AVANT-PROPOS
Aü commencement du siècle dernier, on comptait en France six mille insensés environ, leur nombre aujourd’hui s’élève à plus de cent mille.
Progressive autant que constante, la marche ascensionnelle de l’aliénation mentale constitue un véritable fléau; point n’est besoin d'en rechercher bien loin les causes : ( Au fur et à mesure que les nations vieillissent, € dit M. Dubief (1), et qu'avec la civilisation les vices € qui en sont les mauvais fruits se forment et se mul- € tiplient dans l’activité toujours plus dévorante de la « lutte pour la vie, dans la fièvre des idées et des (€ jouissances, dans le tourbillon des intérêts et des « passions qui s’appellent et qui s’entre-choquent, la € progression de la folie s’accentue dans des formes (souvent nouvelles et de plus en plus fréquentes et « redoutables, au milieu des ambitions déréglées, des ( élévations inattendues, des fortunes excessives, des
(1) Rapport fait au nom de la Commission chargée d'examiner la proposition de loi relative aux aliénés, — Documents parlementaires, Chambre 1903, Annexe n° 874.
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« déceptions et des misères. Or, si les sociétés vieillies, « avec leurs intérêts plus avides et le surmenage dans « le travail et dans le plaisir, engendrent la folie et € multiplient les déchéances intellectuelles, elles doi- « vent aussi, avec une conscience plus exacte de leurs «€ obligations, apporter le secours et parfois — grâce à « la science — le remède nécessaire. »
La folie est purement du domaine de la médecine, quand il s’agit d'en reconnaître l’existence, d'en déterminer la forme, d’en prescrire les règles spéciales de traitement ; elle nécessite cependant l'intervention du législateur, quand il s’agit de parer aux graves perturbations qu’elle produit chez ses victimes : le fou, en effet, est incapable de se diriger, il devient inhabile à gérer ses biens, à défendre ses intérêts, à apprécier la valeur morale de ses actes ; poussé par une force inconsciente, il se sent porté à commettre des vols, à exercer des violences, voire même à attenter à la vie de ses semblables ou à sa propre existence.
Il est donc absolument nécessaire d’obvier à ces inconvénients, de suppléer à l’absence de raison chez l’insensé, de mettre celui-ci dans l'impossibilité de nuire à ses semblables et à lui-même ; le moyen d'arriver à ce résultat ne peut consister que dans une privation absolue ourelative de liberté, dérogation très grave aux droits sacrés que la société reconnaît à ses membres.
Le législateur a un rôle délicat et parfois bien difficile : dans ces prescriptions destinées à assurer le trai-