CHAPITRE XL
Ce qu'annonce b Démocratie.
Ce n'est point, comme le disent avec résignation de fortes têtes, la marche inévitable du Temps qui a conduit
J II n'y a précisément qu'un péril à éviter, c'est la démocratie. La civilisation est une tour qui s'élève au bord du gouffre. Elle enlève avec elle les natures rebelles que rien ne dompte et qui emploient pour le mal la science et le capital qu'elle a recueillis pour exister. Chez les méchants, le levier de la perversité peut croître en raison du levier de la perfection chez les bons. Le peuple est là en témoignage de noire Chute, croissant ou se restreignant selon que la morale accroît ou restreint son empire j el menaçant de tout envahir quand une société ne mérite plus d'exister.
à la démocratie. C'est la marche de l'Orgueil, que le xvm^ Siècle a rallumé, qu'il a nourri et reconduit jusque vers nous. Le mal n'a rien d'inévitable, ou ce monde ne serait pas à Dieu. Le temps est le domaine du révocable; par sa marche, les Sociétés s'élèvent dans leur gloire, ou redescendent à leur démocratie, selon que la conscience ou que le moi conduit l'homme.
La démocratie est si peu la marche inévitable des temps, que si les aristocraties rentrent dans la vertu, on verra la foule baisser de nouveau le front sous le baptême de l'exemple, et la démocratie disparaîtra comme un vent.
Mais nous ne youlons pas nous sauver par la vertu. Nous voulons qu'on trouve un gouvernement pour cela, ou telle chose qui ne coûtera que de l'argent. Quant à nous coûter nous-mêmes, à coûter le sacrifice du moi, on verrait la vertu porter notre salut qu'on détournerait les yeux pour le chercher ailleurs ! Voilà pourquoi nous périssons. L'homme ne se perd que parce qu'il ne veut pas se sauver.
Remarquerez-vous que la progression de nos causes de décadence va en raison du progrès démocratique * ? D'abord, par cette simple raison, que toute augmentation de liberté n'est qu'une augmentation du mal. Dans l'homme de la Chute, les deux tiers au mal, un seul au bieîi. Etendre le pouvoir de l'homme, sans étendre celui de la foi, c'est l'envoyer à sa ruine. Vous en portez la preuve écrite sur vous : sous l'Empire, un budget de huit cents minions ; sous la Restauration, de onze ; sous Louis- Philippe, de quatorze ; sous Février, de dix-sept ! C'est
1 Industrialisme, luxe, immoralité, raorcelleuient du sol, accroissement du budget, etc., etc.
trois cents millions par révolution, qui vous prouvent qu'à chaque élan démocratique il faut trois cents millions de plus pour soutenir la Société.
Le budget d'une nation, c'est juste ce que le vice lui coûte; ce qu'il coûte de police pour le veiller, de tribunaux pour le punir et d'armée pour s'en garantir. Et le jour où le vice coûte à une nation autant que produit sa vertu, elle est une proie pour ses ennemis.
La démocratie, c'est le retour de l'homme. Dès qu'il entre dans sa théorie des droits, la terre ne le peut contenir : Adam voulut le droit d'être semblable à Dieu ! Pour s'établir, la Civilisation n'a été occupée qu'à substituer sans cesse le devoir au moi.
Car, s'il est vrai que les droits puissent l'emporter, que la loi divine doive succomber sous l'homme, que l'état sauvage finisse par étouffer la civilisation, la démocratie nous annonce la fin des temps...
Voici ce qui fit illusion : parce que le christianisme est venu pour tous les hommes, on a cru qu'ils étaient tous réparés ; que tous, également bons, ils étaient arrivés au même niveau social! Il est clair qu'une société de chrétiens parfaits apparaît comme une démocratie. Mais précisément, alors, il n'y aurait plus de démocratie, puisqu'il n'y aurait plus de peuple : la vertu placerait du capital sous toutes les familles *.
A cette heure, les hommes qui sont dans l'état de la
* Le xviiie Siècle a rendu impossible l'avènement de la démocratie naturelle.' Celle qu'on veut produire arliflciellemenl par des lois ramènera les nations au point où la civilisation les a prises, et d'où elle les a soulevées à si grand'peine par la force des aristocraties. Certes, je ne défends pas ces dernières, je ne fais au contraire que les blâmer ; mais la démocratie serait encore un pire état.
Chute veulent commettre contre la Société le péché d'Adam contre Dieu. S'ils sont plus forts que vous, ils vous dévoreront, et voilà toute la démocratie !