CHAPITRE XIV
Dernières réflexions sur la liberté individuelle.
J'ai terminé mes recherches sur la responsabihté. Je les livre à des hommes plus éclairés , pour qu'ils les perfectionnent, jusqu'à l'époque où nos Représenfans seront appelés à s'en occuper. Mais je ne puis finir cet ouvrage, sans ajouter quelques réflexions sur la liberté individuelle, tant pour justifier l'importance que j'ai attachée à tout ce qui concerne cette liberté , que parce qu'un point de vue sous lequel je ne sache pas qu'on l'ait considérée jusqu'ici s'est offert à moi.
La faculté d'attenter à la liberté individuelle n'est autre chose , que la puissance d'imposer à un individu une contrainte quelconque , sans indiquer les motifs de cette contrainte, et sans être obligé de prouver qu'elle a été méritée et qu'elle est autorisée par la loi. Cette faculté peut s'éten^ dre depuis l'interdiction d'Iiabiter tel ou tel lieu jusqu'à la détention, et depuis Ja détention simple jusqu'à ces eniprisonnemens dans des cacliots mal sains , dans des souterrains obscurs , dont
(78) ridée seule excite notre indignation et révolte notre sympathie.
Plusieurs ne voient dans cette faculté attribuée au Gouvernement , qu'une mesure de police, et comme apparemment ils espèrent en être toujours les distributeurs, sans en être jamais les objets, ils la trouvent très-bien calculée pour le repos public et pour le bon ordre. D'autres, plus ombrageux, n'y aperçoivent pourtant qu'une vexation particulière. Mais le péril est bien plus grand. J'ai développé, dans un écrit précédent , les dangers de l'arbitraire pour la religion , pour la morale , pour les progrès intellectuels , pour l'industrie, pour la dignité sociale, et pour le bonheur privé (i). En y réfléchissant encore, de nouvelles considérations m'ont frappé.
Donnez à un gouvernement la puissance d'attenter à la liberté individuelle , et vous anéantissez toutes les garanties qui sont la condition première et le but unique de la réunion des hommes sous l'empire des lois.
Vous voulez l'indépendance des Tribunaux, des Juges et des Jurés. Mais si les membres des Tribunaux , les Jurés et les Juges pouvoient être
(i) De l'Esprit de conquête et de l'usurpation, paga l33-i6i, 4'- édition.
(79 ) iirrèiés arbitrairement, que deviendroit leur indépendance ? Or , qu'arriveroit-il , si Tarbitraire étoit permis contre eux, noa pour leur conduite publique , mais pour des causes secrètes ? I/autorité sans doute ne leur dicteroit pas ses arrêts , lorsqu'ils seroient assis sur leurs bancs , dans Tencfeinte inviolable en apparence où la loi les auroit placés. Elle n'oseroit pas même , s'ils obéissoient à leur conscience, en dépit de ses volontés , les arrêter ou les exiler , comme Jurés ou comme Juges. Mais elle les arrêterait, elle les exileroit, comme des individus suspects. Tout au plus attendroit-elle que le jugement qui feroit leur crime à ses yeux fût oublié, pour assigner quelque autre motif à la rigueur exercée contre eux. Ce ne seroient donc pas quelques citoyens obscurs que vous auriez livrés à l'arbitraire de la police ; ce seroient tous les Tribunaux , tous les Juges , tous les Jurés, tous les accusés, par conséquent, que vous mettriez à sa merci.
Dans un pays où l'autorité disposeroit sans jugement des arrestations et des exils , en vain sembleroit-on , pour l'intérêt des lumières , accorder quelque latitude ou quelcpie sécurité à la presse. Si un écrivain , tout en se conformant aux lois, heurtoit les opinions ou censuroit les actes de Fautoriié , ou ne l'arrêteroit pas , on ne Texileroit
pas comme écrivain, onTarrêferoit, on l'exileroit, comme un individu dangereux, sans en assigner la cause.
A quoi bon prolonger par des exemples le développement d'une vérité si manifeste? Toutes les fonctions publiques, toutes les situations privées, seroient menacées également. L'importun créancier qui auroit pour débiteur un agent du pouvoir, le père intraitable qui lui refuseroit la main de sa fille, Fépoux incommode qui défendroit contre lui la sagesse de sa femme, le concurrent dont le mérite, ou le surveillant dont la vigilance lui seroient des sujets d'alarme, ne se verroient point sans doute arrêtés ou exilés comme créanciers , comme pères , comme époux , comme surveillans ou comme rivaux. Mais l'autorité pouvant les arrêter, pouvant les exiler pour des raisons secrètes , où seroit la garantie qu'elle n'inventeroit pas ces raisons secrètes ? Que risqueroit-elle ? Il seroit admis qu'on ne peut lui en demander un compte légal ; et quant à l'explication que par prudence elle croiroit peut-être devoir accorder à l'opinion, comme rien ne pourroitêtre approfondi ni vérifié, qui ne prévoit que la calomnie seroit suffisante pour motiver la persécution?
Rien n'est à l'abri de l'arbitraire, quand une
fois il est toléré. Aucune insfitutioii ne lui échappe. Il les annulle toutes dans leurs bases. II trompe la société par des formes qu'il rend impuissantes. Toutes les promesses deviennent des parjiues, toutes les garanties des pièges pour les malheureux qui s'y confient.
Qu'on ne dise pas que j'accumule des hypothèses sinistres. Je le reconnois avec joie , rien de pareil n'existe aujourd'hui. Ce que j'écrivois il y a quatre mois , je le répète. Notre restauration se distingue heureusement de la restauration d'Angleterre. Les intérêts y ont été plus respectés, les exagérations menaçantes réprimées plus habilement. Un esprit de modération préside aux conseils de notre Monarque. Ses vertus sont un objet de vénération , ses lumières une cause d'espérance, ses intentions un grand motif de sécurité. Mais c'est précisément sous des Princes éclairés et sages , que la liberté doit être entourée de tous ses moyens de défense. Eux seuls permettent les précautions salutaires , parce qu'ils n'ont rien à eu redouter. Sophisme étrange ! quand il n'y a pas tyrannie , quand on a le bonheur de vivre sous un Roi juste et doux , sous un Roi tel que le uôti'e , on nous dit que toutes les précautions sont superflues. Mais si une fois la tyrannie vient, sous quelque autre règne, comment prendrez-
vous ces précautions? C'est lorsqu'elles sont superflues qu'elles sont possibles. Elles sont impossibles 5 lorsqu'elles sont nécessaires.
D'ailleurs , est-il bien vrai que la justice et la bonté du Monarque , la sagesse et la pureté de ses Ministres soient des préservatifs efficaces? Le Prince et ses Ministres n'ont-ils pas des agens nombreux , d'autant plus puissans que l'action immédiate leur est confiée , d'autant plus importans à surveiller qu'ils sont placés moins en évidence ?
Lorsqu'on vante le despotisme , on croit toujours n'avoir de rapports qu'avec le dépositaire suprême de l'autorité. Mais on en a d'inévitables et de plus directs avec tous les ageus secondaires. Quand vous permettez l'exil, l'emprisonnement, ou toute vexation qu'aucune loi n'autorise , qu'aucun jugement n'a précédée, ce n'est pas sous le pouvoir du Roi que vous placez les citoyens, ce n'est pas même sous le pouvoir des Ministres; c'est sous la verge de l'autorité la plus subalterne. Elle peut les atteindre par une mesure provisoire, et justifier cette mesure par un récit mensonger. Elle triomphe , pourvu qu'elle trompe , et la faculté de ti'omper lui est asssuréc. Car , autant le Prince et les Ministres sont heureusement placés pour dii'iger les afiaires
(83) générales , et pour favoriser raccroisseinent de la prospérité de TElat, de sa di^tiité, de sa richesse et de sa puissance, autant Tétendue même de ces fonctions importantes leur rend impossible Texameu détaillé des intérêts des individus; intérêts minutieux et imperceptibles , quand on les compare à Tensemble , et non moins sacrés toutefois , puisqu'ils comprennent la vie , la liberté 5 la sécurité de finnocence. Le soin de ces intérêts doit donc être remis à ceux qui peuvent s*en occuper, aux Tribunaux, chargés exclusivement de la recherche des griefs, de la vérification des plaintes , de l'investigation des délits ; aux Tribunaux, qui ont le loisir, comme ils ont le de\oir, de tout approfondir, de tout peser dans une balance exacte; aux Tribunaux, dont telle est la mission spéciale, et qui seuls peuvent la remplir.
Je ne sépare point dans mes réflexions \es exils d'avec les arrestations et les emprisonuemens arbitraires. Car c'est à tort que l'on considère l'exil comme une peine pins douce. Nous sommes trompés par les traditions de l'ancienne monarchie. L'exil de quelques honnues distingués nous fait illusion. Notre mémoire nous retrace M. de Choiscuil, environné des hommages d'amis généreux , et l'exil nous semble
(84) "uiie pompe triomphale. Mais descendons dans des rangs pins obscurs , et transportons-nous à d'autres époques. Nous verrons dans ces rangs obscurs l'exil arrachant le père à ses enfans , l'époux à sa femme , le commerçant à ses entreprises, forçant les parens à interrompre l'éducation de leur famille , ou à la confier à des mains mercenaires , séparant les amis de leurs amis , troublant le vieillard dans ses habitudes , l'homme industrieux dans ses spéculations , le talent dans ses travaux. Nous verrons l'exil uni à la pauvreté ; le dénûment poursuivant la victime sur une terre inconnue, les premiers besoins difficiles à satisfaire ^ les moindres jouissances impossibles. Nous verrons l'exil uni à la défaveur , entourant ceux qu'il frappe de soupçons et de défiances , les précipitant dans un atmosphère de proscription j les livratit tour à tour à la froideur du premier étranger, à l'insolence du dernier agent. Nous verrons l'exil , glaçant toutes les affections dans leur source , la fatigue enlevant à l'exilé l'ami qui le suivoit , l'oubli lui disputant les autres amis dont le souvenir représentoit à ses yeux sa patrie absente, l'égoïsme adoptant les accusations pour apologies de l'indifférence , et le proscrit délaissé s'efforçant en vain de retenir, au fond de son âme solitaire , quelque imparfait
vestige de sa vie passée. Et le pouvoir d'infliger un tel supplice, sans examen judiciaire, sans preuves publiques, saus jugement légal, seroit confié à Tautorité, c'est-à-dire aux agens innombrables assez adroits pour surprendre ses arrêts : et Ton assimilcroit le droit d'exil à celui de grâce , Taffreux privilège de faire le mal , à Tauguste prérogative de faire le bien ! Parce que le Roi peut être le sauveur d'un criminel excusable on en feroit le fléau de l'innocent ! Le visage du Roi, dit un publiciste anglais, doit porter dans l'âme de tous ses sujets la sécurité et la joie : et ce seroit au nom du Roi qu'on lanceroit sur les citoyens des rigueurs illégales et par conséquent injustes! Toutes les constitutions de la terre, écrites ou non écrites, ont voulu que le Monarque fut plus clément que la loi , pour faire d'autant plus chérir sa puissance ; et l'on rendroit cette puissance un instrument de désolation, d'arbitraire et de terreur (i) !
(i) Je suis loin d'inculper les intentions de plusieurs de ceux qui pensent qu'on pourroit sans danger attribuer au Gouvernement une action plus ou moins arbitraire sur la liberté individuelle. Je connois parmi eux des hommes que j'aime , que j'estime, et qui réunissent à beaucoup de lumières un caractcre très-toble.
Que nor.s importe que de petites républiques de la Grèce , dans leur envieuse démocratie , aient consacré Fostracisme, cette grande iniquité populaire? Les exemples de l'antiquité, si différente de nos temps modernes , peuvent-ils aujourd'hui motiver des proscriptions, et compilerons-nous, comme sous Buonaparte, les injustices de tous les siècles, pour les fondre ensemble et les imiter (i)?
Mais leur opinion sur ce point lue paroît fausse. Je ne suis point rassuré par les palliatifs qu'ils proposeut ; et l'assentiment que leur système rencontre dans un parti qui ne veut ni constitution ni liberté, doit , j'ose l'affirmer , leur être plus pénible que la réfutation que je me suis permise contre eux.
(i) En combattant ici l'idée de rétablir sous un autre nom les lettres de cachet, qui, après avoir fait le raalîieur des individus , ont causé la perte de la monarchie , je me trouve d'accord avec nos lois les plus positives et les plus formelles. D'après le texte clair et précis des articles ii , 44 ? 47 ' 4^' ' 49 ^^ ^° ^^''- Code pénal , nulle autorité n'a le droit d'exiler un citoyen , ou de l'éloigner de son domicile. Je rapporte ces articles en entier pour que l'évidence de mon assertion résulte de leur ensemble. Art. II. « Le renvoi sous la surveillance spéciale de >> la haute police , l'amende , etc. , sont des peines com- >> munes aux matières criminelles et côrrectionelles. » Art. 44- <^ L'effet du renvoi sous la surveillance de la
L'opinion suffit , dites-vous , pour contenir dans des bornes équitables les agcns de Tautorité. Mais quels sont les moyens do l'opinion dans un Etat où l'arbitraire est admis? Il Tatteint dans tous ses organes, depuis les interprètes qu'elle choisit elle-même, jusqu'aux Représen-
>» haute police de l'Etat sera de donner au Gouverne- »> ment , ainsi qu'à la partie intéressée , le droit d'exiger, >» soit de l'individu placé dans cet état , api-ès qu'il aura » %ubi sa peine ^ soit de ses père et mère, tuteur ou cu- » rateur , s'il est en âge de minorité, une caution sol- »» vable de bonne conduite, jusqu'à la somme qui sera »> fixée par l'arrêt ou le jugement : Toute personne >> pourra être admise à fournir celte caution. Faute de t'i fournir ce cautionnement , le condamné demeure à la » disposition du Gouvernement, qui a le droit d'ordonner, » soit l'éloignemeut de l'individu d'un certain lieu, soit » sa résidence continue dans un lieu déterminé de l'un >» des départemens de l'empire. » Art. 47- ** I^es cou- >ï pables condamnés aux travaux forcés à temps et à la >^ réclusion, seront de plein droit, après qu'ils auront >> subi leur peine , et pendant toute la vie, sous la sur- >» veillance de la haute police de l'Etat. >> Art. 4^. « Les >> coupables condamnés au bannissement seront, de » plein droit, sous la même surveillance, pendant un » temps éi'al à la durée de la peine qu'ils auront subie. >> Art. 49- *< Devront être renvoyés sous la même surveil- ») lance, ceux qui auront été condamnés pour crimes ou » délits qui intéressent la sîireté intérieure ou extérieure
(88) fans que la loi lui donne. Vous nous entraînez donc, ou sciemment ou par ignorance , dans un cercle vicieux. C'est par Topinion que vous prétendez contenir l'arbitraire , et Tinfaillible résultat de l'arbitraire est d'étouffer .''opinion. Cependant, j'en conviens, elle subsiste, cette
»,de l'Etat. » Art. 5o. « Hors les cas déterminés par les s» articles précédens , les condamnés ne seront placés » sous la surveillance de la haute police de l'Etat , que » dans les cas où une dispositiou particulière de la 'loi v> l'aura permis. >>
On voit donc, i°. que la faculté attribuée au Gouver- Dement d'ordonner , soit l'éloignement d'un individu de tel ou tel lieu , soit sa résidence dans un lieu déterminé, n'est jamais que l'effet du renvoi sous la surveillance de ]a haute police; 2°. que ce renvoi lui-même ne donne celte faculté au Gouvernement , que faute d'une caution que l'individu est toujours admis à fournir , et par conséquent que le Gouvernement ne peut refuser ; 3°. que ce renvoi n'est jamais que la suite à'nne peine prononcée par un jugement légal ; 4°. qu'il n'est jamais prononcé que contre des condamnés ; S°. que Jiors des cas déterminés par ce chapitre du Code , nul ne peut être placé sous la surveillance de la haute police, ni par conséquent souîuis à ce que le Gouvernement lui ordonne de s'éloigner de tel lieu, ou de résider dans tel autre, que dans le cas oii une disposition particulière de la loi l'aurait permis. Loin quil y ait une exception pour les délits qui intéressent la sûreté de l'Etat, les personnes accuséei
(89) opinion , lors même qu'elle paroît cfonfTcc : elle n'est que refoulée dans les cœurs. Elle y fermente, elle y devient séditieuse; et si les cxccs, continuent, elle se transforme en conspirations, ou elle éclate en révolte.
Sont-ce là les remèdes que vous proposez , vons qui parlez sans cesse de prévenir, vous qui voulez gêner la liberté de tous les innocens , de peur qu'ils ne deviennent coiipahles?
de ces délits ne peuvent , non plu3 que les autres , être mises sous la surveillance de la haute police, qu'après avoir été juchées, puisqu'il est dit que cette surveillance les atteindra , après qu'elles auront été condamnées.
Ainsi donc, toutes les fois que Buonaparte s'arrogeoit, comme il le faisoit sans cesse, le droit d'éloigner un individu de la résidence de son choix, ou de lui en désigner une contre sou clioix , si cet individu, i°. n'avoit pas été condamné à une peine qui impliquât, d'après la disposition formelle de la loi, le renvoi sous la surveillance de la haute police , et , 2". s'il n'avoit pas refusé ou ne s'etoit pas trouvé hors d'état de fournir une caution solvable de bonne conduite , Buonaparte fouloit aux pieds les lois qu'il avoit dictées. Même sous Buonaparte , aucun Ministre n'avoit le droit de prononcer un ordre d'exil , aucun fonctionnaire civil ni militaire n'avoit le droit de faire exécuter un tel ordre, aucun citoyen n'étoit tenu d'y obéir, et toutes les lois relatives à cet objet sont encore dans toute leur force.
Quelques propos d'un mécontent, sans considération, sans autorité, la rencontre de deux ou trois citoyens qui mettent en commun de vains m.urmures, ou si J'on veut, de chimériques projets, vous semblent appeler non-seulement raction des lois, qui seroit toujours suffisante et légitime , mais leur suspension , qui est toujours illégitime et inefficace : et les erreurs de Tautorité, répartie entre deux cent mille agens, le mal que ces erreurs causent, les calamités qu'elles peuvent entraîner en blessant les intérêts et en provoquant les résistances , ne vous paroissent pas d'une assez grande importance pour ^ous mettre en garde contre ses excès ! Quelle bizarre prévoyance que celle qui ne pense à réprimer qne les foibles et qui lâche la bride aux forts !
Ou diroit que la réunion de deux fléaux vous rassure. Vous vous résignez à l'arbitraire, parce que l'opinion mécontente le combat. Je crains à la fois etl'arbilraireetlemécontentement. Je redoute l'un pour les citoyens , l'autre pour l'autorité , et c'est parce que je veux, plus que personne, cette autorité tutélaire; c'est parce que je serois, plus que personne, disposé à défendre cette autorité , sous laquelle , après vingt ans de troubles et douze ans de tyrannie, nous avons retrouvé le droit de penser, de parler et d'agir en hommes
(9< ) libres; c'est parce qu'elle m'est chère e! sacrée, cette autorité, qui nous a rendu , pour ainsi dire, jusqu'aux jouissances de la vie pliysique , le calme du sommeil , la paix de nos foyers, la disposition de nos biens, les secours de nos enfans, la sûreté de nos personnes , et de plus , Texercice indépendant de nos facultés les plus nobles: c'est pour cela , dis- je, que je voudrois la préserver d'une déplorable alliance avec l'arbitraire.
Je vois que l'arbitraire a été funeste à tous les GouvCrnemens cpii l'ont employé. Je vois que la haine de l'arbitraire , même quand il n'étoit plus exercé, a causé la révolution. Je vois que le Directoire s'est perdu, en suspendant les lois, en violant les formes, en exilant, en déportant , en arrêtant les citoyens, suivant les caprices des soupçons, ou les su gestions delà défiance. Je vois que cet homme gigantesque, qui a fait trembler le monde , est tombé de sou trône , non par les efforts d'une coalition qu'avoit cent fois vaincue, et qu'auroit facilement repoussée une nation généreuse, mais parce qu'il s'étoit séparé de cette nation, en la gouvernant sans règle fixe, sans lois , sans frein , semant la terreur , ordonnant le silence, aimullant les jugemens , proscrivant les juges, remplissant de captifs les cachots et d'exilés les provinces.
La nature du Gouvernement actuel , l'cpoquer à laquelle il se relève , les circonstances qui Tenvironnenf , le placent dans la situation la plus propre à le préserver de cet écueil de tous les Gouvornemens. Il réunit aux lumières de nos temps l'autorité des siècles , et la sanction de la légitimité. Nous sommes fatigués de nos essais inutiles. Nous sommes éclairés par notre longue et douloureuse expérience. L'anarchie nous a décimés ; le despotisme nous a flétris. Couverts encore des cicatrices de nos blessures et des vestiges de nos fers, nous ne voulons ni nous replonger dans Tanarchie ni nous courber sous la servitude. La loi seule peut nous donner du bonheur : la liberté seule peut nous donner du repos. Tout ce qui n'est pas libre et légal nous rappelle à la fois, et les factieux qui nous égorgèrent et le tyran qui nous opprima.
En vain prétendroit-on représenter ces principes comme une opposition malveillante contre une autorité légitime. La haine de l'arbitraire n'est l'opposition à aucun Gouvernement, car l'arbitraire lui - même n'est qu'une absence de Gouvernement. Tout pouvoir arbitraire est une anarchie.
Singulier reproche d'opposition permanente que les hommes qui ont servi toutes les tyran-
(93) îiies nous adressent , parce que nous n'avons voulu en servir aucune !
Oui, lorsque Tarbitraire domiuoit au nom de la République , quelques hommes se montrèrent en opposition. Lorsqu'héritier de cette République détruite, un usurpateur substitua ses volontés insolentes à celles des factions vaincues , l'opposition de ce petit nombre continua. Elle redoubla, lorsque cet usurpateur posa sur sa tête une couronne sanglante que ne lui déféroient ni .le vœu de la natiorl, ni l'assentiment tacite , transmis d'âge en âge par des générations heureuses de vivre sous une dynastie révérée.
Maintenant les mêmes hommes reproduisent encore les principes qu'ils ont toujours professés ; mais ils ne sont plus en opposition : car ces principes proclames par le Monarque servent de base à la constitution qui nous régit.
Et sur quoi, je le demande, se fonderoit aujourd'hui cette opposition prétendue? Que pourroient vouloir les amis de la liberté , pour se placer en opposition?
La République? Mais la Charte observée nous assure les avantages d'une République, l'égalité des di'oits , les garanties contre le pouvoir, la libre manifestation de nos opinions, une part légitime à l'administra tioa de nos intérêts, et toutes
les espérances que peut exiger une raisonnable et noble ambition.
Seroit-ce Buonaparte que regretteroicnt les défenseurs de ces vérités ineffaçables , dont Tempreinte est gravée sur notre siècle , et contre lesquelles on évoque vainement d'impuissans prestiges et des souvenirs effacés? Mais Buonaparte étoit l'ennemi le plus acharné, le plus implacable de ces vérités. Il s'étoit emparé de la philosophie comme de la civilisation pour les retourner contre elles-mêmes. L'ironie, qui, dans Voltaire, n'étoit que le dérèglement d'un esprit mobile, l'égoïsme qui n'étoit dans Helvétius qu'un jeu de mots systématique dont il ignoroit le danger, étoient devenus pour Buonaparte des moyens pratiques de tout rabaisser, de tout flétrir, de tuer dans le cœur de l'homme tout enthousiasme, tout dévouement, toute puissance d'estime , toute faculté de sympathie, toute distinction entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste , en un mot, tout ce qui peut établir et tout ce qui peut conserver la liberté ; chaque jour, sous son empire , fesprit se sentoit plus découragé de tout effort, l'âme plus dépeuplée de toute vertu, et la vie morale s'éteignoit , pour être remplacée par un grossier mécanisme, dont tous les ressorts, privés de spontanéité et d'indépendance, réagis-
(95) soient Tun sur Tautre, et transformoient Tespècc humaine entière en une machine inmiense, instrument aveugle d'un seul être en dehors de cette espèce.
Certes, un pareil système ne peut exciter les regrets des hommes qui réfléchissent. Si au milieu du bonheur incontestable de la délivrance, leurs voix s'élèvent quelquefois contre certains projets, présumés à tort sans doute, contre certaines mesures partielles , c'est qu'ils redoutant ce qui pourroit troubler ce bonheur nouveau dont ils n'ont pas encore Thabitude. La liberté dont ils profitent n'est point un acte d'hostilité, mais nue preuve d'espoir et un témoignage de confiance.
Que si , dans l'entraînement du zèle , ou dans l'ardeur de la vigilance, ils laissent échapper des expressions amères , ou manifestent des alarmes excessives, j'oserai dire à ceux qui s'en effraient : Ne prenez point pour de nouvelles tempêtes l'agitation des flots après l'orage apaisé. Considérez que la liberté nous est chose toute neuve. Pendant long-temps, rien n'a été .simple, rien ne s'est fait sans péril. A travers le tumulte des factions, il a fallu forcer sa voix pour se faire entendre. Sous la tyrannie , la réclamation la plus légitime est devenue un prodige de courage, et pour s'élever jusqu'à cepio-
(gC)
dige, il fcilloit un effort qui.étoit destructif de toute mesure. Oii donc auroit-on pris des leçons de modération 5 de sagesse et de calme? Cesf aujourd'hui que ces habitudes peuvent naître, aujourd'hui que le courage est sans danger, et par-là même l'imprudence et l'exagération sans mérite.
Mais en même temps, je m'adresserai aussi aux hommes dont je justifie les intentions. A quoi bon, leur dirai-je, ces formes âpres et blessantes qui ti'av es tissent le zèle en attaque, et la surveillance en inimitié? Sans doute, à la moindre approche de l'arbitraire, tous les Français doivent le repousser. Si les droits d'un seul sont violés, tous lui doivent leur intérêt, et leurs réclamations intrépides. Mais après de longs troubles, il y a des phrases décréditées , qui ne safuroienf qu'aigrir les esprits et séparer la Nation de ceux qui les répètent. Si la prévoyance peut concevoir encore quelques inquiétudes, la malveillance elle-même ne peut alléguer aucun grief sans remède, aucune injustice irréparable. Le jugement d'aucun tribunal n'a été annullé, la conscience d'aucun juge n'a été forcée. Aucune forme constitutionnelle, aucune garantie judiciaire n'a depuis six mois été enfreinte. L'exécution même (]cs lois défectueuses a été empreinte de mode-
(97) ration. Je me suis élevé plus qu'un autre contre les entraves dont on a voulu entourer la presse, et je n'ai pas changé cVopinion. Mais si la loi même a été fautive, qui peut nier que l'application n'en ait été libérale et presque insensible? Qui peut douter que dans quelques mois la pensée ne soit affranchie de ces restrictions inutiles, qui n'offrent point à une autorité paternelle les mêmes ressources qu'à la tyrannie, et qui lui enlèvent les avantages qu'elle tireroit delà liberté?
Pour être forts contre ce qui est mal , soyez justes envers ce qui est bien. Reconnoissez qu'à aucune époque, sous aucun règne, sous aucune forme de gouvernement , la France n'a été aussi libre qu'aujourd'hui. Ne repoussez pas des hommes qui se rallient à la constitution que vous défendez comme eux. Ne fixez pas des regards ombrageux sur leur point de départ : voyez la route qu'ils suivent et le terme vers lequel ils marchent. Qu'importent des regrets sur le passé, quand il y a conviction de la nécessité du présent? Gardez- vous surtout de prêter des intentions douteuses aux talens supérieurs et aux caractères honoraj^les. Le talent , le génie , l'élévation de l'arae , sont des alliés inséparables et indispensables de la liberté; et j'ajouterai que l'amour de la liberté se trouve toujours, sous
(98) une forme quelconque, partout où ils existent. L'injustice porte sa peine avec elle. Quand vous auriez persuadé à l'Europe que l'écrivain qui peignit avec tant d'éloquence les fureurs sauvages de Genseric , et le silence effrayant de Constantinople, est pourtant un ami du despotisme, et qu'il ne rend à la constitution qu'un hommage forcé, vous auriez remporté, certes, une bien déplorable victoire. Vous auriez appauvri nos rangs, et doté nos ennemis d'un superbe héritage.
Une double vérité doit pénétrer tous les esprits, et diriger toutes les conduites. Je parle ici de tous les Royaumes européens, comme de la France : les amis de la Royauté doivent se convaincre que sans une liberté constitutionnelle , il n'y aura point de Monarchie stable; et les amis de la liberté doivent reconnoître que sans une Monarchie constitutionnelle, il n'y aura point de liberté assurée.