CHAPITRE XXVII
Contact du Clergé avec les mœurs de la Bourgeoisie»
Dirai-je aussi que le Clergé doit éviter, de nos nouvelles mœurs, la même influence que de notre rhétorique?
La pensée païenne a complété chez nous un monde à son image. L'honneur, la vérité, ne sont plus l'idole des cœurs, c'est le bien-être. Il est passé le but de l'homme. On ramasse autour de soi les commodités de la vie, avec plus de sécurité de conscience qu'on n'en trouvait, autrefois, à recueillir les moyens de gagner le Ciel. Sorti de notre sang, et saisi dans ces mœurs bourgeoises qui nous couvrent d'un manteau de plomb, le Clergé n'a plus su leur opposer, par les austérités de sa vie, une réaction suffisante ^. Quand on dit qu'une société s'écroule, il est clair qu'elle entraîne tout...
La commodité dans la maison du prêtre justifie le luxe dans la maison des grands; et le peuple perd en la sienne son doux modèle de douleurs et de misères. Ce fut un grand malheur, le jour où le pauvre ne put plus voir en
1 « Si jadis l'Église fut pauvre, dit M. de Chateaubriand, depuis le dernier échelon jusqu'au premier , c'est que la chrétienté était indigente comme elle. Mais on ne saurait exiger que le Clergé fût demeuré pauvre quand l'opulence croissait autour de lui. Il aurait alors perdu toute considération, et certaines classes de la Société avec lesquelles il n'aurait pu vivre se fussent soustraites à son autorité morale. Quand les nations se civilisèrent, les évêques jouirent du bien qu'ils avaient fait aux hommes. Ils cherchèrent à leur en faire encore ! Leurs palais devinrent le centre de !a politesse et des arts. »
Qui lui saurait gré aujourd'hui de celte manière honorable? Les hommes sont tombés, il faut aller chercher leur admiration à terre. Et, leur ressembler, c'est être convaincu d'erreur à leurs yeux !
lui un frère, mais plutôt le frère du riche. Dès ce moment le peuple ne fut plus à lui...
L'homme, tout vicieux qu'il est. veut retrouver une créature éminente en celui que le vœu de chasteté élève tant au-dessus de lui. Il veut une vertu si supérieure que la comparaison de l'envie ne se puisse faire en son cœur, et que, criminel ou hon, il se sente comme suhjugué et attendri devant lui. Nous ne périssons que parce que nous n'avons plus assez de saints.
Le Clergé simplement honnête ne laissera que des impies ; le Clergé vertueux produira des gens honnêtes ; et le saint, des cœurs vertueux : Jésus-Christ seul produit des saints. Logique terrible, mais c'est ainsi.
Il est urgent pour le Clergé de prévenir l'argument grossier qui lui viendra du côté de la politique : appelé à reprendre parmi nous l'empire, on lui dira qu'il ne désire plus de puissance que pour avoir plus de richesse et de commodités dans la vie. Il faut, s'il veut nous sauver, que son austérité, dès ce jour, grandisse en proportion de son pouvoir! — Je crois fortement que les malheurs qui le frappèrent, surtout cet inénarrable malheur de n'avoir plus le cœur de l'homme, sont venus de ce qu'il laissa grandir ses richesses et son bien-être en proportion de son pouvoir. Il faudrait que l'Église eût la moitié des richesses de la terre, et que le Clergé restât pauvre * !
' On n'a point su admirer assez, sous ce rapport, la vie des Jésuites en général.
Il faut éviter le sarcasme qui pénètre dans les langues. Vulgairement, dire un curé de campagne, c'est dire un homme qui sait dîner; quand, au contraire, nos curés sont dans nos campagnes les hommes certainement les plus sobres! Il faudrait enlever même le prétexte au peuple, qui est comme les enrants. Vit-on jamais une injustice aussi crianle !
Sur ce dire, j'appelle deux faits en témoignage : d'abord, cette quantité d'Ordres religieux qui, depuis une certaine époque, se formèrent à côté du clergé pour reprendre la vie austère de Jésus-Christ; ensuite, ce qu'on remarque dans la vie de tous les fondateurs ou réformateurs d'Ordres, à savoir, les difficultés extrêmes qu'ils rencontrent aux débuts chez leurs confrères. On ne trouve d'abord des raisons que pour considérer comme extraordinaires des hommes qu'ensuite on reconnaît comme saints.
Le prêtre attire sur lui le regard méchant de l'homme, dès qu'il n'a que sa vertu. L'histoire se rappelle ce cri de réforme poussé en 1500... Peut-être y en avait-il une à faire aux mœurs : sous ce prétexte, on sait où l'homme a prétendu la porter!
En cet état du monde, il serait peut-être plus profitable de créer des Ordres de frères pénitents et pauvres, que d'en former pour l'éloquence. L'éloquence saisit pour un moment l'imagination ; mais l'exemple porte dans le cœur une parole qu'on ne peut plus en chasser sans combats.,, parole douce, faite comme la charité, et qui, y pénétrant sans réveiller l'orgueil , apporte un baume secret à l'âme même du méchant.
Le saint exemple porte avec lui tous les dons de la rhétorique.