CHAPITRE XXV
Contact du Clerj^é arec l'esprit français.
Enfin le meilleur conseil à laisser au Clergé, c'est de se refuser totalement à notre influence. Qu'il évite surtout de s'incorporer nos manières littéraires. Nous avons travaillé à perdre sa littérature par notre style philosophique, puis politique, puis romancier. Voulant nous suivre, il n'a réussi qu'à rester suspendu entre la grande littérature des Pères et la nôtre.
Le Clergé aura d'autant plus d'action sur les hommes qu'il sera plus énergiquement lui-même en tout, fond et forme.
Qu'il se méfie de son contact avec notre esprit. Les Français ont beaucoup de talent, mais beaucoup moins de pensées; les images tiennent une grande place eu leur esprit. Aussi ont-ils fini par établir le règne de la rhétorique, luxe parasite de la pensée. Élevé parmi nous, et comme nous victime de la Renaissance, le Clergé a vu également osciller son éloquence entre l'image et la pensée, c'est-à-dire qu'on lui a fait perdre son éloquence. Pour mieux pénétrer jusqu'à nous, quelques esprits se sont avancés jusque dans notre langage, qui est bien l'anti-éloquence même. Quand le mot force sur l'idée, quand l'imagination part constamment avant le cœur, l'esprit rebuté commence par refuser toute oreille. La stérilité qui, dès lors, a frappé notre langue, est montée jusque dans la chaire; depuis deux cents ans on s'accorde généralement à préférer les prônes, d'où la rhétorique est absente, à tous les grands sermons.
Parmi les nations qui subsistent sans esclaves , la nation française est certainement celle qui est allée le plus avant dans le luxe et dans la vanité. Le domaine de la pensée est, chez elle, dans le même état que le domaine économique. Sans nos dernières études physiques et anatomiques, nous nous trouverions assurément le peuple d'Europe le plus brillant et le plus pauvre en vraies notions. Comment s'emparer maintenant de la place qu'occupe l'imagination? Pour traiter une question en France, il faut assouvir l'esprit; quiconque n'est pas enivré n'est point convaincu. Avec la meilleure fies lan-
gués , nous sommes devenus le peuple auquel il est le plus difficile d'enseigner la vérité.
Au fond , l'âme a réservé son mépris pour cette façon d'agir; elle se méfie dès que la pensée qui lui reste n'est point égale à l'impression qu'on lui fit. Le Clergé peut donc se défier complètement de nos prétendus moyens d'éloquence. Qu'il s'en tienne à la simplicité, qui n'est pour l'esprit que le voisinage du cœur. Quand les esprits faux seront privés de rhétorique, il ne leur restera plus rien à dire.
La rhétorique vient de l'Antiquité, lorsque l'homme tenait la place du vrai. Chez nous, elle est l'art fatigant d'accabler ou de tourner de loin la pensée. Elle eut toujours sur le cœur un effet certain, c'est de le refroidir.
L'éloquence est toute dans l'honnêteté. Vous représentez-vous un saint étudiant la rhétorique ?