CHAPITRE XXII
L'ordre économiqae ne peut pins se diri{<;er sans le Clergé.
Le Clergé a trop respecté la liberté humaine en restant dans le champ de la morale individuelle , en laissant la conséquence à l'homme. Je sais qu'il lui a dit tout ce qu'il devait lui dire, en lui prescrivant le bien : le bien suffît à le conduire au Ciel en le faisant passer où il faut sur la terre. '
Mais le Clergé doit s'apercevoir que l'homme est si incapable de tirer la conséquence sans lui, qu'il revient tout courant au Paganisme pour consulter la chair. Je répète donc ici une idée nourrie depuis quinze ans, depuis le jour oii j'ouvris un livre d'économie politique : c'est qu'il importe au Clergé de connaître , non d'après les abrégés, mais d'après les hommes de génie qui en ont successivement éclairé les grands points, cette science inouïe, plus pleine encore des merveilles du Christianisme que les sciences historiques elles-mêmes!
Que le Clergé découvre l'étendue de sa gloire ! Qu'il sache que si l'Europe lui doit son existence, ses lumières, ses arts, ses hôpitaux, ses monuments, ses collèges, son agriculture, la plupart de ses villes, de ses routes, de ses ponts, de ses arts et métiers, de ses lois civiles et criminelles, de sa politique, de ses gouvernements, parce qu'elle lui doit sa vertu ; qu'il sache, dis-je, qu'elle lui doit positivement le pain dont elle se nourrit! Qu'elle compte, cette vieille terre d'Europe, les populations que porte son capital, et puis qu'elle se rappelle le chiffre (pie
ses quatre mille ans n'avaient pu dépasser au temps de César! Que la religion dise enfin à l'homme grossier de nos jours, que ses intérêts en ce monde dépendent de ses intérêts dans l'autre. Mais, je me tais. L'Eglise a dit tant de choses, qu'elle révélera ces dernières le jour où sa sagesse le jugera convenable... Je parle à notre sainte Église, je ne la conseille pas.
Un homme d'un esprit serein, auquel les Saint-Simoniens avaient donné le nom de père, écrivit cette idée, qu'il faut lui laisser exprimer à sa manière : « Je blâme « un des plus grands fds de l'Église, égaré selon moi, « d'avoir voulu faire entrer VÉglise dans le nwnde par « le bas seulement; tandis qu'il faut faire rentrer le « monde dam VÉglise, avec ordre, appelant d'abord les « premiers du monde, ensuite les derniers, pour modifier, « s'il y a lieu, cet ordre du monde dans lÉglise même. « L'Église ne s'est pas contentée de conseiller au maître, « l'amélioration de l'esclave, elle lui a conseillé de l'af- « franchir. \J affranchissement était une condition çlq « l'amélioration de l'ouvrier antique. » Ici le sincère écrivain, ne sachant pas que c'est au contraire Vamélioration de l'ouvrier qui était la condition de son affranchissement, conseille à l'Église de prêcher Vassociation, comme condition de l'amélioration de l'ouvrier moderne. Ignorant toujours que l'affranchissement découle de la propriété, laquelle découle de la vertu, et non de l'association, qui la suppose, ce noble esprit se représente tout ce que peut l'Église, et lui crie : que, « comme aux barons « féodaux , elle doit offrir aux barons industriels le « rachat de leur âme pour leurs millions consacrés à « l'œuvre de l'association ! L'Église ne convertira pas
« tous les barons, mais il s'élèvera du fond de nos « fabriques empestées et de nos mines étouffantes un « concert de bénédictions pour la bonne mère du pauvre, « de l'esclave du siècle. Alors croyez-vous que nosbour^ « geois philosophes, que nos diplomates incrédules ose- « ront s'opposer à des synodes, à des conciles où s'agi- « teraient les principes de cette société nouvelle? « Croyez-vous que la foule libérale, qui aujourd'hui CI répète avec M. Phil... Du... : Or, contenons l'Église, a elle veut encore nous envahir! ne s'écrierait pas : a Gloire et place à l'Église ! elle parle au nom de Dieu, « car elle vient unir le pauvre au riche, le serviteur au « maître, tous les hommes entre eux *! »
Eh bien, homme excellent, l'Église prêche l'association depuis dix-huit siècles ! puisqu'elle prêche la vertu, avec laquelle l'homme produit, et la charité, avec laquelle il découvre un frère en tout homme. Et si ce rêve économique est présentement impraticable, c'est que l'homme a cessé de l'écouter. C'est à cet orgueil qu'il faut vous en prendre; au lieu de vouloir que l'Église, de vive force, fasse reconnaître tous les hommes pour bons.
Oui, comme au jour de la Chute, vous voudriez être Dieu! vous voudriez l'immortelle vie, sans passer par les
conditions qui y mènent Vous ne ferez pas un pas
économique que vous ne le fassiez dans la Foi : L'épée flamboyante est toujours aux portes d'Eden.
Sensible aux beaux souvenirs des Patriarches, rappelant la voix des prophètes contre les villes de trafic, le
1 Imprimé en 1843, par le Père des Sainl-Simoniens, dans des lettres adressées à M. Guizot.
Clergé saura flétrir les juifs nouveaux ; condamner la cupidité, qui universalise le commerce, l'industrie, qui affame et pourrit les populations; il dira aux hommes d'aimer les champs, que Dieu leur donna pour recueillir leur travail et faire croître leur famille à jamais sous sa bénédiction... Alors, « du fond des fabriques empestées et des mines étouffantes » s'élèvera le concert dont a parlé l'éloquent écrivain !