I. - LA TOLÉRANCE
Journal des DébatSj 27 octobre 1853.
Le journal V Univers public aujourd'hui, à propos de Tarticle que nous avons récemment fait paraître sur Y Histoire de la révocation de Védit de Nantes^ par M. Weiss, une longue et violente apologie de cet acte de Louis XIV, sans même en excepter les dragonnades et les coiiversions achetées à un écu de rix livres par tête. Il va sans dire que le journal V Univers ne nous épargne pas les injures sous forme sérieuse ou plaisante. Mais aujourd'hui nous sommes trop touchés de la bonne foi du journal V Univers pour lui en vouloir de ses quolibets. Jamais ce journal n'avait attaqué aussi franchement toute espèce de tolérance civile en matière de religion, et posé plus nettement le principe de la persécution, comme un principe légitime de propagande, comme un devoir même pour les princes et pour ceux qui gouvernent. L'Univers n'aurait pas dit à Jacques lï comme le lui disait Fénelon : Accordez à vos sujets la liberté civile, non comme approuvant tout, mais ct>mme tolérant tout ce que Dieu tolèf^e. Il n'aurait pas non plus écrit ce qu'écrivait Fénelon, envoyé en Uiissîofi dans le Poitou : Surfout n^envoyez pas de dragons
à ces pauvres peuples, car ils se feront plutôt Turcs I Non, les dragonnades étaient un moyen doux d'éclairer la conscience des protestants et de les aider dans l'envie secrète qu'ils avaient de se convertir ! Qu'étaient-ce que les dragonnades ? Une mesure bien simple et bien innocente : on envoyait des garnisaires chez les protestants qui, par entêtement ou par mauvaise honte^ refusaient de se faire catholiques, comme on en envoie aujourd'hui chez les contribuables qui refusent de payer leurs impôts. Nous avons encore des dragonnades tous les jours, et nous n'y pensons seulement pas ! Voilà l'histoire refaito par le journal VUniverSy et Ton conçoit qu'un journal qui sait si bien les fait» ou qui les expose avec tant de bonne foi n'est que trop fondé à nous traiter de la façon la plus cavalière !
VUnivers n'est pas moins fort sur la question de droit que sur la question de fait. Voici son raisonneriient : On ne persécute pas l'erreur, on ne persécute que la vérité. Il n'y a que ceux qui souffrent pour la vérité et pour la justice qui aient le droit de prendre ce beau nom de martyrs et de persécutés. Nous persécutons, par exemple, V Univers quand nous combattons ses doctrines. V Univers nous brûlerait vifs qu'il ne nous persécuterait pas, car Y Univers a la vérité et nous n'avons que l'erreur. La cause de V Univers est la cause de Dieu ; notre cause est celle du diable. Et qui en juge ainsi 'IV Univers, cela va sans dire. Louis XIV était charitable quand il envoyait aux galères les ojinis-
Ires protestants ; les lois anglaises étaient tyranfniques quand elles proscrivaient les prêtres catholiques. 11 ne s'agit, comme on le voit, que d'avoir la force ; car pour la vérité et la justice, il est trop facile à chacun de la placer de son côté. Jésus-Christ disait à ses disciples qui lui demandaient de faire tomber le feu du ciel sur une ville incrédule : Vous ne savez pas dans quel esprit vous avez été appelés ! C'est dommage que V Univers ne dispose pas du feu du ciel, justice serait bientôt faite des protestants, des jansénistes, des gallicans, et de quiconque ose être d'un autre avis que ce jourtial. Mais patience, si la tolérance est pour le moment un mal nécessaire y cela ne durera peut-être pas toujours. Que le journal V Univers soit le plus fort, et vous verrez!
Si l'article de ce journal est lu en Hollande, il y servira admirablement la cause des catholiques !
S. DE SACT.
Univers^ 28 octobre.
M. de Sacy, ce matin, aurait grand'peur d'être brûlé et brûlé vif: c'est V Univers qui causerait cette alarme, s'il disposait du feu du ciel. Que M. de Sacy se rassure : on ne lui ôtera pas la gloire qu'il désirait, l'autre jour, d'un tombeau et d'une oraison funèbre
grivoise de la façon d'un de ses collaborateurs (1).
Au milieu de ses terreurs, M. de Sacy ne répond rien à nos arguments sur la révocation de redit de Nantes. Si les conversions si nombreuses opîrées à la vue des dragons de Louis XIV n'ont pas été sincères, comme M. de Sacy Ta avancé, le Journal des Débats a eu tort d'exalter la constance et le courage des prétendus martyrs de la liberté de conscience au dix-septième siècle. Si les conversions ont été sincères, M. de Sacy a eu tort de blâmer l'acte de Louis XIV, qui était Tinspi' ration d'une saine politique et d'un bon gouvernement, prenant à cœur les intérêts de la vérité et le salut des âmes.
M. de Sacy, sans toucher à ce dilemme, s'arrête aux condamnations portées contre les ministres protestants. Il publie que le Code pénal est une nécessité dans tous les Etats, et qu'un code pénal s'attaque toujours à des doctrines. Nous parlions
(1) M. Jules Janin, esprit littéraire jovial plutôt qu'aimable, avait, à travers les grave! ures de ses feuilletons^ conservé d'une
f crémière éducation chrétienne quelques lueurs de bon sens qui ui inspirèrent, en entrant àTAcadémie, une protestation contre lé scandale de la mort des athées. Cette protestation, que les académiciens parlementaires et libéraux, qui comptent M. de Sacy dans leurs rangs, n'ont pas pardonnée au pauvre Janin, a amené de leur part une revendication du droit de mourir sans sacrements, dont M, Cam. Doucet s'est fait l'organe discret au f^ein de l'Académie.
hier des proscriptions prononcées par le Gouvernement provisoire de 1848. Le Journal des Débats n'a pas oublié que la monarchie parlementaire de Louis-Philippe n'a pas été non plus avare de condamnations.
Enfin M. de Sacy, qui ne nomme pas saint Augustin, et pour cause, sans doute, cite Fénelon comme Ta fait hier précisément M. de La Bédollière; et il s'inscrit contre la doctrine, que nous avons rappelée, des droits et des prérogatives que Terreur ne peut partager avec la vérité. Il parle de manière à confirmer ce que nous avons dît, qu'il ne sait pas ce que c'est que la vérité. Il la confond avec la force. La vérité a cependant certains caractères auxquels on peut la reconnaître. Ces caractères ont été rendus assez sensibles par la miséricorde de Dieu pour que le châtiment de ceux qui refusent de les voir soit juste, et pour que ceux qui tentent de les altérer pour tromper les hommes simples ou passionnés soient de grands criminels. Nous ne pouvons que renouveler l'avis que nous avons donné hier à M. de Sacy, de relire saint Augustin. Arnauld, « le grand Arnauld, » tenait beaucoup à paraître s'accorder avec ce saint docteur.
Quant aux catholiques de Hollande dont parle
aussi M. de Sacy, nous leur recommanderons de dire à leur Souverain, et de dire avec le plus de force possible, ce que Fénelon, selon M. de Sacy, aurait dit à Jacques II : « Accordez à v.os sujets la liberté civile, non comme approuvant tout, mais comme tolérant tout ce que Dieu tolère. »