CHAPITRE XLIV
L'avenir ne pousse que de la sève du passe.
Prendre les faits pour les imiter, ce serait descendre à la trahison. Il faut prendre les faits pour les consulter, savoir ce qui a été humainement faisable. Quand vous connaîtrez les faits, vous verrez combien le genre humain a heureusement contenu sous lui la vase, et combien la pure liqueur fut loin d'atteindre les bords. Lorsqu'on voit, ce n'est pas la lenteur du succès qui étonne, mais son étendue et sa rapidité.
Que les gouvernements vous paraissent trop forts et toujours enclins àtyranniserparleurpuissance, oui; mais que les gouvernés vous paraissent trop fliibles et toujours prêts à se détendre et à manger en herbe le bien acquis.
Ne croyez point qu'on puisse lâcher bride à l'humanité. Ne pensez pas qu'elle subsiste par sa force unique ; que son progrès soit continu et de soi. Rien n'est en elle qui ne soit contenu. Et si vous êtes sensés, jugez précisément de son indignité par celle des princes ou des lois dont vous vous dites blessés. Au lieu de secouer violemment le Passe comme un arbre de mort, examinez de bien près ce qu'il porte... Si c'est effectivement la mort, vous ne seriez pas là, nombreuses générations !
Songez-vous que toute la gloire de la terre, tout ce que vous êtes en ce moment, vous le tenez de lui ? Un tronc qui vit depuis six mille ans n'est point un arbre mort ; tâchez seulement de faire croître sur lui vos branches. L'avenir ne pousse que de la sève du passé.
Avant de changer un seul fait, regardez de près la nature humaine. Si vous pouviez jeter vos yeux où il faut, et voir la chose incomparable qu'a déjà faite le Passé, de quelle immense sagesse vous seriez éblouis! vous vous tiendriez en adoration devant lui. Mais avez-vous compté les efforts par milliards de nos pères, les soupirs et les vertus de nos mères? Ah ! si vous ne sentez point tout ce qui est, appartenez-vous par les entrailles au genre humain?
C'est l'orgueil qui parle et s'avance en tout. Jamais la sottise ne fut en si grande conquête chez un peuple civilisé. Vous voulez créer la Société, créer l'homme, et vous puisez la chose en vous-même !
Si vous ne connaissez pas l'homme, comment parler d'institutions, qui ne sont que des moyens donnés à l'homme? Où étudierez-vous donc l'homme? vous rejetez son histoire et ce que Dieu vous en a dit. Vous prétendez l'étudier en vous-même, et c'est ce qui nous fait frémir.