XVIII AVANT-PROPOS
ne connaît pas ; il pressent dans Tordre intellectuel, moral et religieux, la nécessité d'une autorité. Il la demande vainement aux Eglises dissidentes. Puisse-t*il être convaincu de l'inutilité de ses efforts ! Et quand on lui représente les excès où Ta entraîné une manière de connivence avec la prétendue et monstrueuse liberté de la Commune, puisse-t-il comprendre qu'il doit quitter la voie où il s'attarde et où M. de Sacy vise à le retenir! qu'il doit aller frapper à la porte du vrai bercail, le seul où se trouve le bon pasteur, celui qui invite et qui accueille toutes les brebis fatiguées, qui sait alléger leur fardeau, les guérir et leur pardonner !
DE
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UÉDIT DE NANTES
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Maxime de Caton. Confusion de M. de Sacj. Il croit aux conséquences désastreuses de la révocation de Tédit de Nantes. I] n*y a pas que des conséquences matérielles. La maxime de Caton peut-elle être appliquée aux Etats ? — Conséquences morales fabuleuses. Conséquences morales vraies. Madame de Choisy. — Il ne faut pas juger des événements par leurs résultats. — Le chiffre des réfugiés protestants. La liberté de conscience et le lien de TEglise et de TE tat. Résolutions de LouisXIV au sujet des protestants. Travaux du roi, de sa mère, des évoques et des saints pour leur conversion. Scandale de M. de Sacy. Les héros et les saints. — Mépris des protestants pour la maxime de Caton. Cequ*ont été les dragonnades. Facilité des protestants à se convertir, et partant inutilité de leurs privilèges et des redit de Nantes. — Complicité du dix-septième siècle. Le pape Innocence XI se fût-il défié de la solidité des conversions? Il loue la révocation des lois favorables aux hérétiques. Le
crime de Louis XIV... selon M. deSacy. Le devoir des rois envers la vérité et selon TEglise. Doctrine de saint Augustin sur Tusage de la force publique.
Univers, 26 octobre 1853.
« Il faut qu'on le sache bien : on n'est, je ne « dis pas un héros et un martyr, je dis un honnête <r homme, qu'à la condition d'être toujours prêt « à sacrifier sa fortune, ses jouissances, sa vie « même à sa conviction et à sa foi! Nous crai- « gnons trop la mortj l'exil, la pauvreté, disait « Caton au sénat romain à la veille de la chute « de la république : Nimium timemus mortem, « exilia, egestatem. Là est, en effet, tout le se- <r cret de la décadence des Etats. Ils sont per- « dus lorsque les citoyens préfèrent leur repos « et leurs plaisirs à leur honneur ! »
Qui s'exprime de la sorte? ^Quelque Romain sans doute? Cincinnatus peut-être?... ou le Journal des Débats, par l'organe de M. de Sacy ?
Il parle d'or vraiment, et explique très-bien la raison de la décadence des sociétés modernes, où, par amour des jouissances de la vie, des gros appointements et des places commodes, tant d'hommes, après avoir servi la monarchie parlementaire et la république, servent aujourd'hui ce qu'ils appellent le pouvoir absolu, «c cette monstrueuse
tES SENTIMENTS DE M. DE SACY.
puissance, » contre laquelle ils dirigent des épigrammes sans pointe et des anathèmes sans vi*» gueur. Dans ce mépris généreui^ qu'il professe de la pauvreté et de la mort, dans la verdeur de son zèle et Tintèmpérance peut-être un peu juvénile de son dévouement, M. de Sacy confond ïnètoe la fbi politique, dont parlait Caton au sénat romain, avec la foi religieuse, ^ui cependant doit avoir sur les âmes des exigences plus fondées et plus sérieuses. C*est au sujet de la révocation de redit de Nantes que M. de Sacy, s'abandonne à cette apostrophe' convaincue et désolée sur les so* ciétès modernes; nous la reproduisons avec plaisir. Nous regrettons que l'écrivain y ait ajouté quelques paradoxes malsonnants qui nous obligent à discuter avec lui.
M. de Sacy est un esprit délicat, lettré, délié, fort habile à se glisser à travers les détours les plus étroits de la polémique, et à y faire toutes les évolutions possibles. Comment avec tant de prestesse et de grâce, tant de lustre littéraire et ^parfois tant de bon sens, se montre-t-il souvent comme un simple émule de M. de La Bédollière ou de M. Jourdain (1)? Avec une allure plus dis-
(1) Deux écrivains rédigeant en ce temps Ik le Siècle^ «ous la direction de M. Havin, qui était un personnage.
i DE Li RiVOCATION DE l'ÉDIT DE NA5TES.
tinguée, il n'en va pas moins chopper aussi lourdement que le Siècle à toutes les banalités pliilosophiques imaginables ; et il ne parait même pas chercher à dissimuler les abîmes où sa logique et sa raison font d*e£Froyables culbutes.
Il condamne la révocation de Tédit de Nantes à cause de ses conséquences désastreuses, à cause des tristes circonstances qui l'ont accompagnée, et surtout à cause du principe qui Ta inspirée.
Les conséquences désastreuses de la révocation de redit de Nantes ne sont pas évidentes à tous les yeux. M. de Sacy les énumëre : il eût aussi bien fait de les prouver. Il renvoie, il est vrai, à wa, livre de M. Weiss (1), qui a dû exhiber les preuves. Ce travail historique est composé au point de vue protestant. M. de Sacy l'approuve sans aucune réserve : il en accepte les prémisses, les corollaires, les conclusions. Cela n'étonnera personne : tout le monde connaît les affinités politiques et cordiales qui existent entre le protestantisme et le Journal des Débats. Le renom des docteurs n'ajoute pas toujours à la qualité des preuves dont ils excipent, et celles-ci ne sont
(1) Histoire des réfugiés protestants de France^ depuis la révocation de Védit de Nantes jusqtCà nos jours, par Ch. Weiss. Charpentier, 1853. 2 vol. in-Î8.
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peut-être pas aussi concluantes que le prétend M. de Sacy.
M. Weiss s'est surtout attaché aux conséquences matérielles de la révocation deTédit de Nantes. Le nombre des fabriques françaises a été a dit-il, diminué ; diverses industries, dont le secrex nous appartenait^ ont été portées à l'étranger; l'influence de la France au dehors a été amoindrie ; la ligue protestante a été resserrés : nous supposons tout cela prouvé. N'est-ce point là la fortune, les jouissances, la vie même qu'un honnête homme est tenu de sacrifier à ses convictions? Nimivm timemus^ disait Caton^wor/^w, exilia^ egestaiem. Pourquoi M.deSacy blâme-t-ildans LouisXIVce qu'il admire dans Caton? Est-ce parce que Louis XIV sacrifiait sa puissance, saprospérité et sa gloire même, si on veut, à la religion, et que Caton voulait qu'on les sacrifiât à la république? On ne soupçonnait pas au Journal des Débats tant de vénération pour cette dernière. Ou bien un roi n'est-il pas tenu d'être un honnête homme? et un Etat doit-il mettre ses richesses matérielles àu-jjessus de sa force morale, de sa foi et de sa conviction?
M, de Sacy assure, il est vrai, que les conséquences morales de la révocation de Tédit de Nantes ont été désastreuses. < En ôtant la parole aux
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Maxime de Caton. Confusion de M. de Sacj. Il croit aux conséquences désastreuses de la révocation de Tédit de Nantes. 1] n*y a pas que des conséquences matérielles. La maxime de Caton peut-elle être appliquée aux Etats ? — Conséquences morales fabuleuses. Conséquences morales vraies. Madame de Choisy. — Il ne faut pas juger des événements par leurs résultats. — Le chififre des réfugiés protestants. La liberté de conscience et le lien de TEgliseet de l'Etat. Résolutions de LouisXIV au sujet des protestants. Travaux du roi, de sa mère, des évêques et des saints pour leur conversion. Scandale de M. de Sacy. Les héros et les saints. — Mépris des protestants pour la maxime de Caton. Ce qu'ont été les dragonnades. Facilité des protestants k se convertir, et partant inutilité de leurs privilèges et des redit de Nantes. — Complicité du dix-septième siècle. Le pape Innocence XI se fût-il défié de la solidité des conversions? Il loue la révocation des lois favorables aux hérétiques. Le
8 DE Là RÉTOGATTON DE l'ÉBTT DE NANTES.
c sachant où se fourrer et ayant de grands scru-
< pules. Présentement ils sont gaillards et ne son-
< gent plus à se confesser. Ils s*en excusent en « disant : Ce qui est écrit est écrit. Voilà ce que
< les jansénistes ont opéré à l'égard des mon^ € dains{l). > Il faut avouer que Madame de Choisy déduit ici une des filiations de Voltaire un peu plus sûrement que M. de Sacy; et la révocation de l'édit de Nantes peut vraiment être lavée du reproche d'avoir donné la parole à Voltaire et à Rousseau.
Du reste, M. de Sacy remarque qu'il ne faut pas juger les événements d'après leurs résultats, Quand l'acte de Louis XIV aurait eu toutes les conséquences qu'on lui prête gratuitement, ce ne serait donc pas une raison absolue de le condamner. A côté de ces conséquences un peu fabuleuses, on peut en démêler certaines. L'unité de la France fut assurée, l'Etat protestant, que l'édit de Nantes avait constitué au sein du royaume, qui avait plusieurs fois fait alliance avec les ennemis de la
(1) Cette Jettre est tirée des manuscrits de Conrart. Je l*ai publiée dans les Notices du X VU* siècle^ après l'avoir une première fois mise au jour dans VUnivers en 1852. Elle, a été reproduite souvent, notamment par M. Cousin.
Madame de Choisy est la mère de Tabbé de Choisy, de TAcademie française. Elle était Hurault de THospital.
patrie, et qui, par une divergence du culte public, poussait les esprits à l'indifférence et au libertinage, cet Etat protestant fut tout à fait détruit. On aura beau grossir la guerre des Cévennes ; elle est peu de chose en comparaison des guerres du seizième siècle et même de celles du commencement du dix-septième. A ces avantages politiques de la révocation de Tédit de Nantes, il faut en ajouter de plus considérables aux yeux de ceux qui ne s^attacbient pas seulement aux intérêts matériels : des villes, des provinces entières abjurèrent le culte réformé, auquel elles tenaient par habitude, par entêtement, par ignorance surtout, et se présentèrent pour recevoir l'enseignement catholique. De tels avantages furent achetés au prix de sacrifices. Beaucoup de protestants émigrèrent; le duc de Bourgogne évalue leur nombre à 67,000 (1). On à enflé ce chiffre. Il serait plus considérable, le duc de Bourgogne, malgré tous les documents qu'il a eus entre les mains, se serait trompé, que la question resterait tout entière de savoir s'il faut regretter les renégats et
les traîtres qui niaient l'ancienne tradition de la
France, brisaient le lien qui faisait toute la force
(1) En suivant Je calcul le plus exagéré, dit-il. (Mémoire du duc de Bourgogne,]
du royaume, le lien profond et intime qui unissait l'Eglise et l'Etat. M. de Sacy en appelle à la liberté de conscience violée. Nous mesurerons cette liberté quand nous aurons à discuter le principe de l'acte de Louis XIV. On peut déjà remarquer que c*6st une étoile qui ne brille pas toujours du même éclat. Après juin 1848, le Journal des Débats parut faire bon marché de la liberté de conscience; du moins personne n'entendit parler de ses protestations, ni des anathèmes qu'il aurait dît lancer contre les proscriptions prononcées par le gouvernement républicain.
Passons aux circonstances.
Naturellement le Journal des Débats n'en trouve aucune qui milite en faveur de l'acte de Louis XIV. Tous les soins du roi, avant la révocation de redit, pour ramener ses sujets au giron de rSglise, paraissent tyranniques à M. de Sacy. Il trouve sans doute scandaleuses et effiroyables les résolutions énoncées par Louis XIV (1). c Je « résolus de ne faire aucune grâce qui dépendît « de moi seul à ceux de cette religion, et cela « par bonté et non par aigreur, pour les obliger
(1) Mémoires de Louis XIV, Edition de M. Ch. Dreyss. 1860. T. II, p. 558. Le lexte, établi par M. Dreyss, offre quelques légères différences de diction avec Us anciennes éditions, dont nous reproduisions les termes en 1853.
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LES SENTIMENTS DB M. BE SACY. i\
c par là à considérer de temps en temps d'eux- « mômes, sans violence, si c'était par quelques « bonnes raisons qu'ils se privaient volontaire- « ment des avantages qui pouvaient leur être « communs avec mes autres sujets... Je résolus ff aussi d'attirer par des récompenses ceux qui se « rendaient dociles, d'animer autant que je pour- « rais les évêques afin qu'ils travaillassent à leur € instruction...» Et tout cela pour ramener douce- « ment ceux que la naissance, l'éducation et le « plus souvent un grand zèle sans connaissance « tiennent de bonne foi dans ces pernicieuses « erreurs. »
M. de Sacy n'accepte pas une pareille politique. L'influence de madame de Maintenon lui paraît pire que celle de Louvois ; comme moyen de conversion, il préfère les dragons aux aumônes. Tout le travail entrepris par Anne d'Autriche, continué par Louis XIV, développé par madame de Main»
tenon, toute l'admirable charité employée à retirer les protestants de l'erreur, à appeler à la vérité ceux qui l'avaient entrevue, ces œuvres dites des nouvelles catholiques ou des nouveaux convertis, où travaillèrent Bossuet, Fénelon et saint Vincent de Paul, ne sont aux yeux de M. de Sacy que de la séduction et de la corruption; il ne voit là que
12 DE LA. RÉYOGATION DE l'ÉDIT DE NANTES.
des conversions achetées à raison d'un écu de six livres par tête. Il ne dissimule pas son < horreur > et son < dégoût. > Cette délicatesse de cœur du Journal des Débats ne surprend pas. Ceux qui n'ont jamais eu besoin de * se convertir ne comprennent pas les attaches que les âmes peuvent conserver pour Terreur, dont elles sont dégoûtées, et au sein de laquelle elles ont longtemps vécu ; ils ne soupçonnent pas les faiblesses humaines; ils ne savent pas quelles misères peuvent assaillir les consciences; ils ignorent les scrupules que le démon suscite dans les âmes qui lui appartiennent depuis longtemps et qui vont lui échapper, et les subterfuges auxquels elles ont recours pour se détourner de la voie où elles savent qu'elles devraient entrer.
Dans sa candeur, le Journal des Débats ne voit dans l'humanité que des héros. La jeunesse est sujette à cette illusion, qui est rare chez les hommes d'expérience. Les héros n'hésitent jamais sur leurs devoirs; il n'y a pas d'obscurités devant leurs yeux; ils voient ce qu'ils ont à faire : ils le font simplement, sans que rien les arrête ni les retienne. Les saints ont quelque chose de commun avec les héros : ils sacrifient tout pour remplir leurs devoirs; ils ont cependant besoin de charité,
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parce que, comipe les autres hommes, ils ont à lutter contre leurs passions ;*aussi .sont-ils reconnaissants de Taide qu'on offre à leur faiblesse. Les héros, au contraire, le regardent comme une injure. M. de Sacy peut avoir ses raisons pour se ranger à l'avis des héros; il comprendra néanmoins que les politiques ne doivent pas s'élever aux hauteurs où il se place, et que, dans la conduite des Etats, on doit tenir compte de lois différentes de celles qui régissent la république héroïque, où M. de Sacy converse galamment et superbement avec Amadis des Gaules, Lancelot du Lac, Caton d'Utique et Caton l'Ancien. Les rois, ceux à qui la Providence a remis le soin du gouvernement des peuples, ne peuvent se livrer à de telles préciosités ; ils sont obligés de considérer la nature humaine pour ce qu'elle est : si l'effort de la grâce et l'attrait de la vérité sont assez puissants pour triompher quelquefois de tous les obstacles, le plus souvent les hommes hésitent devant le sacrifice, que la vérité leur demande, de leur fortune, de leurs jouissances ou de leur vie. Quand M. de Sacy sortira de l'enthousiasme- où le jettent les paroles de Gaton l'Ancien, il comprendra qu'on puisse compatir à de pareilles faiblesses sans que les efforts employés à adoucir les sacri-
t i DE LA RÉTOGATION DE L*ÉDIT DE NA5TES.
fices . imposés ÎM^eux qui veulent quitter Terreur et embrasser la vérité inspirent « Thorreur et le dégoût. >
Du reste, si tout ce travail charitable, préparatoire à la révocation de Tédit de Nantes, auquel s'appliqua Louis XIV, paraît odieux à M. de Sacj, il ne trouve pas davantage, dans la conduite des protestants de France, la raison et l'excuse des rigueurs où put être entraîné le roi. 11 plaît à M. de Sacy de vanter la foi et la conviction sincère des protestants. Cette foi et cette conviction sincère avaient au moins des allures inconnues aux cattioliques ; et il ne faut pas s'étonner que ces derniers aient pu s'y tromper. On sait, en effet, quelle fut l'occasion des dragonnades. M. de Sacy, qui les préfère de beaucoup à l'influence de madame de Mainjenon, ne manque pas cependant de les reprocher à Louis XIV. Il n'ignore pas que ce mot éveille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et universitaires de ses lecteurs. Il ne dit pas qu'il s'agissait uniquement d'un logement de gamisaires. C'était une charge, une vexation, une tyrannie, si Ton veut; il n'y avait dans cette mesure en soi ni cruautés, ni sévices : ajoutons que cette tyrannie était dans Tusagc du dix- septième siècle: on avait coutume d'envoyer des gamisaires
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loger dans les villes qui tardaient à acquitter les taxes. L'intendant du Poitou qui s'avisa le premier (1681) de ce procédé d'ébranler les consciences protestantes, fut surpris du succès qu'il obtint (1). On exempta du logement militaire les nouveaux convertis. Cette seule promesse suffit à faire abjurer des villes entières. N'est-ce pas cette exemption qu'on appelle les dragonnades? On dit aujourd'hui que les conversions n'étaient pas sincères et qu'elles étaient arrachées par la violence. En accueillant ces griefs, il faut reconnaître que la violence n'était pas grande, et on ne peut citer cette conduite des protestants comme un modèle,en rappelant les paroles de Caton : Nimium timemus mortem^ exilia^ egestatem.
Les protestants du dix-septième siècle restèrent d'ailleurs fidèles à leur tradition. Plus d'un de leurs héros avait ainsi paru abjurer sa foi devant un
(1) Pour bien préciser, M. de Marillac, intendant du Poitou, qui en 1681 essaya de faire intervenir les garnisaires aux conversions des huguenots, fut, il est vrai, surpris des résultats; mais dans son ;^èle et sa satisfaction, il laissa prendre aux troupes des libertés et des licences qui suscitèrent des plaintes dont le bruit parvir-t au roi. Le roi non-seulement réprima l'intendant, et même le révoqua; mais il renonça, malgré les résjaltats obtenus, au moyen d'action imaginé par cet intendant Foucault, l'intendant du Béarn, y revint en 1684, mais en maintenant fermement ladisciplineetne laissant prendre aucune licence aux troupes. Les succès qu'il olitint firent étendre ce procédé aux autres provinces.
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danger ou une incommodité quelconque. Les catholiques n'admettent pas ces souplesses. Louis XIV et ses conseillers avaient été nourris dans une doctrine où la loi de tous les temps, des temps de révolution comme des temps de paix, est de sacrifier sa fortune, ses jouissances et sa vie à sa conviction et à sa foi. Il ne faut pas s'étonner qu'en voyant la rapidité avec laquelle les populations rejetaient le calvinisme pour échapper à un impôt, ils aient cru le protestantisme dénué en France d'adeptes convaincus et sérieux, et pourvu uniquement, dans le royaume, d'une existence officielle, à laquelle rien ne répondait dans les désirs et les besoins du peuple.
En supposant qu'ils se soient trompés, que le duc de Bourgogne ait diminué le nombre des protestants sortis de France et que Tabolition desédits ait rencontré une résistance profonde et religieuse, la conduite des protestants et la facilité, avec laquelle ils abjurèrent, devraient être comptées parmi les causes qui entraînèrent Louis XIV à la tyrannie et aux violences dont on l'accuse. C'était le cas, assurément, de rappeler qu'on ne gagne rien à sacrifier lâchement ses convictions et sa foi à un intérêt du moment, à sa fortune et à ses jouissances ; Nimium timemus mortem^ exilia^ egestatem.
Au m ilieu des reproches qu'il adresse à Louî s XIV M. de Sacy n'admet qu'une seule excuse. Le roi ' eut « pour complice tout son siècle : ce siècle, si € poli, si éclairé, si chrétien ; un Bossuet, un « Bourdaloue. une madame de Sévigné applau- « dissaient à cet acte de violence avec enivrement. « Arnauld, le grand Arnauld {c'est toujours M. de <c Sacy qui parle) ^ écrivait qu'on avait pris contre « les protestants, des mesures un peu violentes, « mais nullement injustes. :& Un pareil argument, sans s'arrêter au mélange des autorités que M. de Sacy réunit si singulièrement, un pareil argument n'est pas une grande excuse. Dans ce siècle si poli, si éclairé, si chrétien, il y avait un homme que Louis XIV aurait dû consulter avant de prendre des mesures définitives contre les protestants. Cet homme était le Pape, Dans une affaire de conscience et de religion, le Pape avait droit d'être au moins interrogé. Le peu de souci que mit Louis XIV, bien conforme en ceci au goût de M. de Sacy, le peu de souci que mit Louis XIV à consulter le Pape, a laissé des doutes dans bien des esprits sur la légitimité de la révocation de l'édit de Nantes. On s'est plu à relever les marques d'indisposition que la cour de Rome a données à une entreprise qui parut par instants poussée aux
dernières extrémités, autant par un intérêt politique que par un intérêt religieux bien réglé. Nul doute que si le roi eût consulté Innocent XT, il eût apporté moins de précipitation à ses mesures; peut-être ne se fût-il pas confié aussi facilement aux conversions par acclamations ou par délibération des villes de Pau (1) et de Montpellier (2), aux trente mille abjurations obtenues en quinze jours dans le Dauphiné, aux vingt- *cinq mille qui eurent lieu en six jours dans le Languedoc (3), et enfin aux cent trente mille que donnèrent dans un mois les généralités de Bordeaux, de Montauban, de Poitiers et de Limoges (4) . La bonne grâce avec laquelle les choses se passaient exalta le roi (5). Rome^ sans aucun doute, eût montré moins de confiance, plus de mesure, et partant plus de douceur. Mais il ne faut pas, avec quelques catholiques, conclure, des
'1) Juillet 1685.
(2) Octobre 1685.
'3) Mémoires du marquis de Sourches,
(4) Lettre de Louvois au chancelier Le Tellier, 17 septembre
(5) Les ordres du roi transmis par Louvois ne cessent de répéter que le roi ne veut pas de violences. Avait-on le temps d'en faire d'ailleurs? « Il n'y a poiut eu de logements chez les religionnaires, écrivait du Languedoc Noailles. Je ne sais presque que faire des troupes, ajoute-t-il d'Alais; les lieux oti je les destinais se convertissent tous généralement, et cela va si vite que tout ce que peuvent faire les troupes est de coucher une nuit dans les lieux où je les envoie. »
renseignements que les Mémoires particuliers peuvent donner sur Topinion de la cour de Borne, que le Pape réprouva lacté de Louis XIV et le principe qui l'avait inspiré. Il existe un bref où le pape Innocent XI loue le roi d'avoir révoqué toutes les ordonnances rendues en faveur des hérétiques (1). C'est à cet éloge que nous voulons nous en tenir, sans nous arrêter à discuter ici les violences et les exagérations que l'entraînement et l'orgueil du roi purent mêler à l'exécution de ce sage projet,' dont Richelieu avait déjà eu la pensée.
C'est sur le principe même du c crime de Louis XIV, » comme parle M. de Sacy, que ce rédacteur du Journal des Débats s'élève à une grande éloquence ; il parle de persécution et de martyre ; il assure que la partie la plus énergique, la plus fidèle et par conséquent la meilleure des prêtestants, s'exila du royaume. Il ignore absolument ce que c'est que la vérité, et quels droits elle a sur les âmes. C'est la partie la plus dépravée et la plus fanatique des dissidents qui. résista aux efforts tentés pour leur conversion. Le crime de notre siècle, celui du Journal des Débats et
(1) En date du 13 novembre 1685. L'édit de révocation est du 18 octobre.
20 DE LA RÉYOGATION DE L'ÉDîT DE NANTES.
de M. de Sacy, le crime de ce qu*on appelle la liberté de conscience est de confondre la vérité^, qui est divine, avec Terreur, qui est diabolique ; de les mettre Tune et l'autre sur le même rang, et de reconnaître les mêmes droits à Dieu et à Satan. Les réfugiés protestants de France, quoiqu'en disent leurs coreligionnaires, les libéraux et les philosophes, ne furent point des martyrs. Il n'y a de martyrs que ceux qui souftent persécution pour la justice (1) ; il n'y a point de justice en dehors de la vérité. Heureux, dit cette vérité divine, heureux ceux qui souflFrent persécution pour la justice! et saint Augustin remarque que ceux qui souffrent pour l'iniquité et pour un schisme sacrilège n'ont point part à ce bonheur ni à cette gloire (2). Ce sont des malheureux dont Terreur fait peine, des furieux et des fanatiques qui peuvent inspirer Thorreur ou la compassion, selon les excès où ils se portent et les douleurs qu'ils souffrent, mais qui ne peuvent avoir part à aucun honneur ni à aucune admiration. Il faut s'étonner qu'au lendemain encore de ces jours né-
(1) Matth., V, 10.
(2) « Non ergo qui propter iniquitatem et propter christianœ unitatis impiam divisionem, sed qui propter justitiam persecutionem patiuntur, hi martyres soii sunt. » {De cor, Do' natist, 9.)
fastes où l'enthousiasme populaire supportait de si grandes douleurs, bravait la mort et l'exil pour des principes pervers, le Journal des Débats fasse l'apothéose des révolutionnaires du dix-septième siècle.
. Sans doute M. de Sacy ne voudrait pas tirer de ses paroles toutes les conclusions qu'on y pourrait trouver; mais lorsqu'il indique la source du
< crime de Louis ]Si^IV» dans le «désir d'une unité « chimérique de culte et de religion », ajoutant^ « qu'un prince si sensé n'a pas vu qu'il aurait dû « décréter d'abord l'unité de tous les esprits, la
< conformité de toutes les raisons, la parfaite res- « semblance des âmes, chose impossible ! :» le judicieux écrivain n'a pas vu que, contre son dessein, sans aucun doute, il niait ouvertement et imprudemment toute la tradition et la doctrine de l'Eglise catholique, qui n'a d'autre fin sur la terre que de maintenir et de réaliser « cette unité chimérique de culte et da- religion.»
Pour la perpétuer et la conserver, l'Eglise n'a pas seulement employé les moyens de persuasion, elle a eu aussi recours aux lois. « Agar, dit saint « Augustin, était persécutée par Sara, et deman-
< dez à saint Paul de quelle Eglise Sara était la <c figure, lorsqu'elle persécutait sa servante ? Ce
2i DE LA RÉVOCATION DE L^EDIT DE NAICTES.
€ saint apôtre répondra qu'elle était la figure de « cette mère toute libre qui nous a en£antés, c'est- € à-dire de la céleste Jérusalem, qui n'est autre c que la vraie Eglise de Jésus-Christ. Mais, ajoute « le grand docteur, quoiqu'il soit vrai en un cerc tain sens que Sara persécutait Agar, à y re- « garder de près, nous trouverons que c'était .« Agar qui persécutait Sara par son orgueil, <r plutôt que Sara ne persécutait Agar par le châ- € timent qu'elle lui faisait souffrir; car l'orgueil « d'Agar était un outrage pour sa maîtresse ^ qui «ne faisait rien que de juste lorsqu'elle lerépri- « mait par le châtiment (1). »
Que M. de Sacy relise toute cette Lettre CLXXXV de saint Augustin à Boniface; il y trouvera les vrais principes de la question qu'il a touchée avec éloquence peut- être j mais certainement avec trop de légèreté et quelque aveuglement. Saint Augustin, en reconnaissant qu'il n'a pas toujours été de cet avis, et que comme tant d'autres il a cru autrefois que la persuasion devait suffire à rame-
(1) « Quserant ab apostolo quam Ecclesiara significabat Sara quando persecutionem faciebat ancillœ. Liberam quippe mati*em nostram, cœlestem Jérusalem, id est veram Dei Ecclesiam, in illa muliere fuisse figuratam, quas affligebat ancillse. Si autem melius discutiamus, magis iilapersequebatur Saram superbiendo quam illam Sara coercendo : illa enim dominas faciebat injuriam, ista imponebat superbse disciplinam. » (De cor. Do natist. 11.)
ner les âmes, établit que la politique, les empereurs et les lois doivent aussi être employés à cet office, et que c'est une grande charité de consacrer ces puissances à tirer les âmes de leurs erreurs ; qu'on ne doit pas être arrêté parce que cette sorte de persécution rend furieux ou même fait périr quelques hommes, lorsqu'on est assuré d'en sauver plusieurs.
Il établit que le plus grand nombre de ceux qui sont égarés dans les hérésies, ont besoin de cette sainte violence pour quitter des erreurs dont souvent ils n'osent sortir, et que ceux même qui ont été arrachés malgré eux à la voie mauvaise, sont bientôt guéris par la saine doctrine et les bons exemples, quand une fois ils sont entrés dans le giron de l'Eglise catholique. Le grand docteur ne craignait pas, comme M. de Sacy, que cette sainte violence enfantât un athéisme sauvage. Il parlait cependant selon la doctrine et d'après Texpérience. Sa Lettre à Boniface raconte sur les Donatistes et les lois des empereurs à leur égard des faits tout semblables à ceux qui se sont passés en France au sujet de la révocation de Tédit de Nantes. C'est à propos de ces faits que saint Augustin a publié la doctrine de l'Eglise et la règle de conduite des rois et des princes catholiques. L'Eglise
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n'a jamais renié cette doctrine, ni abrogé cette loi; toute sa tradition consacre la légitimité de l'emploi de la force temporelle contre Terreur. Les épigrammes de M. de Sacy pourraient être vives, son éloquence pourrait être grande : TEglise ne changera pas sa doctrine, ni sa tradition. Elle sera toujours en état d'en rendre compte à la raison humaine, qui ne peut rien établir d'utile et de sérieux sans la suivre.