CHAPITRE XII
De l'érection d'un peuple.
Les nations seront selon leur loi, ou elles ne seront pas. Je le répète : chacune suit, dans son ensemhle, la même voie de perfection que les saints.
L'homme traverse ses sens et son moi avant d'atteindre l'amour. Ainsi toute une multitude reste prise aux divers degrés de la chair; et constitue une première classe, laquelle cherche son modèle en ceux qui commencent à la dépasser. Une seconde multitude gravit les divers degrés de l'esprit ; et constitue une autre classe, laquelle n'aspire qu'à l'honneur de la classe qui brille audessus d'elle. Enfin, une phalange plus petite, les meilleurs, pénètre un peu plus dans cette phase où, les biens étant donnés, il s'agit de les traverser d'une âme de renoncement.— Dès que les meilleurs, àplaroi, rentrent dans leur moi, ils retombent dans la seconde classe ; dès que les hommes de la seconde classe rentrent dans leurs sens, ils retombent dans la foule, et il y a affaissement de la nation. La Société n'est qu'une échelle placée contre la sainteté.
L'homme qui possède sa santé et travaille, commence un saint. Car il porte en lui des organes que le vice pouvait ou pourrait consommer : ce premier degré de renoncement le rend admissible au banquet social.
L'homme qui possède un capital auprès de lui, a fait un second pas dans la voie du sacrifice. Car ce capital se compose de jouissances que son esprit ou son corps n'ont point voulu se procurer : ce plus grand degré de renoncement l'élève dans le rang social. Enfin, si l'âme continue son ascension, portant la frugalité au milieu de la richesse, offrant son moi et sa vie même, ne se réservant que l'honneur de préserver du capital et le beau droit de faire du bien, elle s'élève aux premiers rangs, approche des sommets où réside la sainteté. — Que peut à cela la démocratie?... Peut -elle que tous les hommes soient saints à la fois et instantanément? Répand-elle subitement dans la foule l'esprit d'humilité, de devoir, de tempérance et de paix?
De même, si l'aristocratie se donne au luxe, voulant jouir de la richesse selon les instincts qu'elle a quittés au bas ; si elle se met à consommer tout ce que demandent les besoins, elle descend peu à peu son niveau vers celui de la foule et s'en attire le mépris. Le peuple, qui n'estpas un grand saint, se connaît merveilleusement en sainteté. Sans mérite, il juge éminemment du mérite ; démoralisé, il juge des mœurs de la classe qui le conduit. C'est là son unique instinct de conservation * !
Le peuple est un chaos vivant, mais où s'agitent toutes ses lois. Plongé dans l'iniquité, il condamnera ceux qu'il voit atteints du vice. Dépourvu de mérite, il écrasera les classes qui n'en auront plus. Le peuple est ce fond de la Chute que le christianisme est surtout venu sauver. Quand le peuple est entré dans le mal, quand il souffre,
* Celte observalion vous frappera de sa justesse dès que vous Tapercevrez.
quand il crie, il faut porter les yeux sur vous ! Le peuple n'est que la matière de la perfection ; à vous de la lui donner. Vous la lui donnerez, sous peine de disparaître avec lui dans la Conquête. Les nations existeront selon leur loi, ou elles n'existeront pas.