CHAPITRE XLIX
De la Loi agricole.
Il y a détérioration du sol national. Cet état, qui deviendra menaçant, a pour cause la cupidité et cette division de la propriété qui livre le sol à l'ignorance et à la dent. La divisibilité à l'infini de la propriété, qui amène le morcellement du territoire agricole, est une des plus grandes sources du fâcheux état de l'agriculture. La
• Ceux qui seront atteints par le déplacement du capital consacré an luxe, Tauront souvent mérité. Pendant que les gens du monde donnent l'exemple des jouissances, qui attirent les populations dans les villes, ils concourent économiquement au même résultat. Ces consommateurs, ne refusant rien à leurs sens et à leurs caprices, font augmenter le salaire des ouvriers de luxe, allèchent de malheureux travailleurs, qui retombent bientôt sous le joug de la concurrence illimiiée. Ces mêmes hommes, dans les campagnes , mettent leurs fermes à l'enchère , pressurent le cultivateur, qui pressure leur sol à son tour. Faut-il s'étonner si le fils de ce dernier quitte la charrue pour un travail plus lucratif en apparence , et si, trouvant de part et d'autre la misère, il nourrit une haine contre ceux dont le faste insulte encore à ses souffrances ? Le superflu de la rente attire partout le salarié. Ce superflu n'étant point employé à V'amélioralion des champs, l'ouvrier les tait et se jette sur les villes.
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liberté individuelle , quelle contente , devra fléchir devant l'intérêt général , qu'elle a sacrifié. Il faut que la terre, avant tout, puisse assurer notre pain.
Répétons-le : la terre végétale est de création et de conservation humaine, le blé en est le consommateur. Les forêts ont laissé la première mise de fonds, l'homme l'entretient toutes les fois que par sa culture il engraisse le sol d'un volume à peu près proportionné au produit qu'il en retire ; chaque fois qu'il a compté sur l'action fécondante de la lumière et de l'air, il l'a surexcité par le travail sans le sustenter par l'engrais. Celui qui au lieu de pain prend des spiritueux, vit sur ses forces. Nous appartenons à la nature ; il faut réparer les molécules enlevées. Ne croyons plus que l'agriculture soit l'art de faire quelque chose de rien. L'Egypte a porté une civilisation que son territoire serait impuissant à nourrir aujourd'hui; il faudrait y recomposer la terre végétale: deux siècles de forêts, un siècle de pâturage, recréer les oasis par des fontaines artésiennes, de là une culture de céréales fortement engraissée. Ainsi de la Judée , de la Grèce , de toutes les contrées occupées par les civilisations païennes. On doit augmenter les prés proportionnellement à la pénurie des terres, et replanter des bois proportionnellement à la pénurie des sources. Forcer le sol, c'est l'épuiser, et en quelque sorte faire écouler le sang du genre humain : la population est en raison de cette terre végétale . Après tout, sur la terre, il faut nourrir le plus grand nombre d'hommes possible pour donner des âmes à Dieu ! Une société qui, sachant le mal, négligerait les moyens de seconder les vues de Dieu, appellerait l'opprobre sur elle.
11 faudrait d'abord encourager les plantations, qui sont de la haute agriculture , et prendre trois Mesures analogues aux suivantes, pour éviter les défrichements sur les pentes :
1° Exempter de l'impôt tous bois tailhs en montagnes ; 2" en exempter, chez tout propriétaire, deux fois l'étendue du sol qu'occupent ses hautes-fùtaies ; 5" élever la prime à trois fois cet impôt pour tout planteur de bois. Les bois s'en vont, parce qu'ils rendent moins que les prés et les terres; les hautes-fùtaies ont disparu, parce qu'elles ne donnent qu'un pour cent; les plantations sont nulles, parce qu'indépendamment du capital engagé, elles ne sont préservées nulle part de la dent des troupeaux. Les bois, quoique particuliers, sont d'une utiUté générale; ils doivent être soutenus par l'État, et passer avant tant de billevesées industrielles.
Si l'on n'y remédie, le mal ira si loin qu'on sera obligé d'en venir avant cinquante ans à ce que j'appellerai LA LOI AGRICOLE. Une terre rendant momentanément plus qu'un bois et qu'un pré, on défriche l'un et l'autre pour jouir présentement. Le petit propriétaire, qui sera écartelé ou dépossédé par la loi des successions, songe moins au lendemain. Si la France ne veut pas succomber insensiblement, comme l'Egypte , la Grèce et la Syrie, par la diminution de la terre végétale et le morcellement du sol, elle en viendra à une enquête sur cette sérieuse question : Quelle est, en agriculture générale, la quantité respective de bois, de prés et de terres arables qu'il faut établir pour l'aménagement d'un territoire comme le nôtre ?
Quelque loin de Texactilude que pût être une pareille
appréciation, une fois admis qu'il faut au moins telle étendue de prés pour soutenir telle étendue de terres ou de vignes, et telle quantité de bois pour assurer des sources et des pluies à ces prés, on établirait alors la Loi agricole, d'après laquelle chaque propriétaire, suivant son local et une expertise indulgente, serait soumis dans ses propres confins à ce même aménagement. La difficulté sur beaucoup de points, pour chaque propriétaire, d'avoir et ses bois, et son pré, et sa terre, obligerait bientôt les propriétés à former des groupes , pour faciliter l'application de la loi , qui se modifierait devant les exigences, et notamment pour les coteaux exclusivement vinicoles.
Cette Loi agricole, dont l'application appellerait les soins partiels de la répartition de l'impôt, compenserait bien les énormes difficultés qu'elle entraîne, par trois énormes résultats (et les hommes d'État comprendront) :
1° Elle apporterait une digue vainement cherchée au morcellement du sol qui résulte de la divisibilité indéfinie de la propriété ; 2° elle offrirait par là quelque possibilité à l'application de la grande culture à la petite propriété, problème si cher aux économistes; 5° elle rétablirait dans sa fécondité perpétuelle ce territoire si bien conformé de la France ^.
Si la nécessité était là, il ne faudrait pas non plus
'*' • Est-il un agronome qui n'ait déploré les suites de la parcellation progressive et indéfinie de la propriété ? Perte de temps, augmentation de frais de culture, obstacle des plus diiïicilcs à rintroduclion des pratiques perfectionnées, multiplicité des chemins, dilTicultés de surveiller, déjiàls, entraves dans le mode de culture, impossibilité où chacun se trouve d'établir des pâturages, obligation de ne plus cultiver que du grain, etc. — Voir les nouveaux Diclionnaircs (T Agriculture.
s'exagérer les difficultés. La loi entrerait chez tel propriétaire, et lui dirait : Vous avez vingt mesures de terre, vous allez en convertir cinq en gazon. Vous occupez telle superficie, plantez vers vos haies, autour de vos champs; offrez un volume de tant de tiges. Les particuliers l'ont fait partout en Angleterre, sans que la loi soit intervenue.
Ce résultat devrait être naturellement amené par la vertu, c'est-à-dire l'amour de nos champs, comme en Allemagne, en Prusse, en Angleterre, en Savoie, etc. Craignons, si la religion et la modération chez nous ne reviennent, qu'il ne puisse être amené que par cette Loi agricole...
Les tendances du jour, l'esprit de la classe au pouvoir, font songer à de tels moyens 1 !