il donc le seul organe de Téconomie qui ne puisse avoir à certains moments donnés une défaillance ou un trouble fonctionnel, inexplicable si on le veut, mais réel? Tous nos organes présentent de pareilles anomalies, qui, tout étranges qu'elles paraissent, n'en sont pas inoins indéniables. Tout le monde sait, pour ne prendre qu'un exemple, que certains estomacs dont les fonctions ne laissent rien à

désirer et qui sont absolument normaux, se refusent toujours à opérer la digestion de tel ou tel aliment, que Testomac du voisin digérera parfaitement. Et cependant quelle différence profonde et certainement quelle complexité plus grande dans les phénomènes d'idéation ou de volonté, que dans les phénomènes qui consistent à mener à bien une digestion stomacale !

Il existe donc des différences complètes, absolues, radicales entre les cerveaux môme les plus normaux, les mieux pondérés, les plus moyens pour ainsi dire. Bien des gens délirent complètement au moindre trouble circulatoire, tandis que d'autres conservent l'intégrité de leur intelligence avec des fièvres extrêmes. Bien des gens délirent s'ils absorbent une faible quantité d'alcool, de café, de thé, de tabac, etc. Et cependant, en dehors de ces causes dont l'énumération serait longue, leur cerveau ne laisse rien à désirer au point de vue fonctionnel. Ces différences de réaction en présence d'un facteur identique montrent bien qu'il doit exister une différence dans la structure ou la composition de l'organe, que parfois nous pouvons signaler et démontrer, mais que le

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plus souvent nous sommes obligés de classer sous la rubrique de désordres fonctionnels, ne pouvant pas démontrer le désordre anatomique. C'est en effet sous ce vocable que sont désignés d'ordinaire les troubles cérébraux qui sont sous la dépendance de l'hérédité, dont nous avons à dire quelques mots pour compléter les généralités de ce chapitre, en nous en tenant aux faits qui se rapportent le plus à notre sujet, la responsabilité criminelle.

L'hérédité est une force singulièrement puissante, c'est elle qui gouvernelemonde et le maintient ce qu'il est, c'est elle qui assure la perpétuité des espèces et aussi qui permet la venue des races par sélection naturelle ou artificielle. Sans cette propriété inhérente à la matière organisée, de se perpétuer toujours adéquate à elle-même, non seulement dans ses grandes lignes, mais souvent dans des détails imperceptibles, l'aspect du monde extérieur serait toujours mobile et changeant. Chaque organisme n'est autre chose qu'une ou plusieurs cellules détachées d'un ou de deux générateurs, se multipliant et aboutissant en fin de compte à un nouvel être qui sera le résul-

tat de la vie particulière de la cellule détachée du générateur. Quand une parcelle d'une plante arrive à se nourrir par elle-même et en dehors de celle-ci, donnant ainsi naissance à un nouveau végétal, celui-ci sera évidemment la continuation en principes et en propriétés du tronc dont il émane. 11 en est de même de l'organisme animal, qui est le produit de deux cellules qui se sont fusionnées Tune dans l'autre en mélangeant leur substance. Le nouvel être qui en résultera présentera des propriétés identiques et une structure semblable à celle que présentent les deux organismes d'où la cellule a été détachée.

En ce qui touche la substance nerveuse, l'hérédité a le pouvoir de transmettre un certain agence ment des éléments qui la constituent. Il résulte de ce fait, que non seulement la sensibilité e t la motilité, mais encore certaines idées et certains actes adaptés à un but se transmettront semblables et parfois identiques, des deux générateurs à l'engendré. C'est cet agencement spécial, héréditaire, qui porte les animaux à effectuer certains actes dont l'ensemble a reçu le nom d'instinct, mot absolument vide de sens s'il signifie une entité indépendante du système nerveux,

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mais parfaitement acceptable et justifiée en l'entendant comme je viens de l'indiquer. L'arrêt du chien de chasse mis pour la première fois en présence du gibier, la frayeur du cheval en présence des émanations d'un fauve qu'il ne voit pas^ la larve d'insecte qui, venant toujours à la vie après la disparition de ses parents, se livre pourtant à des actes appropriés à la conservation de sa progéniture à venir, les constructions de l'abeille et du castor, la constitution des sociétés de fourmis, etc., etc., tous ces faits étaient et sont encore envisagés par certains auteurs comme étant purement instinctifs. C'est là une explication d'autant plus commode qu'elle est plus vague et que chacun la peut entendre comme il lui plait. Or tous ces actes ne sout autre chose que le résultat d'une certaine conformation cérébrale ou nerveuse, fidèlement transmise par l'hérédité. Il en est de même pour l'homme. Nous et nos contemporains nous sommes le fruit d'une hérédité, qui a depuis longtemps modifié notre substance nerveuse, nous avons une supériorité marquée sur les Fuégiens, les Australiens ou telle autre peuplade sauvage qui n'a recueilli de ses ancêtres d'autres idées que celles qui ont

trait au bien-être ou à la satisfaction des appétits. Ces peuples se rapprochent à peine du développement intellectuel des animaux et bien souvent leur sont inférieurs dans les manifestations intellectuelles ou morales. Sans doute certains individus de ces races inférieures ont parfois été rendus à peu près présentables par une patiente éducation, mais les vieux penchants héréditaires sont là, peut-être un moment voilés par cette éducation qui le plus souvent n'a réussi qu'à créer l'hypocrisie. Puis, soudainement, en présence d'une impression qui réveille la disposition héréditaire des centres nerveux, celle-ci reprend le dessus et l'individu qui donnait les plus belles espérances à ses éducateurs redevient le parfait sauvage qu'il est et n'a pas cessé d'être de par ses ancêtres. Letourneau (1) cite le curieux exemple d'un Botocudo reçu docteur en médecine à l'Université de Bahia, qui, se retrouvant en présence de ses forêts natales, jeta bien loin son bonnet de docteur et retourna errer tout nu au milieu d'elles.

C'est que, en effet, la civilisation d'un peuple

(1) Letourneau, article Hérédité du Dictionnaire encyclopéd. des se, médicales f 4' série, t. Xllf^ p. 601.

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n*est jamais une chose qui puisse s'accomplir avec promptitude, c'est peu à peu, lentement, et par la force accumulée de l'hérédité, qu'un peuple arrive à un certain degré de développement. Les idées et les dispositions artistiques qui constituent une civilisation doivent s'immobiliser en quelque sorte dans le cerveau de la plupart des hommes. Il se forme ainsi une prédisposition encéphalique que l'hérédité reproduit et transmet intacte de générations en générations, s'augmentant encore à chacune d'elles d'une certaine somme d'acquisitions nouvelles. Il n'a pas fallu moins de quatorze siècles pour que l'admirable civilisation gréco-romaine dont nous avons recueilli les précieux débris, sub« mergée par les invasions de barbares, se montre à nouveau. Et encore cette renaissance a fleuri d'abord parmi les peuples qui descendaient de ces premiers en civilisation, ayant conservé de leurs ancêtres une prédisposition plus grande à la genèse de certaines idées. Encore faut-il remarquer que pendant les siècles de ténèbres, si quelque personnalité éminente s'est élevée beaucoup plus haut que la moyenne ordinaire, par les qualités qui constituent réellement l'homme^

dont le développement cérébral mérite le nom de civilisé, c'est dans la race gréco-latine qu'il a paru, et cela dans la très grande majorité des cas. L'hérédité cérébrale et par conséquent psychique est donc une puissance indéniable dont les effets ne sauraient être contestés. Dès lors, on comprend l'influence décisive que nos générateurs exercent sur nos actions ultérieures. Nous les continuons au moral comme nous les continuons au physique, le premier de ces termes étant la conséquence nécessaire et presque fatale du second. Sans doute l'éducation doit toujours entrer en ligne de compte, par elle un cerveau anormal peut arriver à fonctionner avec plus de rectitude, par l'exercice raisonné, méthodique de certains de ses éléments, tout comme un membre difforme peut dans une certaine mesure arriver à rendre quelques services. Mais il ne faut pas en exagérer l'importance. Et d'abord l'éducation a d'autant plus de chances de donner de bons résultats, que l'hérédité a déjà préparé les voies par un agencement spécial du cerveau. Car il ne faut pas perdre de vue que l'éducation n'agit qu'en suscitant des idées nouvelles assez fortes, assez puissantes pour acca-

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parer Tinflux nerveux aux dépens d'autres idées ou d'autres actions qui ne sont que des réflexes plus ou moins perfectionnés.

Le fait de la transmission héréditaire des maladies encéphaliques a été mis hors de doute par les expériences de Brown-Séquard sur des cobayes femelles que des sections médullaires rendaient épileptiques et qui transmettaient l'épilepsie à leurs petits. Chez l'homme tous les auteurs et tous ceux qui observent autour d'eux ont remarqué la même transmission des qualités morales et physiques avec toutefois certaines variations mises en lumière par Moreau (de Tours). C'est ainsi que Ton peut, étant donné un cas de folie, remonter progressivement la série ancestrale et voir que ce cas pathologique a lentement évolué de générations en générations, .en passant par des phases successives de manie, d'épilepsie, de mélancolie, de mysticisme exagéré; comme il peut aller ea s'atténuant dans les générations ultérieures en suivant des phases décroissantes arrivant quelquefois à se résoudre et se terminer en des bizarreries de caractères plus ou moins accentuées. La progression ascendante ou descendante plus

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. OU moins prompte étant due à Tinfluence correctrice du consort.

Les observations et les travaux de Morel (1) et de Moreau (de Tours) (2), ceux plus récents de Lasègue (3) et de Magnan (4) ont mis en évidence ce pouvoir de transformation que possède l'hérédité. On ne voit en effet aucun cas de folie, et certainement on pourrait dire de crime, qui ne soit annoncé en quelque sorte dans les générations qui ont précédé le fou, ou le criminel. Tantôt ce sera chez les auteurs une neurasthénie qui aura marché en accentuant de plus en plus la perturbation nerveuse, donnant d'abord naissance à un être désiquilibré, ou possédant un caractère des plus bizarres, des impressions irrésistibles vers certains actes, ou encore à un choréique, à un dipsomane, à un épilep tique, et bientôt à un fou criminel ou à un aliéné ; tantôt au contraire cette même hérédité partant de la folie ira s'affaiblissant de gé-

(1) Morel, Traité des maladies mentales, Paris, 1860. Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales. Paris, 1857.

(2) Moreau de Tours, La physiologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de V histoire. Paris, 1859.

(.3) Lasègue, Études médicales. Paris, I8s4.

(4^ Magnan, Annales méd. psychologiques^ années 1885-1885.

nérations en générations pour aboutir finalement à la neurasthénie qui en sera le dernier vestige. Donc l'hérédité ne transmet pas fidèlement la même maladie nerveuse ; ce qu'elle transmet avec une implacable fatalité, c'est un cerveau vicié, soit dans son arrangement moléculaire, soit dans ses prédispositions organiques. Cet ensemble que l'on a désigné sous le nom d'état névropathique, état qui peut être envisagé comme une sorte de terrain favorable où fleuriront toutes les conceptions morbides parfois les plus étranges. Or cet état névropathique est certainement constitué le plus souvent par une malformation cérébrale de l'ordre anatomique et peut, par conséquent, porter soit sur les facultés intellectuelles, soit sur les facultés morales, soit enfin sur l'organisation physique.

Ces différentes modalités du retentissement héréditaire peuvent affecter entre elles de nombreuses combinaisons, avec prédominance plus ou moins complète de l'une ou de l'autre modalité que nous venons d'indiquer. On les voit même quelquefois les exalter de manière à constituer l'individu qui les présente à l'état d'exception.

D'après certains auteurs à la tête desquels

il faut citer M. le professeur Bouchard (I), la puissance héréditaire serait encore plus redoutable dans son pouvoir de transformation, attendu que les grandes diathèses comme la tuberculose, Tarthritisme, la scrofule, etc., pourraient aboutir aussi à des troubles cérébraux pouvant modifier d'une façon complète le fonctionnement normal de l'encéphale. La théorie du célèbre professeur est incontestablement à l'abri de toute discussion: Les maladies qui sont caractérisées par un ralentissement de la nutrition ont pour conséquence une accumulation dans les éléments anatomiqucs de l'économie des substances que le travail dénutritif devrait faire disparaître, et qui séjournent encore dans l'économie. Par conséquent un changement moléculaire dans la composition chimique de certains organes est la conséquence de cette stagnation. Or comme le cerveau et les éléments qui le constituent ne sont pas à l'abri d'une dénutrition imparfaite, il se peut parfaitement que les cellules nerveuses en soient modifiées, et la conséquence de ce nouvel état de choses sera un fonctionnement anor-

(1) Bouchard, Maladies par ralentisse ment de la nutrition. Paris, 1385.

pulations tout à fait criminelles, chez elles les divers délits contre les personnes et les propriétés sont extraordinairement fréquents, probablement parce que quelques criminels se sont réfugiés dans ces endroits, y ont fait souche, transmettant leurs prédispositions cérébrales au crime à leur descendance. Le fait serait assez fréquent en France où il n'est pas rare de remarquer que toute la criminalité d'une région ou d'un département évolue toujours dans un certain rayon. En Italie, Sighele (1) a signalé le village d'Artena dans la province de Rome où on trouve 552,75 criminels pour 100 000 habitants, alors que dans le reste de l'Italie il n'y en a que 94,58. M. Fauvelle (2) a signalé en France un village, situé non loin de la forêt des Ardennes, où la proportion criminelle est aussi disproportionnée. Cependant on peut se demander si l'hérédité est le seul facteur à invoquer, et si les influences telluriques et cosmiques ne sauraient être dans une certaine mesure considérées comme facteurs.

Tous les observateurs, depuis les temps les

(I) SighelCj Arch, de psychiatrie, 1890-1891.

^2) Fauvelle, Bulletin de la Société d'anthropologie, 1891.

plus reculés, ont remarqué que l'hérédité dans toutes les manifestations n'était pas fatale du moins d'une façon immédiate. Souvent on voit les prédispositions d'un auteur ne pas se transmettre sûrement à son enfant, mais bien soit au rejeton de celui-ci, ou encore atteindre la troisième, voire même la quatrième génération. Si bien qu'en fait d'animaux comme en fait d'humains, il est d'usage de montrer un long arbre généalogique comprenant une suite d'individus tous bien doués sous le rapport des qualités morales. C'est là la raison d'être des aristocraties où le gouvernement est sensé appartenir à ceux qui peuvent établir une longue série d'ancêtres doués des qualités remarquables qui font l'homme de guerre ou Thomme de gouvernement. Quand les familles ainsi étudiées ont occupé une situation qui mette en évidence chacun de ses membres, on peut voir clairement combien les qualités ou les défauts physiques et moraux sont vivaces et persistants dans la série des descendants. Cette étude a été faite par M. Beulé (1) pour la descendance de Ger-

(I) Beulé, Portraits du siècle iC Auguste (Revue des Deux- Mondes, 1868-1869-1870).

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fi) V. Jinnfhït Éludes sur la sélection dans ses rapports untK* /'/tffrMlé r/ist l'homme. Paris, 1881.

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atavique est indéniable el il exerce son action après bien des générations. C'est ainsi que souvent encore on voit naître des ânes et des chevaux qui portent des raies transversales aux jambes avec alternance de noir et de fauve, ou bien encore une raie dorsale ou scapulaire.

Toutes ces marques indiquent l'influence ancestrale du zèbre dont pourtant nos chevaux actuels sont séparés par un nombre considérable de générations.

M. de Quatrefages relate des faits qui démontrent que les choses se passent de même chez les moutons. Les bergers d'Andalousie ont sacrifié de tout temps tous les agneaux qui naissent dans leurs troupeaux avec la moindre tache blanche, et cependant chaque année il en naît quelques-uns qui viennent témoigner d'un ancêtre blanc. D'après le môme auteur, il existe en Angleterre une race pure de moutons noirs. Vers l'an 1800, on fut obligé, à l'occasion des guerres, de donner aux brebis un bélier blanc, qui ne féconda les femelles que cette année-là. Or depuis il naît tous les ans un ou plusieurs agneaux portant un stigmate blanc en un point quelconque de leur corps, témoignant ainsi que

leur organisme se souvient de cet ancêtre d'occasion. Si Ton songe que depuis lors il y a eu quatre-vingt-dix générations de ces animaux, et qu'un môme nombre de générations humaines nous reporterait aux époques de Romulus, on se demande comment il se peut faire qu'il existe parmi nous quelqu'un qui se trouve à l'abri de pareilles influences ancestrales.

En effet les choses sont absolument semblables chez l'homme, le fait a été mis hors de doute par les travaux de M. Martin de Moussy (1 j, avec un grand luxe de preuves qu'il serait trop long d'énumérer. Bien souvent on voit parmi nous apparaître un individu, qui est une brusque résurrection d'un ancêtre mort depuis de longs siècles. M. de Quatrefages croit que les hommes roux qui naissent parmi nous viennent directement de certains types préhistoriques qui présentaient la même coloration. On conviendra, que si l'homme primitif, notre ancêtre, possède encore une force suffisante pour se manifester de nos jours au point de colorer le système pileux, et de couvrir la peau de pigment roux

(I) Martin de Moussy, Bulletin de la Soc, d'anthropologie, 1866, p. 288.

chez ses arrière-descendants, on peut bien admettre que son influence peut s'exercer aussi sur le cerveau, au point de lui transmettre des propriétés différentes et des manières de penser et de juger tout à fait anormales.

Telle est du reste l'opinion de Lombroso et de bon nombre de ses disciples. Pour eux le criminel ne serait autre chose qu'une réapparition de Thomme primitif, dont il présente du reste nombre de particularités anatomiques sur lesquelles nous aurons à nous étendre longuement. Sans admettre une opinion aussi radicale, qui du reste n'est pas démontrée, on peut bien admettre que bon nombre d'entre nous naissent en possession d'un cerveau notablement influencé par un ancêtre, vivant il y a de cela plusieurs siècles, c'est-à-dire à une époque où la vie humaine, la propriété, la pudeur étaient loin d'ôtre choses sacrées et où les attentats étaient monnaie courante. S'il en est ainsi, il n'est pas difficile de comprendre que cet individu sera dans notre société un incorrigible délinquant.

D'après plusieurs auteurs, ce ne seraient pas quelques exceptionnels sujets, qui naîtraient ainsi avec les caractères de l'homme primitif.

mais bien tous les hommes. Il est positif que tous les enfants naissent avec une tête et des penchants qui rappellent le crâne et les instincts de rhomme préhistorique. Crâne aplati, presque constamment brachycéphale, même chez les peuples dont la dolichocéphalie est la règle générale, développement considérable des régions temporo-occipitales , qui sont le siège des actes impulsifs, peu ou point d'idées, mais prédominance singulière des réflexes. La configuration cérébrale est en harmonie avec ces modifications de la voûte crânienne. Le cerveau de Tenfant n'a pas de circonvolutions bien nettes, elles sont plus ou moins aplaties, mais ne présentent jamais, dans les premiers temps de la vie, la netteté et le relief qu'elles auront plus tard.

La conséquence d'une pareille conformation de l'appareil crâno-encéphalique est d'abord un mépris absolu de la vie humaine, de la propriété, de la pudeur, une appétence extrême de tout objet nouveau, une mobilité extrême de sentiments, telles sont à peu près les tendances de l'enfant. Ce sont aussi celles do l'homme primitif, et aussi celles des peuplades sauvages dont la

marche vers l'évolution humaine parfaite ne dale pas d'une époque aussi ancienne que la nôtre. Mais ce que Tenfant qui naît de nos jours jxorte le plus ordinairement, c'est un cerveau certainement construit et disposé d'après le plan légué par nos premiers ancêtres. Dans ce cerveau une hérédité plus récente a disposé les éléments nerveux de telle sorte que^ par une éducation plus ou moins complète, les idées de bien et de mal, de devoirs sociaux et d'altruisme peuvent y prendre naissance et atteindre im développement d'autant plus considérable, que cette influence héréditaire, dernière venue, a plus profondément modifié les cellules de la substance grise et la complexion cérébrale caractéristique de rhomme primitif.

Telles sont les grandes lignes des faits généraux sous lesquels on ne saurait avoir une idée exacte de la responsabilité criminelle. Nous avons maintenant à étudier les criminels qui sont tels par raison analomique, et ceux qu'un fonctionnement défectueux du cerveau a conduit à la violation des lois.

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