CHAPITRE XL
De c[ael point de vue il fant observer les faits. Fondement de la politique.
On ne se plaindra pas de n'avoir pas changé les hommes; on ne se plaindra pas de n'avoir pas changé le gouvernement! Cependant, jamais la Société et la prospérité ne furent vues plus en péril. Eh ! qu'en résulte-t-il donc? c'est que ce sont nos mœurs, non nos lois et nos pouvoirs, qu'il fallait d'abord changer. Vos lois, votre pouvoir, c'est vous-mêmes ; c'est ce que vous ne voulez point comprendre. La vanité de la France rejette le mal sur ses institutions. Hypocrisie qui cache un déni de vertu. Réformez-vous, et le pouvoir, toujours vôtre, portera dans les affaires les vertus que vous aurez.
Qu'on est simple en France! On accusait les gouvernements comme produisant tous les maux. Sur cette idée une révolution se ramasse vite. Elle éclate, on érige le gouvernement nouveau comme devant produire tous les biens. Le lendemain on est frappé d'étonnement de ce que le mal est resté tel ; enfin on ne revient plus de la surprise de voir nos maux augmenter!
Ce ne sont pas les gouvernements qui produisaient tous les maux; c'était notre corruption. Ce ne sont pas les gouvernements nouveaux qui produiront tous les biens; ce sera notre vertu. Le monde ne se perd qu'en jetant sur autrui la faute. Hommes, hommes, quand saurez-vous qu'il n'y a que la vertu î Tous ces systèmes étaient pour croire qu'on pouvait prospérer sans elle.
N'appelez plus les pouvoirs, mais appelez-vous vousmêmes. Si ce qu'on vous a fait penser arrivait, votre nature serait perdue. Si la loi se fait la morale, la morale n'est plus loi. Si le pouvoir montait là, il se mettrait à la place de vous-mêmes. La question des révolutions est une question de conscience, et non d'agrandissement du droit écrit. Aujourd'hui encore vous comptez beaucoup sur votre Constitution; eh bien, comptez sur votre vertu î
Vous disent-ils le but des choses ?
Le butdelaloi morale n'est-il pas d'affranchir l'homme de la sujétion des sens pour le maintenir sous le règne de Dieu? Le but de la loi civile n'est-il pas d'affranchir l'individu de la sujétion de ses semblables, pour qu'il puisse mettre ses actes en harmonie avec la loi morale? Enfin , le but de la loi politique n'est-il pas d'affranchir l'homme de toute coaction arbitraire du pouvoir dans l'accomplissement des devoirs?
Que dites-vous de ces esprits qui veulent faire passer toute la loi morale, religieuse et économique dans leur loi politique ? Ils vous croient bons, et ils veulent tout mettre en loi. Il y a une chose qu'ils ne vous disent pas :
Quand les croyances existent , quand la morale gouverne chaque individu, il devient inutile à la loi politique de borner la liberté de chacun. Réciproquement, quand les croyances s'éteignent, il est impossible que la loi positive ne vienne pas remplacer la loi morale. Or, c'est là en quoi consiste l'oppression. Quand l'âme a perdu son régulateur, la Société en impose un à l'action. L'obéissance complète à la loi morale rendrait l'usage de la force
— lui —
inutile. Les crimes des hommes multiplient les princes, a dit l'Écriture V
Ils ne savent ni d'où vient la nécessité de la force sur la terre, ni comment elle s'en ira. Ils ne savent même pas comment on sortit de l'Antiquité. La preuve, c'est qu'ils vous y ramènent en plein sans que vous le sachiez, et sans qu'ils le sachent eux-mêmes. Que sauraient-ils de la Société ? ils ne savent point ce qui est de l'homme. Et que sauraient-ils de l'homme ? ils ne tiennent plus compte (le Dieu.
L'homme ne vient pas de ce monde. La théologie est la })remièredessciencespolitiques. Or, ils ne connaissentni la théologie, qui est la science du divin ; ni la sagesse, qui est la science du juste ; ni l'histoire, qui est la science du possible. Comme l'homme se forme à la fois du divin, du juste et du possible, ils ne savent rien de l'homme.
Et comme l'ontologie, ou le divin, n'est que la loi prise ;i sa source; comme la sagesse , ou le juste, n'est que la loi en tant qu'elle entre dans notre âme; comme l'histoire, ou l'expérience, n'est que la loi en ce qu'elle mesure de praticable au présent, ignorant ces trois choses, ils ne peuvent rien pour l'homme.
Alors ils outrent ou renient le passé.
Le Passé c'est le Possible; possible mesuré à la nature humaine. L'avenir ne la dépassera pas.
Mais se doutent-ils de tout ce que fait la Société? Savent-ils qu'elle se compose précisément des seuls moyens de conduire l'homme dans l'avenir dont leur faible esprit n'avorte que parce qu'il conçut loin du vrai ?
• Propter peccala térrœ, mulli principes cjus ; proplcr sapientiam, vita (lucis longior erit. I'rov. xxviii, 2.
Les hommes qui n'ont pas la Foi ne possèdent plus les grands principes que d'une façon littéraire. Ils mettent leur imagination sur le devant, à la place de leur âme. Ne trouvant plus la grandeur en soi-même, on la puise à des souvenirs d'érudition. Puis, on marche savamment de ridicule en ridicule, avançant au milieu des faits comme un mort au sein des vivants. On est étonné, ensuite, d'avoir travaillé toute sa vie et de n'avoir pu laisser une idée ou un fait après soi ^.
Gouverner est, en définitive, l'art de conduire tous les hommes à la vertu. La science n'est faite que pour éviter les faux pas. Et si ceux qui gouvernent n'ont pas l'âme dans le bien, ils se perdent dans leur science. Manquer de science et être bon ne suffit pas pour gouverner. Mais ne pas avoir la vertu, c'est manquer même de science. Qui a toujours visé au bien sait où il faut lancer les lois.
Tous les faits se rattachent à l'infini : les uns de près, les autres d'un peu plus loin. Celui qui ne s'en est pas aperçu ne peut rien pour les choses humaines. Les hommes ont su ramer avant Colomb, ils n'allaient point au Nouveau-Monde.
Les hommes de faits manquent aujourd'hui, parce que les hommes de haute théorie manquent. Et la théorie manque, parce que les consciences se sont refusées à observer les grands faits. Les croyances n'étaient plus sur le haut de l'esprit, le balancier frappait constamment à terre. Napoléon succomba parce qu'il ne voyait que les faits; il a péri par les idées. Aujourd'hui, c'est le con-
» Sauf nos hommes d'un vrai génie, telle est l'histoire des hommes d'État, des publicistes et des litlérateurs de la France. La Renaissance les aveugle k la suite des rois. Â leur tour ils aveuglent la foule présente.
traire. Pendant ces trente dernières années, les idées se sont démesurément accrues, mais de la propre filature de l'esprit, et sans tenir d'aucune réalité. A force de les tirer à lui, l'homme les a détachées de leur cause. Le fait n'est rien sans la théorie, la théorie rien sans le fait; l'homme d'État ne peut être sans l'une et sans l'autre.
Mais des faits éclateront ; les hommes demeurés au bas les verront. La vérité nous trouvera...