‹ De la Révision: De la Législation sur les AliénésChapitre 9 sur 42 · PRES · texte numérisé non relu

PRES

recevoir et à soigner les aliénés, ou de traiter, à cet effet, avec un établissement public ou privé de ce département ou d’un autre département, le législateur de 1838 n’a pas donné d’autre définition de l'asile. Par suite de l'absence de distinction entre les individus qui, sous la dénomination d’aliénés, doivent en vertu, de l’article 1°, être recus et soignés dans les asiles, on a puen ouvrir largement les portes non seulement aux aliénés proprement dits, mais encore aux idiots, aux imbéciles, aux incurables, qui, entassés dans ces asiles, ne laissent plus de place aux véritables aliénés, dont l'isolement et le traitement étaient reconnus nécessaires. Pour éviter ce fâcheux état de choses, la destination de l'asile doit être formellement indiquée. C’est ce que nous examinerons dans un premier paragraphe. Puis, dans un deuxième, nous étudierons les améliorations à apporter aux asiles publics quant à leur administration ; dans un troisième, nous nous occuperons des asiles privés ; enfin, dans un quatrième, nous verrons les réformes qu'on pourrait introduire dans la surveillance des asiles publics et privés.

S I. Destination des asiles.

L’aliéné est un malade très souvent curable, d’autres fois incurable. Vis-à-vis de lui, nous avons à remplir le même devoir que les autres malades nous imposent : nous devons tâcher de le guérir par tous les moyens

LE rMEhS

possibles, le soulager et adoucir son malheur quand nous ne pouvons aller au delà. L'établissement destiné à l’aliéné doit donc être d’abord un lieu de guérison, c'est-à-dire un hôpital dans toute l’acception humanitaire du mot. « Mais, dit M. Dubief, dans son rapport à la Chambre des députés (1), si nous considérons dans ses différentes variétés la clientèle de l’asile, nous constatons qu'il doit être, en même temps qu’un hôpital :

« Une sorte de colonie pour tous ceux que le souci du bon ordre, de la décence publique, de la sécurité des citoyens ou des malades eux-mêmes ne permet pas de laisser en liberté dans le milieu social ;

«Une école pour les idiots, les imbéciles, les crétins, les arriérés, les épileptiques ;

« Un dépôt pour les gâteux, les séniles non placés dans les asiles ;

«Un refuge de tempérance pour les buveurs ;

« Enfin, une prison adoucie, un asile de sûreté pour les aliénés dits (criminels » et les criminels devenus aliénés (2). »

Dans le projet du gouvernement, présenté en 1881, le Sénat a adopté l’article 1°, ainsi conçu : « Les établissements destinés à recevoir les aliénés sont exclu-

(1) Documents parlementaires, Chambre. Session extr., séance du 23 déc. 1898.

(2) Nous laisserons de côté maintenant cette question des asiles pour les aliénés dits « criminels », nous réservant de la développer dans un chapitre spécial à cette catégorie d'individus.

TS

sivement consacrés au traitement des maladies mentales. »:

«Cette décision, dit M. Th. Roussel (1), a pour conséquence d’exclure les malades ou infirmes de l’intelligence (imbéciles, idiots, crétins), qui ne sont pas à proprement parler des aliénés; d’exclure, en outre, les aliénés qui ne sont plus curables. C’est prescrire implicitement une séparation entre les établissements de traitement et les établissements de refuge, lorsque rien en fait n’a été préparé pour cette séparation, lorsque rien n’existe en dehors des asiles publics pour l’assistance des malheureux auxquels une disposition de loi ainsi formulée viendrait fermer la porte de ces asiles. »

Nous n’admettons pas un système analogue qui semble avoir prévalu en Hollande et qui consiste à diviser les asiles d’aliénés en deux catégories : les établissements de traitement où sont internés les aliénés curables où dangereux, et les établissements de refuge affectés à la catégorie des déments inoffensifs, idiots ou crétins. Cette création de deux asiles distincts paraît assez difficile à appliquer en France, car en dehors des grands départements, elle donnerait lieu dans les autres à des frais généraux doubles.

A notre avis, l'asile doit se composer de deux parties : l'hôpital, destiné au traitement des malades, et la colonie.

(1) Théophile Roussel, Rapport au Sénat, p. 32.

es Ar (0 EE

On avait pensé annexer à l’hôpital un quartier d’observation où seraient placés provisoirement les nouveaux arrivés, en attendant qu'on ait statué sur leur cas. À Paris où le nombre des entrants, destinés ensuite à être répartis dans les autres établissements, est très considérable, le quartier d'observation a sa raison d'être ; autre part, nous ne le pensons pas. Dès l'entrée du malade, ne faut-il pas pouvoir disposer, pendant tout le temps que durera l'observation, de cellules, salles de bains, enfin de tout ce qui est nécessaire pour assurer,sans retard, le traitement du malade ? L'infirmerie de l’asile répond à cette nécessité.

Quant à la colonie, que choisir ?

Le livre très intéressant de M. Jules Duval, Gheel ou une colonie d'aliénés vivant en famille et en liberté, nous fait un tableau très saisissant d’un très grand nombre d’aliénés de toute catégorie en possession de leur liberté corporelle et associés à la vie et aux travaux des familles.

Les délégués de la commission au Sénat, en 1883, ont trouvé que cette fondation, si remarquable dans son origine et ses développements, est une spécialité propre au pays qui l’a vu naître, que le système de Gheel, très apprécié en Belgique, se prête dificilement aux adaptations qu’on voudrait en faire dans les milieux différents ; que les divers essais tentés dans les Vosges et dans quelques autres départements français ont peu de chance d’être renouvelés avec succès, et

ss 40

qu’en définitive les progrès à réaliser dans notre pays pour le régime des aliénés ne doivent pas être cherchés dans cette voie.

L'épreuvea été déplorable. L'appät du subside administratif attira bien quelques cultivateurs, mais seulement les plus pauvres qui, peu soucieux de la lourde charge et de la responsabilité qu'ils allaient assumer, ne songèrent qu’au gain. Devant la séduction de l'argent, ils ne pesèrent pas la dure nécessité d’une vie en commun avec des idiots ou des déments sans cesse à surveiller, et bientôt, en présence des rapports des inspecteurs qui ne pouvaient les rappeler à leur devoir, il fallut reconnaître que les malheureux fous étaient la plupart du temps maltraités, privés de nourriture, dénués des vêtements nécessaires et logés, le plus souvent, dans des bouges infects ; ce n’était pour eux qu’une honteuse exploitation de l’homme par l’homme (1).

En effet, on ne peut arriver à un résultat profitable que par une longue habitude : les nourriciers de Gheel ont été de père en fils, depuis plus de 400 ans, accoutumés de recevoir chez eux, dans leur propre maison, des aliénés qu'ils gardent et qu’ils soignent.

€ D'ailleurs, dit le docteur Peeters, la présence de 1.600 aliénés libres au milieu d’une population sensée ne peut être sans inconvénients : la sécurité et la mo-

(1) Dr Dagron, Des aliénés et des asiles d’aliénés.

EEE

ralité publiques doivent se trouver quelquefois compromises (1). »

L'Ecosse et l'Angleterre ont adopté depuis longtemps le système dit des « portes ouvertes » (Open doors). Plus de clôtures, plus de murs d'enceinte aux cours et aux préaux. Toutes les portes s'ouvrent librement avec des boutons ordinaires, et les principaux surveillants ont une clef.

Pourquoi plutôt ne pas admettre les exploitations agricoles annexées aux établissements d’aliénés ? Depuis longtemps déjà, en France, on a pu en apprécier les avantages. Quelques départements ont déjà leur colonie

(4) Entre autres inconvénients, le docteur Peeters cite d’abord la faculté qu'ont parfois les aliénés de se livrer à des abus alcooliques. « Les évasions, ajoute-t-il, en moyenne dix par an, ont lieu presque toujours le dimanche, favorisées par le désœuvrement et l’absence de surveillance. »

« Quant à la moralité, dit encore le docteur Peeters, bien souvent il lui est porté atteinte. En 1880, deux aliénées sont devenues enceintes ; dans un des cas, un jeune homme de Gheela été signalé comme le père de l’enfant ; l’autre aliénée a accusé un pensionnaire libre. »

Ces pensionnaires libres, hommes et femmes, placés à Gheel par les administrations charitables des grandes villes, sont souvent une cause de désordre. Un homme imbécile a été surpris se livrant avec des enfants à des actes immoraux ; un autre a été sur le point de violer en plein jour une aliénée ; enfin, une femme d’Anvers a commis un infanticide dans les circonstances suivantes : on l’a retirée d’un établissement fermé où on avait constaté qu'elle avait un penchant érotique ; elle est placée à Gheel dans la même maison qu'un homme pensionnaire libre épileptique. Devenue enceinte, elle a été si bien surveillée qu’elle a eu l’occasion de tuer son enfant à sa naissance. — Roussel, Annexes, p. 154,

LU 0 en

agricole ; pour ne donner qu'un exemple, citons l'asile de Clermont (Oise) : « Un établissement comme Clermont, disait le docteur Cyon, de Saint-Pétersbourg (1), qui se compose d’un asile auquel une ferme est annexée, doit arriver, s’il est administré d’une manière intelligente, à se suflire à lui-même par le produit cumulé du travail des malades et celui des bénéfices sur les pensionnaires. Ce système est bien préférable à celui de Gheel, où le travail des aliénés ne profite qu’au seul nourricier et où les aliénés sont contraints de travailler plus que dans les autres asiles. »

L’étahlissement comprend deux parties bien distinctes : l’asile proprement dit et une annexe, Fitz- James, au village de ce nom. Elle a une superficie d’au moins deux cents hectares. Là sont installés dans des quartiers distincts les agriculteurs. Divisés en escouades, ils s'occupent, selon leurs aptitudes, de travaux divers. Ici ce sont des batteurs, là des brasseurs, plus loin des vachers, des porchers, des bouviers, en un mot, tout un personnel agricole.

L’Angleterre, l'Allemagne nous ont suivis dans ce mouvement. L'établissement d'Atscherbitz, en Prusse, se compose d’un asile central pour 150 malades et de maisons isolées pour plus de 200. Les avantages qu’il donne sont très grands pour les aliénés curables : il a

(1) Annales médico psychologiques, janvier 1874, cité par M. Th, Roussel dans son rapport au Sénat,

Ro)

amené des guérisons plus rapides et par des moyens plus agréables; pour les incurables, le traitement est plus avantageux et plus compatible avec la liberté.

Si nous continuons nos recherches à l'étranger, nous rencontrons l’asilede Schandran, en Saxe ; deGabersée, en Bavière ; de Wubhlgarten, à Berlin. La Suède, la Norwège, la Russie suivent le mouvement (1).

Dans ces établissements, le travail est la règle. C’est un fait acquis, prouvé par l'expérience, que le travail est pour les aliénés un des plus puissants remèdes. Cette grande loi du travail s'étend aussi à tous les incurables, même aux plus exaltés.

Pinel (2), à ce sujet, nous donne des détails très intéressants. (« On devait faire, dit-il, de nouvelles constructions à la Salpêtrière. On eut l’idée de faire exécuter les travaux de terrassement par les aliénés de Bicêtre. Chaque matin, pendant six mois, environ cinquante aliénés, sous la conduite de quelques guides et d’un inspecteur intelligent, allaient de Bicètre à la Salpêtrière et se livraient toute la journée avec une ardeur exemplaire aux travaux les plus pénibles. Parmi eux se trouvait un furieux, délirant sans cesse : il criait, 1l vociférait, sa figure était rouge, ses yeux étincelaient, chacun de ses gestes exprimait une menace ou une imprécation : C'était un forcené. Si on avait mis cet homme dans une loge, il aurait tout brisé,

(4) M. Dubiel. Rapport à la Chambre.

(2) Scipion Pinel. Régime sanitaire des aliénés, p. 94.

A 'AEES

il se serait livré aux emportements de la fureur la plus aveugle. Au lieu de cela, on le soumettait au travail ; il poussait sa brouette avec une activité bouillante et revenait avec la même pétulance chercher le fardeau nouveau qu'il devait charrier également; à chaque pause, il est vrai qu'il s’arrètait pour exhaler sa fureur en propos incohérents ; il est vrai encore qu’il criait, qu'il jurait en conduisant sa brouette ; mais, en dernier résultat, c'était le plus intrépide des ouvriers ; son exaltation délirante ne faisait qu'activer son énergie musculaire. »

Comme conclusion, nous demandons que les asiles offrent, au point de vue dutravail, le plus deressources possibles, de façon que le médecin puisse ordonner le travail comme il ordonne la promenade et les douches.

La loi de 1838 ne s’est pas occupée des épileptiques et des idiots ; nous n’avons pas lieu de nous en étonner, car elle n’avait en vue que les dispositions à prendre vis-à-vis des aliénés proprement dits.

Le devoir de soulager les aliénés, nous l’étendons aux épileptiques non aliénés, non seulement par un sentiment d'humanité, mais dans l'intérêt public.

Les épileptiques se divisent en deux catégories : les épileptiques aliénés et les épileptiques simples. Pour les premiers, aucune difficulté, la loi de 1838 les prend sous sa protection ; ils trouvent leurs places dans les asiles.

Quant aux seconds, c’est-à-dire les épileptiques simples, il y a bien pour eux dans certains départements un service spécial ; ainsi pour la Seine, les hospices de Bicêtre et de la Salpêtrière contiennent des services d’épileptiques; malheureusement, à quelques exceptions près, l’assistance n'existe pas pour eux, en France, ou du moins d’une façon très incomplète.

Tous nous avons entendu parler des accès terribles de cette triste maladie que l’on appelle communément le « grand mal ». :

Un individu jeune, dans la plénitude des forces, de la santé, assez souvent de la raison, est subitement jeté à terre comme par un choc invisible ; on le voitse tordre, écumant, en proie à une crise horrible pendant laquelle il n’a plus conscience ni de ce qui se passe autour de lui, ni de ce qu'il éprouve et dont il ne gardera pas le souvenir. Cette crise passée, il reste abattu, avec un trouble plus ou moins marqué dans les idées et les sentiments, et à ce trouble se mêlent souvent des idées délirantes ou des impulsions dangereuses.

Qu’arrive-t-il? Le plus souvent, frappé sur la voie publique de son terrible mal, l’épileptique est transporté dans un hôpital ordinaire. La crise passée, il n’est plus qu’un malade proprement dit, et on le renvoie de l'hôpital jusqu’à ce qu’une crise nouvelle, plus ou moins rapprochée, l'y ramène à nouveau.

Parfois aussi, au lieu d’une attaque accompagnée de convulsions, le malheureux est sujet à des vertiges.

Pendant leur durée, il est en proie à des impulsions irrésistibles qui se traduisent par des actes violents et de véritables forfaits; ou bien ce sont pour l'individu des moments d'absence complète pendant lesquels il est inconscient. Alors des changements très graves peuvent survenir tout à coup, suivis tantôt d'accès de mélancolie avec tendance au suicide ou au meurtre, tantôt d'accès de manie furieuse ou de folie érotique ; tantôt d’un besoin irrésistible de fuir, de voler, et d’autres actes que le Code pénal condamne.

On désigne sous le nom d’épileptiques larvés, cette catégorie d'individus plus dangereux que les autres, parce que leur état ne se manifeste pas par des symptômes convulsifs aussi apparents.

Pour peu que leurs accès soient fréquents, que deviennent es malheureux épileptiques ? Enfants, les orphelinats, les écoles ne les accueillent qu'avec répugnance, car ils peuvent être cause de dangers, par suite de la contagion exercée par la vue des attaques sur les autres enfants ; adultes, ils trouvent difficilement un emploi. Repoussés de l’école, repoussés souvent de l'atelier, dangereux ou pouvant le devenir au moment le plus inattendu,les épileptiques indigentssont une charge pour leurs familles, quand ils ne sont pas un objet de répulsion.La société a donc le devoir d'assister ces malheureux traités en parias : elle le doit pour eux-mêmes, elle le doit aussi dans son propre intérêt pour éviter les accidents dont ils peuvent être la cause inconsciente.

SON ANRGE

Toutefois, nous admettons volontiers que les épileptiques peuvent être hospitalisés dans des conditions spéciales. S'ils deviennent aliénés, ils ne peuvent passer de leur quartier dans l'asile proprement dit sans se conformer aux prescriptions que la loi fixe pour toutes les séquestrations.

Ce devoir d’hospitalisation s'étend aussi aux idiots, aux crétins, aux imbéciles. On a confondu, à tort, l’assistance de l'idiot avec celle de l’aliéné. « Car, dit Esquiroi, l’idiotie n’est pas une maladie. C’est un état dans lequel les facultés intellectuelles ne sont jamais manifestées. L'homme en démence est privé des biens dontil jouissait autrefois, c’est un riche devenu pauvre ; l’idiot a toujours été dans l’infortune et la misère. » Encore, d'après Esquirol, nous distinguons plusieurs degrés dans l’idiotie, suivant le développement de la faculté du langage : d’abord, les idiots chez lesquels toute faculté d'expression vocale est abolie; ensuite, les imbéciles qui peuvent prononcer quelques mots. On les divise encore en idiots automatiques, réduits aux actes de la vie végétative, eten idiots spontanés pouvant manifester une volonté propre. Ces derniers, de même que les imbéciles, sont généralement éducables, bien que le développement des facultés intellectuelles et morales soit partiel et irrégulier, tandis qu’en revanche celui des instincts et des passions peut être précoce et même excessif. Aussi que de graves abus résultant de la

Page 1