CHAPITRE XYIII
De la banque ajpricole.
Souffrez qu'on vous le répète : mettre la banque dans les campagnes, c'est mettre le rasoir dans la main des enfants. Vous voulez relever les cultivateurs, et vous prenez le chemin de les ruiner.
Dites-vous, nous ne prêterons que pour couvrir le tiers de la propriété? Vous venez trop tard, c'est déjà fait. Si votre intention est de n'endetter la propriété qu'au tiers, votre banque peut prendre son sac et ses feuilles.
A moins que vous n'ayez des desseins de plus haute perfidie, à savoir, de prêter pour la moitié des immeubles ; car l'autre moitié se trouvant par le fait paralysée, dans vingt ans la France, territoire et population, appartient à la compagnie des banques, comme le sol de la Turquie au Sultan. Alors vous direz aux paysans que vous avez détruit le régime féodal!.. Assistance publique! Banque agricole ! moyen nouveau de relever une nation !
Si vous voulez perdre un pays, venez-y avec de l'argent. Comme le désir qui vous presse n'est pas de porter vos capitaux sur l'agriculture, mais de paraître entreprendre quelque amélioration nouvelle, élevez au moins vos lumières au niveau de vos intentions ! Sachez ce que vous faites ; ce peuple est malade, vous le savez bien, ne bâtez pas encore sa fin.
Au reste, il faut en prévenir ceux qui ne connaissent ni l'histoire, ni la pratique des méchants : c'est que les moyens employés contre l'usure ne parviennent qu a l'augmenter. En tous pays le taux de l'argent s'élève en
raison des risques et des difficultés du prêt. Il n'y a d'effets certains que ceux des mœurs. Ah! quand il ne reste que les lois!...
La servitude politique n'est que le signe de la servitude morale. Je suis cruel, je n'en excepte même pas l'Irlande, et à plus forte raison l'Italie. Il y a toujours quelqu'un de prêt pour mettre un peuple en servitude; le beau est de n'y pas tomber. Tous les peuples qui existent se sont échappés d'une servitude. C'est ce que n'ont pas fait les peuples qu'on vient de nommer.
Voyez la Suisse: l'Europe l'a-t-elle amalgamée? et la Hollande ; ses limitrophes étaient assez puissants. Non qu'il faille justifier l'Autriche à l'égard de l'Italie, ou l'Angleterre à l'égard de l'Irlande, c'est un pur égoïsme de leur part. Mais c'est par pur égoïsme aussi qu'on est conquis et dévoré. Quand on n'a pas la vertu de répandre ses sueurs, ni l'héroïsme de verser son sang, nul ne conserve ses foyers.
Un peuple qui, depuis l'existence de l'Europe moderne, n'a point su fonder sa nationalité, est un peuple indigne de la posséder. Les ignorants répètent haut que la Papauté a mis obstacle à l'unité de l'Italie. C'est-à-dire que si le christianisme n'avait pas placé son siège chez cette population , restes de l'antiquité, comme la Grèce et comme l'Egypte, elle n'existerait même plus.
Donner artificiellement la nationalité à un peuple, c'est remettre de la fortune à un mendiant: à tout moment recommencer. Ah ! revenez de tant de rêves! Vous croyez décider les questions par les idées, par les armes, parla politique ou les institutions : il n'y a pas de questions politiques, il n'y a que des (jucstions morales.