‹ De la Révocation de l'Edit de NantesChapitre 18 sur 43 · IV. - LA DERNIÈRE RÉPLIQUE DE M. DE SACY · texte numérisé non relu

IV. - LA DERNIÈRE RÉPLIQUE DE M. DE SACY

Journal des Débats, 4 novembre.

Nous aurions le droit de nous plaindre à notre tour d'une inadvertance échappée au journal V Univers, Ce journal suppose que nous avons mis Bossuet au nom-

LES RÉFITOUES TE li. I>E SACY, ETC. ' 51

bre des parlisans du principe de la tolérance. « M. de a Sacy, dit V Univers, essaie d'appuyer du nom de « Bossuet les principes de tolérance que Fénelon n'a f pas signés, n II n'en est rien. M. de Sacy a formellement reconnu que Ips grands hommes du siècle de Louis XIV avaient partage l'erreur de ce prince, et notamment Bossuet, « Comment, a-l-il dit, le simple « spectacle de ces fausses conversions qui amenaient '( aux pieds des auteis tant de gens encore proleslaiils n par le cœur n'ouvrait-il pas les jeus à Bossuet, îi . Il Arnaud, à lous les pieux calholiques de cette épo- « que ? » Eossuel a ajiprouvé lu révocation de l'édit de Nantes, cela est certain, et nous n'avons jamais ni avancé, ni insinué le conliairc. Sculpmonl nous rivons l'ait remarquer qu'au commence ment de ce siècle le cardimd de Beausset, dans son iJisloire de Sossuit, avait soin de noter qu'm fait aucun protestanl n'avait été persfculc dans le diocèse de ce grand évêque, et insi-tail avec plaisir sur celle observât on dont nous ne garantissons pas d'ailleurs la parfaite exactitude tandis qu'aujourd'hui une école fanaiique et msen ee croirail l;i religion perdue si l'on pnu\ait prouvi-f qu'un seul des grands cvôqut's du dix-seplième Mi''cle i eu assez de clairvoyance eu de charité pour éprouver queliiuo répugnance à employer la violence et la corruplion en maliére de fui ! C'esl la dîtl'érence des deux esprits, l'esprit qui régnait au commencement de ce Eiftcle parmi les cal bol [que.» el l'esprit qui règne mnin-

tenant parmi les ultramontains^ que nous avons voulu faire ressortir. Cela était clair comme le jour. Et cependant ï Univers prétend que nous avons mis ou essayé de mettre Bossuet parmi les partisans du principe de la tolérance !

On peut donc se tromper avec un texte sous les yeux, et ici c'est le sens évident de nos paroles que VUnivers a dénaturé, et non un mot qu^il a mis à la place d'un autre par une de ces fautes d'attention qui échappent aux plus soigneux et aux plus consciencieux. Mais tout ceci a réellement peu d'importance. Il est plus grave de faire l'apologie des dragonnades, de présenter la religion catholique comme liée à la cause de l'intolérance et de la persécution, d'approuver les conversions achetées à beaux deniers comptants ou opérées par la force ou par la torture, conversions menteuses qui ne vont pas jusqu'au cœur, et qui déshonorent également le converti et le convertisseur. Voilà le fond de la question. Des inadvertances échappées à une composition rapide, et que nous avons relevées nous-mêmes, n'y changent assurément rien, VUnivers a été trop heureux de nous prendre en faute sur ces détails; nous plaignons, quant à nous, profondément ce journal d'être forcé par ses principes à prendre la défense et la responsabilité de tout ce que les passions humaines et les préjugés ont pu mêler dans tous les temps d'odieux et d'inhumain à une religion de charité. Les catholiques du commencement du

siècle étaient beaucoup mieux inspirés, selon nous, lorsqu'ils essayaient de séparer les deux causes, la cause du catholicisme et celle de la persécution ! ^

Restent les paroles attribuées à Fénélon par le chevalier de Ramsay, ces paroles si belles, si sensées, si concluantes en faveur de la tolérance ! V Univers voudrait bien en éluder la force, soit en. supposant que le chevalier de Ramsay les a mal rapportées, soit en donnant à entendre que ce sont des paroles de circonstance qui ne s'appliquaient qu^à la situation particulière du fils de Jacques II, qui ne pouvait guère, en effet, se flatter de remonter sur le trône sans promettre au moins la tolérance.

Quant au chevalier de Ramsay, l'Univers a beau jeu; il n'est pas là pour défendre, son exactitude. Quant h Fénelon, tout le monde peut juger si c'est honorer beaucoup sa mémoire que de le faire, selon les circonstances, tolérant en Angleterre et persécuteur en France. Mais quoil il faut sauver avant tout la grande et sainte cause de la persécution I

S. DE Sacy.

Univers, 5 novembre.

Hélas! voici M. de Sacy qui plaide les circonstances atténuantes : il introduit aujourd'hui contre nous une demande reconventionnelle : c'est, je crois, ainsi que cela s'appelle au palais. Il se plaint

ri 4 DE L\ nEVOCATION DE l'ÉDIT DE ^'ANTES.

(l'une « inadvertance d qui nous serait échappée quand nous avons supposé « qu'il avait essayé de mettre Bossuet au nombre des partisans du principe de tolérance. > Il a grande hâte de se justifier d'une pareille erreur. Il confirme nettement sa croyance à l'approbation que Bossuet a donnée à la révocation de Tédit de Nantes. Si M. de Sacy avait eu la même simplicité que nous, et s'il avait reproduit notre article en entier, nous n'aurions pas à revenir aujourd'hui sur ce sujet ; les lecteurs des Débats sauraient à quoi s'en tenir. Est-il bien utile cependant d'insister, et faut-il prouver que M. de Sacy renouvelle aujourd'hui la timide tentative que nous avons signalée hier ? Il affirme qu'en citant l'opinion du cardinal de Beausset sur la conduite de Bossuet vis-à-vis des protestants de sou diocèse, il n'entend pas appuyer du nom et de la pratique de Bossuet les principes de tolérance que Fénelon n'a pas signés. Nous voulons le croire. Mais, de notre côté, nous supposons que M. de Sacy, en relevant ce point, avait surtout l'intention de faire croire à ses lecteurs que ses inadvertances étaient de même nature que celle qu'il nous suppose aujourd'hui. Il y a quelque différence cependant. Nous avons interprété une intention do M. de Sacy : il s'en défend; nous n'in-

sistons pas. M. de Sacy n'a pas interprété une intention de Fénelon : il a cité, le livre en main, c'est lui-même qui a pris soin de le remarquer, une phrase de Fénelon à Bossuet. Nos lecteurs ne l'ont pas oubliée; ceux du Journal des Débats ne savent encore ce dont il s'agit : il s'agit de dragons et d'Alcoran. M. de Sacy a isolé cette phrase du contexte et lui a donné une signification diamétralement opposée à celle qu'elle comporte. M. de Sacy dit que ce n'est pas là « xine ignoranc^. ^ Nous le savons certes bien ! Il affirme que c'est une « inadvertance échappée à une composition rapide. » Il ne serait pas poli de refuser de le croire.

« Tout ceci, ajoute, M. de Sacy, a réellement fort peu d'importance: » l'important, le grave, le triste, c'est de faire, comme VUnhers, l'apologie des dragonnades. Là-dessus M. de Sacy donne à croire à ses lecteurs que nous acceptons et que nous justifions tout ce que lui et M. Weiss ont raconté sur les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes. Il nous paraît que M. de Sacy n'a pas une grande exactitude ; il renouvelle trop souvent les « inadvertances échappées à une composition rapide. » Nous le renvoyons à la conclusion de notre article d'hier; mais son « inad-

vertance » l'empêchera endftre de la mettre sous -* les yeux de ses lecteurs.

Quant au chevalier de Ramsay, M. de Sacy l'abaudonne tout à fait : « il n'est pas là pour défendre son exactitude, dit-il; Y Univers a beau jeu. » Et M. de Sacy, où est-il? à quoi lui servent sa plume, son esprit, son éloquence? Quoi! il ne défendra pas ce chevalier, qui s'appuyait sur les conversations de Fénelon pour prouver que l'Archevêque de Cambrai croyait à la métempsycose et à la fin des peines de Tenfer, et qui assurait en outre que c'était la vraie foi de l'Eglise! Nous comprenons que M. de Sacy ne tienne pas beaucoup à la métempsycose : mais la fin des peines de l'enfer ; c'est un beau thème pour un esprit amoureux du principe de la tolérance !

MB*a«p*

Le hallali de la presse surVUnivers. Un texte nouveau. M. Rigault. Sa douce idée de la mansuétude de Fénelon. VUnivers invoque des documents connus. Discours pour Je sacre de l'archevêque de Cologne. Comment M. Rigault sait arrêter ses citations. La correction et le devoir de Tévêque du dehors. La tolérance religieuse n'a pas réussi à Louis XVI, ni h ses successeurs. La doctrine de l'Eglise n'est pas dans le^ écrits de l'Hospital. Impuissance du pouvoir temporel à forcer les âmes. Accord de Fénelon et deBasville sur ce point. Méprise de M. Weiss. Méprise de M. de Sacy. Jamais Fénelon n'aurait souffert ni réclamé les atrocités qu'on raconte. Le sentiment de M. Ath. Coquerel fils et la pratique de M. Ath. Coquerel père. La tolérance a toujours des limites.

Les réformés au dix-septième siècle. Leur influence et leurs pratiques. Opinion du duc de Bourgogne. M. Coquerel et ses pères martyrs. Distinction qu'on veut faire entre la conversion des courtisans et celle du vrai peuple protestant. Hésitation entre leurs biens et leur religion. Les ministres esprits contagieux et indociles. Les larmes de M. Albert de Broglie.

' UniverSf 4 décembre 1853.

Il faut revenir sur la révocation de l'édit de Nantes. M. de Sacy garde le «ilence; mais la thèse

DE Li nÉVOCATIOS DE L ÉDIT 1

qu'il a soutenue a trouvé de nombreux dL-fcnseurs. C'est nne thèse commode, qui demande peu d'études et qui prête à l'éloquence. Aussi est-ce uh plaisir de voir comme les journalistes s'en donnent à cœur-joie. Tant pis pour Louis XIV! il a été assez malmené ce3 dernières semaines. On lui a dit son fait avec eusemble.

II y a parfois dans la presse une touchante harmonie. Elle se fait surtout remarquer les jours où YUiii'vers émet quelque doctrine malsonnante pour les principes de 89. Les divergences cessent auBsitût, et chacun court h l'ennemi; les légers et les graves, les infirmes, ies boiteux, ceux qui n'arrivent jamais, tous se précipitent avec une égale ardeur et veulent frapper. Dieu sait quelles armes i!a montrent au soleil! Jamais émeute populaire n'exhiba pareille friperie et ne Iruîoa pareille ferraille : c'est vieux, c'est usé, c'est rompu, c'est moisi; ce n'est que rouille, poussière et guenille. Tout cela est formidable. Mais la plupart de ces ravageurs ont peu compris la discussion. Ils sont presque tous tombés d'accord que M. de Sîicy avait cité Fénelou un peu à la légère ; mais ils ont repris son argumentation et se sont fiés à leur éloquence et à leur logique peur nous condamner derechef et définitivement.

Est-il urgent de discuter aujourd'hui avec M. de Sacy, réédité par le Siècle et ses pairs?

Entre eux tous, il n'y en a eu qu'un, un seul, qui ait eu Tesprit, non pas de fournir un nouvel argument, mais de chercher un texte nouveau.

C'est M. Rigault, déjà connu de nos lecteurs (1).

Le texte qu'il produit est de Fénelon. Il en coûtait au jeune professeur de renoncer sur notre foi u à la douce idée qu'il s'était faite de la mansué- « tude évangélique de l'Archevêque de Cambrai. « Est-ce là un préjugé d'enfance, dit-il dolemment, « une erreur sucée avec le lait? Le Fénelon chari-

(1) M. Rigault faisait alors ses premières armes dans la Revue de l'instruction publique. Il y prenait volontiers à partie VUnivers. M. L. Veuillot avait ainsi eu l'occasion de le présenter à nos lecteurs. « La librairie Hachette, disait-il, — l'article se trouve au second voiumede la deuxièmesérie des Mélanges, — la librairie Hachette publie une Revue de V instruction publique dont les rédacteurs ont deux besognes assidues : la première de dire le

Élus de bien qu'ils* peuvent des livres édités par la librairie [achette; la seconde de dire le plus de mai qu'ils peuvent de nous. Après la Press i rel gieuse et VIndépenda7tce belge, il n'y a guère d'endroit oti VUnivers soit plus maltraité. Du reste, la librairie Hachette nous fait l'honneur d'y employer son meilleur ouvrier, c'est M. Rigault, un jeune professeur. Il a du zèle et se fera connaître. Dans sa dernière charge, il nous a pris deux h la fuis: M. Aubine:m pour ses articles sur la révocation de l'édit de Nantes, et moi pour mes réflexions sur l'influence de la littérature dans la société. Ce serait bien du travail s'il s'agissait d'aller au fond des choses! Mais la librairie Hachette n'exige pas qu'on raisonne, et M. Rigault procède lestement. M. Aubineau lui répondra en ce qui le concerne, s'il en a le loitir et la fantaisie... »

L'article de M. Rigault. dont il s'agit, n'est pas entré dans le recueil des Œuvres complètes du jeune professeur.

« table et miséricordieux, à Tâme tendre, au cœur « compatissant, le vrai disciple du Bon Pasteur « enfin, est-ce un Fénelon faux et chimérique que « nous avons appris à aimer sur les genoux de « nos mères, mais qu'il faut désormais connaître « tel qu'il est par les révélations de Y Univers? 9

Passons sur l'impropriété de ce langage. Il donnerait à croire que V Univers a découvert et publié des textes ignorés jusqu'à ce jour. Nous n'avons point eu un pareil bonheur. Nous avons cité des documents connus depuis plus de quarante ans. Singulières révélations, citées de mémoire par M. de Sacy , avant d'avoir été faites ! Le texte, que M. Rigault révèle à son tour aujourd'hui, est extrait du célèbre discours prononcé au sacre de l'Archevêque de Cologne. Fénelon y parle à un évêque, et il définit le ministère apostolique :

« Si vous ne voulez qu'intimider les hommes et « les réduire à faire certaines actions extérieures, « levez le glaive; chacun tremble, vous êtes obéi. « Voilà une exacte police, mais non pas une sin- « cère religion . Si les hommes ne font que trembler, « les démons tremblent autant qu'eux et haïssent « Dieu. Plus vous userez de rigueur et de con- « trainte, plus vous courrez risque de n'établir « qu'un amour-propre masqué et trompeur. Où

<i seront donc ceux que le Père cherche, et qui « l'adorent en esprit et en vérité? Souvenez-vous « que le culte de Dieu ne consiste que dans l'ace mour : Nec colitur^ nisi amando. Pour faire « aimer, il faut entrer au fond du cœur; il faut en « avoir la clef; il faut en remuer tous les ressorts ; « il faut persuader et faire vouloir le bien, de « manière qu'on le veuille librement et indépen- « damment de la crainte servile. La force peut- <r elle persuader les hommes? peut-elle leur faire « vouloir ce qu'ils ne veulent pas? Ne voit-on pas «que les derniers hommes du peuple ne croient « ni ne veulent point toujours au gré des plus « puissants princes? Chacun se tait, chacun souf- « fre, chacun parle à sa guise, chacun agit et « paraît vouloir, chacun flatte, chacun applaudit :. c mais on ne croit et on n'aime point : au con- « traire, on hait d'autant plus qu'on supporte plus « impatiemment la contrainte qui réduit à faire « semblant d'aimer. Nulle puissance humaine ne « peut forcer le retranchement impénétrable de la « liberté d'un cœur. Pour Jésus-Christ, son règne « est au dedans de l'homme, parce qu'il veut l'a- « mour. Aussi n'a-t-il rien fait par violence, mais « tout par persuasion, comme dit saint Augustin : ft JVihil egit. m, sed omnià suadendo. L'amour

Gi

I>£ U BKVOCATIÛ» DE l'tmX DE NAKTES.

■ n'entra point dans le cœur par coutraînte ; cha- I cun n'airne qu'autant qu'il lui plaît d aimer', il « est plus facile de reprendre que de persuader; « il est plus court de ipenacer qua d'instruire; * il est plus commode à la haute;ir et à l'impa- « tieiice humaine de frapper sur ceux qui résistent 1 que de les édifier, que de s'humilier, que de prier, « ciue de mourir à soi pour leur apprendre à mou- « rir à eux-mêmes. Dès que l'on trouve quelque 1 mécompte dans les cœurs, chacun est tenté de ï dire à Jésus-Christ : Voulez-vous que nous di- « sîOHs au feu de descendre du ciel 'pour consume >' ï ces picheurs indociles? i/Lais Jésus-Christ ré- « pond : Vous ne sarez pas de quel esprit vous « êtes. 11 réprime ce zèie indiscret. »

M. Eigault trouve ce passage eu opposition ayec les fragments que nous avons cités des lettres de Fénelon; il demande à en croire au lang^age terni solenneileraent devant les fidèles au sacre de l'Archevêque deCologneplutôtqu'aus confidences adressées treize ans auparavant à M. de SeigTielay et à Bo.-suet. Soit sur ce dernier point, quoique le mot de « confidences » y soit singulièrement i.ppliqué.

liais oïl M. Rigault trouve-t-il la moindre coutradictiuo entra les paroles prononcées à Lille en

AUTRES ADTEBSAÎRÊS. MÊMES ARGUMEÎÎTS. 63

1707 et celles écrites de Saintonge eu 1686 ? Dans les uhes comme dans les autres, nous trouvons la doctrine de TEglise. M. de Sacy verrait bien comment les choses concordent. On ne petit exiger de M. Rigàult autant de perspicacité ; il a encore besoin d'aiguiser son esprit ; mais il devrait se défaire d'une certaine légèreté qui le porte à invoquer des documents en les citant de méinoiresans doute, oii en ne les lisant pas en entier, ou en en Retranchant ce qui ne convient pas à sa thèse. De la sorte, en efifet, il court risque de ne pas donner la doctrine de Fénelon ; mais il peut présenter avec les paroles dé Fénelon la doctritie de M. Rigault, qui n'y perdra rien.

Cette doctrine est ingénieuse, elle est honnête, elle a pour but de protéger TEglise, comme on la protège à l'Université, et de lui donner des héros « charitables, miséricordieux, à l'âme tendre, au cœur compatissant, d comme on les aime à l*Université. Par malheur, la charité de l'Eglise ne ressemble pas toujours à celle que l'Université chérit et exalte. Si M. Rigault avait voulu lire une ligne de plus du sermon de Fénelon qu'il cite, il eût vu que, dans le ministère et dans la charité apostoliques, Fénelon comprend aussi la correction :

fit

DE LA RéVOCATION DE L'ÉDIT DE HANTES,

ï II ne faut s'en servir qu'à l'extrémité, dit-il, a et en la tempérant arec beaucoup de précau- « tious. B

Dana la première partie de son discours Féne- Ion parle aussi de la protoclion que l'Evèque da dehors doit aux saints canons et qu'il doit tonrner contre les noraleurs, les esprits contagieux et indociles, ceux enfin qui refusent la correction, et il rappelle aux princes qu'ils périront s'ils ne servent point lEg^liae.

Nous ne voyons pas qu'en France les successeurs de Louis XIV qui, depuis Louis XVI, ont voulu établir et respecter la tolérance religieuse, aient donné un démenti aux menaces du Psalmiste que rappelait Fénelon.

Ce dernier point, du reste, n'est pas eu cause. Tl est certain que le dix-septième siècle a partagé l'avis complet de Fénelon sur la charité et la correction, sur la protection des saints canons et le service dCi à l'ÎIglisa par le prince. 11 plaît aujourd'hui de changer tout cela, et M. Eigault cite L'Huspital. C'était un assez triste ministre, qui aimait à faire des pièces d'éloquence. Sa faiUîesse et sa connivence ont fomenté les guerres civiles; il était si tolérant qu'on a pu douter s'il était catholique comme il en faisait figure, huguenot

comme ses enfants, ou juif comme ses pères.

L'avis de L'Hospital peut être considérable néanmoins; mais, malgré le témoignage de M. Rigault, pour connaître la doctrine de TEglise catholique, il vaut mieux s'en rapporter à saint Augustin, au risque d'être un peu scandalisé. Ce saint, en justifiant l'intervention de la force contre les donatistes, ne manquait pas à la charité, non plus que le pape Innocent XI, Bossuet et Bourdaloue, en approuvant la révocation de Tédit de Nantes. Ni les uns ni les autres, d'ailleurs, n'ont demandé à la force de convertir les âmes. Dans ses lettres de Saintonere, comme dans le discours de Lille, Fénelon a reconnu l'impuissance du pouvoir temporel, à forcer la liberté des âmes. Le Roi n'ignorait pas et tous ses agents proclamaient cette impuissance, car on était dans un siècle où les principes de la religion catholique étaient assez connus. L'intendant du Languedoc, Basville, « l'obscurantiste, le despotique et l'atroce Basville, » comme dit agréablement M. Athanase Coquerel fils (1), écrivait" au Roi au sujet des conversions du Languedoc :

(1) C'était dans le L'en, je crois, que M. Ath. Coquerel fils, auiourd'hui de la faction la plus aNancéd des prolestanis libéraux, faisait écho h TUniver^ité et an Juirnal cl-s Déb (Sy en vilipemlant Louis XI \, les évêques du dix-se|Kième siècle et tous les serviteurs de la luouarchie.

BÉTOCATIOH I>E I.'ÉPIT l'E BASTE3.

c Le plus assuré et le plus soUJe de tous les expédients pour faire de véritalilea catholiques, ; c'est de trouver le moyen de mettre de bona I prêtres dans les paroisses. Si le curé est bon, r et d'un mérité distingué, lea paroÎBsiena ne réi sisteront pas à ses scius assidus ; l'expérieuce [ l'a fait connaître en plusieurs endroits. C'est I 011 consiste la principale difficulté... Pour re- ( roédier à un si grand besoin, le«eul moyen est . d'établir de bons séminaires dans les diocèses I remplis de liouveaux convertis, et de fournir « tous les secours nécessaires aux évêquea « pour ces établissements, et dans les endroits où ils peuvent former des ecclésiastiques tels « qu'il les faut pour instruire, gagner entiète- <• meut les cœurs. Les tnissiomiaires que le roi a n la bonté d'entretenir font du bien : mais il n'est pas comparable à celui qu^un curé, qu'ils re- « garderont comme leur véritable pasteur, pourra « faire, s'il sait se faire aimer et estimer.

I S'il était possible encore d'avoir quelques < petits fonils d'aumône, pous assister de pauvres a. familles dans leurs besoins sans que l'on sût •i qu'il J eût pour cela d\j fonds destinés, ce serait 'I un bon moyeu pour les attirer doucement à « l'Eglise et les empêcher de regretter le consis-

AtlTRES Ai)TEUSAIRES. MÊMES ARGUMENTS. 67

« toire dont ils tiraient de grands secours (1). > Ce sont bien là les principes de Fénelon, ce sont les moyens qu*il propose, ce sont presque les expressions qu'il emploie. Une telle coïncidence n'altère en rien la réputation de douceur et de charité de l'Archevêque dd Cambrai.

Le concours de la puissance civile en ces matières de conscieiice s'allie avec la charité. Pour rejeter la correction, la protection des saints canons et le service dû par le prince à TËglise, on . ne peut pas faire deux parts. M. de Basville, l'atroce et sanguinaire Basville, et les autres exécuteurs des ordres de Louis XIV, ii'ont pas demandé autre chose que ce que demandait Fénelon. Féneloh a partagé leurs travaux, il s'est uni à leurs efforts. Il semble difficile de ne pas modifier les opinions émises par les protestants, recueillies par M. Weiss et adoptées par M. de Sacy , sur les souffrances infligées aux réformés du dix-septième siècle. Jamais en effet Fénelon n'aurait retenu ses cris d'indignation, jamais il n'aurait engagé le ministre de Louis XIV à se montrer inflexible, jamais il lie l'eût entretenu de la nécessité d'imprimer la crainte, s'il eût été question de brûler

(1) Mémoire de M, de Basville à Bossuet sur les nouveaux catholiques,

68 DE LA ItÉTOCi.TIO:< DE l'ÉDIT DE NANTES.

les pieds des protestants à petit feu, de leur rompre lea bras et les jambes, de cracher au visag-e

des femmes, de les faire coucher nues sur des' charbons ardents ! Est-il nécessaire de discuter de pareils faits? Les récits les plus pathétiques tombent devant cette complicité avouée et reconnue de Fénelon aux mesures prises contre les réformés. Tout le monde n'a pas la logique de M. Athanase Coquerel fils. O'est à un ministre protestant seul, et à un ministre protestant animé du plus doux esprit de tolérance, qu'il appartient de proclamer que Fénelon, étant un vrai catholique, fut par conséquent persécuteur et cruel. Des esprits moins échauffés sur la tolérance auraient cherché un milieu. M. Athanase Coquerel soupçonne même qu'il a dit une énormité; et, pour l'amoindrir, il ajoute que Fénelon cessa d'être * jeune, ambitieux et persécuteur » pour devenir « plus âgé, désillusionné, moins catholique et plus chrétien. » C'est entrer dans les visions du chevalier de Ramsay; noua n'y suivrons pas M. Coquerel.

Les sages du jour peuvent s'opposer au service dû à l'Eglise par le prince. Le prince doit toujours hûuimjige h 1h vérité, et il est forcé de la rléfeiidre. Cette défense est lu conditiuii de vie de toat pouvoir. On a beau proclamer la tulérance et rticon-

naître la liberté des cultes et la liberté des consciences, il vient nn jour où, sous peine d'être dévoré, il faut prendre les armes contre la liberté et faire le coup de feu avec la tolérance. Les expériences ne sont pas assez éloignées de nous pour être oubliées. Comment M. Athanase Coquerel fils ne se rappelle-t-il pas que M. Athanase Coquerel père, exempt d'ambition sans aucun doute, et sans aucun doute aussi plus chrétien que catholique, à un âge d'ailleurs où Ton est désillusionné, a fait quelque temps partie du pouvoir souverain de la France, etqu à ce titre il a combattu la liberté de conscience? Le principe de la tolérance né pesait pas beaucoup à. son esprit le jour où, membre de la majorité conservatrice de T Assemblée constituante, il a ordonné la fermeture des clubs, relevé le pouvoir dictatoriMl, soumis l'esprit à la force armée et sanctionné les proscriptions ordonnées par le général Cavaignac. Les malheureux qu'on envoyait en Afrique n'avaientils pas « une part de vérité? i> Plusieurs d'entre eux, au milieu dé leurs blasphèmes, ne reconnaissaient-ils pas le Christ,et ne voulaient-ils pas, eux aussi, interpréter librement les enseignements divins? De quel droit les arracher à leur patrie et à leur famille pour les jeter, soùs prétexte decoloni-

70 DE Là RÉTOCATÏON DE L'ÉDIT DE NANTES.

sation, en proie à la misère, aux fièvres et h la mort? Pourquoi leur ravir la liberté de manifester leurs pensées, de répandre partout la lumière et le progrès qu'ils croyaient posséder? Pourquoi leur retirer ces clubs qui, au même titre que le prêche, étaient pour un grand nombre d'entre eux une fête, un enseignement et un culte? Louis XIV en a-t-il fait beaucoup davantage contre les protestants? A-t-il procédé plus inhumainement? C'est un problème si on veut; mais le plus dii moins de sévérité ne change rien au principe. En tous cas, M. Coquerel père, non plus qu'aucun des législateurs de cette époque, ni aucun des citoyens qui sont, et avec trop de raisons, descendus daiis la rue au jour du danger, n'est en droit de reprocher au grand Roi d'avoir employé la force pour défendre la vérité.

A en croire, il est vrai, les témoignages |)rotestants, que M. de Sacy a acceptés avec trop de simplicité, personne n'était plus tranquille, meilleur et plus utile Français que les Réformés du dix-septième siècle. Ils étaient à peine un million au milieu des Vingt-cinq inillions d'habitants qu'oii comptait alors en France; mais ce million comprenait toute la gloire, la richesse et Tintelligehce de la patrie. A lui seul il formait Tarmée, la ma-

AUTRES ADVKRSAmES. MÊMES AKGUMEISTS. 71

rine, le commerce, Tindustrie, radmiqistrution, la Sjciencpet les lettres de la France. Il était le refuge de Ifi probité, de Thonneur et des jpœurs. Bien n'était plus pacifique et surtout plus dévoué au prince. Aucun projet de révolte ne germait dans ces esprits égarés; ils n'entraient dans aucune lutte, dans aucune intrigue contre la constitution de la France. Ils s'étaient détournés de la voie de leurs ancêtres; ils ne conspiraient plus : ils ne voulaient que concourir pacifiquement au progrès et au bien-être de tous. C'est la thèse de M. Weiss, celle de M. de Sacy, celle, que toute la presse a reprise ces derniers jours. A cela, le duc de Bourgqgne répond : « Il est vrai que sous le règne « actuel ils put causé moins de désordre que sous qi les règnes précédents; mais encore ils se sont « rendes coupables de quelques violences et d'une « infirmité de contraventions aux ordonnances. a Malgré leurs protestations magnifiques de fidé- « lité et Ipur soumission en apparence la plus (( parfaite h l'autorité, le même esprit inquiet et « factieux subsistait toujours et se trahissait quel* « qi^efois. Dans le temps que le parti faisait des « offres de service et qu'il les réalisait même, on € apprenait par avis certain qu'il remuait sour- « dément- dans les provinces éloignées et qu'il

€ entretenait des intelligences avec l'ennemi du « dehors. Nous avons en main les actes authenti- € ques des synodes clandestins dans lesquels ils « arrêtaient de se mettre sous la protection de « Cromwell dans le temps où Ton pensait le moins € à les inquiéter, et les preuves de leurs liaisons € avec le prince d'Orange subsistent égale- € ment (1). i>

Le duc de Bourgogne était en position d'être bien informé ; il est difficile de contester son témoignage. Toutefois ce prince était peut-être intéressé à défendre la légitimité et la modération des mesures prises par son aïeul. Il était en outre imbu des doctrines de Fénelon : cet élève docile pensait qu* t un roi peut et doit s'opposer à ce qu'on corrompe le peuple par l'erreur; > il assurait qu* a il est du pouvoir et du devoir d*un roi de prêter son épée à la religion, non pour la propager, mais pour réprimer et châtier les méchants qui entreprennent de la détruire; > il affirmait enfin que « si un roi n'a pas le droit de commander aux consciences, il a celui de pourvoir à la sûreté de l'Etat et d'enchaîner le fanatisme qui y jette

(1) Mémoire du duc de Bourgogne» Vie de ce prince, par l'abbé Proyart.

le désordre et la confusion (1). > Ces doctrines sont peut-être surannées, elles ne sont pas dans le goût du jour ; néanmoins quelques esprits les trouvent encore judicieuses. Bossuet, Fénelon, le pape Innocent XI et le duc de Bourgogne, appuyés de saint Augustin, ne sont pas généralement reconnus pour des fanatiques, et leurs opinions ne paraissent pas méprisables, odieuses et ridicules à tout le monde. Les amis de la tolérance sont trop pressés.

Ils ne contestent pas seulement le principe, ils blâment aussi Texécution des ïnesures prises par Louis XIV contre les réformés. M. Coquerel ne manque pas de parler de « ses pères les martyrs. i> C'est, le langage de la secte ; elle s'entretient toujours des persécutions qu'elle a supportées. Mais au dix-septième siècle, outre la. vérité qui, selon la doctrine de saint Augustin, est nécessaire pour former des martyrs, quelque chose manquait aux protestant3. Le témoignage de Fénelon est formel sur « le caractère lâche et intéressé > de ces peuples et leurs dispositions à suivre TAlcoran, si on leur montrait les dragons. Basville insiste aussi sur leur facilité à commettre des sacrilèges, si on

(1) Mémoire du duc d!e Bourgogne,

74 DE Ll BiTOGATIQH DB L*ÉDIT VE NANTKS.

leur laissait croire cette démonstration abominable utile à leurs intérêts.

L'édit de révocation n'a pas ordonné, il a constaté la ruine du protestantisme. Les protestants, pour s'exempter d'un impôt, avaient, presque partout, renoncé d'eux-mêmes aux privilèges accordés par les anciens édits à leur religion. Presque partout les temples avaient été fermés ou détruits, et les populations avaient renoncé au prêche. Les premières conversions qui entraînèrent Louis XIV et son conseil à la révocation de l'édit de Nantes étaient, assure>t-on, celles des courtisans et des nobles, qui voulaient acquérir les bonnes grâces du monarque : la résistance énergique et glorieuse se rencontra lorsqu'on arriva au vrai peuple protestant, à ce qu'on appelait, sous le dernier règne, la classe moyenne, le peuple actif, industrieux, commerçant, éclairé, riche. M. de Saoy a accueilli volontiers cette thèse qui flatte ses préjugés de partisan de la monar*chie constitutionnelle; il nes*est pas assez méfié d'une manière particulière aux protestants de composer leurs histoires. Les faits ne s'accommodent pas toujours avec leurs assertions. La moitié de la population duBéam, qui se convertit en 1684 et au commencement d 1685, ne eomptait^elle

que des nobles et des courtisans ? N*y avait-il pas de ce qu'on veut appeler le vrai peuple, des commerçants^ des manufacturiers, des hommes riches et éclairés, parmi les cent trente mille conversions des généralités de Bordeaux, de Montauban, de Poitiers et de Limoges, ni parmi les deux cent mille protestants du Languedoc et du Dauphiné, dont il restait à peine six mille en 1685? Les villes de Nîmes^ de Montpellier et tant d'autres, où les protestants étaient en majorité, et qui se convertirent par délibérations, n'étaient-dle;» composées que de courtisans?

Toutes ces conversions accomplies avant la révocation de redit de Nantes n'étaient pas sincères; on le proclame, on l'avoue, on en fait honte au Boi. La honte ne retombe-t-elle pas un peu sut la prétendue religion réformée ? Ces nouveaux convertis n'étaient pas tous hypocrites, d'ailleurs; beaucoup dd ceux qui entrèrent dans l'Eglise par des considérations humaines^ ne tardèrent pas^ selon la remarque de saint Augustin ^ à être changés par les bons enseignements et les saintes leçons de la vérité; toutefois, une grande partie des huguenots conserva son affection au culte qu'ils avaient abjuré, c Leur disposition, dit Basville, fut de balancer € quelque temps entre leurs biens et leur religion ;

76 D£ Ul BÉYOGATION DE L'ÉDIT DE HANTES.

c l'attachement qu'ils ont à leurs biens l'emc porta. 9

Une pareille résolution est bien marquée du sceau de la sagesse moderne; mais assurément elle n'a jamais produit beaucoup de martyrs.

Pour rendre sérieuses les conversions, il fallait éloigner les ministres , < ces esprits contagieux et indociles» que signale Fénelon. et dont tout l'effort était d'entretenir les espérances folles des nouveaux convertis et de les flatter que le résultat de la guerre serait de faire rouvrir les temples. Le fanatisme, qu'ils réveillèrent, eut souvent besoin d'être réprimé. Dans cette répression comme dans les premières mesures qui amenèrent les conver« sions, il y eut des excès. Qui en doute? Toutefois, ces excès, toujours impossibles à éviter, furent assez peu graves, dans les premières années de la révocation, pour ne pas empêcher Fénelon d'insister auprès des ministres de Louis XIV, sur le besoin de montrer à ces peuples une main toujours levée et prête à les frapper. Ces excès non plus n'empêchèrent pas le pape Innocent XI de louer Louis XIV • d'avoir aboli les privilèges des hérétiques. C'est à cet éloge, nous l'avons déjà dit, que nous voulons nous en tenir, sans examiner en détail les rigueurs exercées contre les anciens calvinistes. Les mal-

heurs des hommes sont toujours dignes de pitié. Mais par quelle singularité s'apitoyer de préférence sur les malheurs dcB hérétiques? Pourquoi M. le prince Albert de Broglie, par exemple, un jeune sage en qui la sagesse n'attend pas le nombre des années, en rappelant que les protestants étaient obligés d'envoyer leurs enfants aux écoles catholiques, verse-t-il aujourd'hui tant de larmes amères? En versait-il naguère d'aussi éloquentes et de la même amertume sur les douleurs des catholiques refusant de livrer leurs enfants aux collèges de l'Université, lui qui s'élevait, dans la Itevue des Deux Mondes, contre les efforts des évoques français réclamant, au temps du monopole de l'Université, la liberté des pères de famille ? Quoi ! ne voit-il aucune compensation au malheur des protestants contraints à laisser pénétrer la vérité dans le cœur de leurs enfants? Fénelon avait bien autant de tendresse, de charité et de lumières que M. Albert de Broglie : il conseillait au ministre de Louis XIV d'obliger les nouveaux convertis à envoyer leurs enfants aux écoles catholiques, et il ne pleurait pas tant sur le déchirement des entrailles paternelles des protestants. Il est bon de pleurer et de s'indigner; encore faut-il que ce soit à juste titre. M. de Broglie déplore les nom-

breux sacrilèges où la révocation de Tédit de Nantes a obligé les huguenots. Comment un écrivain, qui vise & être sérieux, imagine-t-il que le gouvernement de Louis XIY ait commandé des sacrilèges et ait pu j voir la gloire de Dieu et la prospérité du royaume? Les citations que nous avons déjà faites de Basville et de Fénelon ont indiqué la réserve apportée en cette matière (1). Les rapports des intendants de 1698 et de 1700 indiquent le nombre des nouveaux convertis restés huguenots de cœur et ne donnant aucune marque de culte religieux. Ils n'étaient donc pas contraints à s'approcher de la table sainte sans discerner le corps et le sang de Notre-Seigneur, et les larmes de M. de Broglie sont superflues.

Nous nous arrêtons. Il y aurait trop à faire à relever toutes les assertions absurdes répandues sur l'histoire de la révocation de Tédit de Nantes. Nous nous réservops seulement de montrer, dans le livre de M. Weiss, un exemple de la manière dont les écrivains protestants façonnent les documents historiques.

(1) «Tout le monde oonvient, écrivait encore Basville à Boasuet, qu'il ne faut en aucune manière les presser pour recevoir les sacrements. » Il disait aussi : « Ceux qui fout des difficultés raisonnent comme si on voulait faire communier par force les nouveaux convertis, dont on est trôs«éloigné. »

DU LIVRE DE M. GH. WEISS llHlStOlTe deS

réfugiés protestants j et des conséquences INDUSTRIELLES DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT de NANTES.

Objections contre la révocation de Tédit de Nantes, au sein du conseil du Roi. Réponse du Roi. Ce que Louis XIV subordonnait est de nos jours Tintérêt dominant. La révocation de l'édit de Nantes a-t-elle affaibli TËtat? Chiffre de l'émigration. Documents défectueux. Les rapports des intendants (1698) ont besoin d'être contrôlés. — Contrôle du rapport sur la généralité de Tours. Comparaison avec celui delà généralité de Lyon. Les chiffres de celui de Tours fabuleux. M. Weiss les élague. — L*état civil de Tours. Progression de la population après la révocation. Décroissance en 1689. ^ Mansuétude et impartialité de Thistorien. Il avait le droit de ne pas faire de recherches. Ce qu'il ne devait pas taire. Le chiffre des émigrés de Tours, constaté par Miromesnil ; celui que donne M. Weiss. — Son art. Sa passion. —Là ville de Lyon. Celle de Villefranche.— Perfection de Tart. — La Champagne. Mets: le pays messin et le Brandebourg. Laval, le Mans et Mayenne. La Provence et ses 72,000 protestants. Les bourgades sont des capitales. Là Bourgogne et le tiers de sa population huguenote. Bourges. L'Auvergne. Ambert. Elbeuf. Louviers. Darnetal. Leur prospérité attestée par l'intendant est une ruine pour M. Weiss.

80 PE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

— Les toiles de Bretagne et le commerce de Morlaix. Lestolies deCoutances et Tintendant Foucault. — Coaclusion: le duc de Bourgogne avait raison. Une bourgade de la Saintonge et une opinion de Louis XIV.

Univers, 19 décembre 1853.

Lorsque Louis XIV proposa dans son conseil de prendre une dernière décision sur l'édit de Nantes, quelques objections lui furent présentées. Les huguenots s'attendaient au coup qui allait les frapper, leurs mesures étaient peut-être déjà prises, ils pouvaient avoir recours aux armes et, appuyés des princes étrangers, causer du désordre dans le royaume. Le dauphin remarqua en outre qu'en supposant que la paix ne fût pas troublée, un grand nombre d'entre eux sortiraient du royaume, c ce qui nuirait au commerce et à l'agriculture, et par là même affaiblirait l'État. > Le Roi répondit; au rapport du duc de Bourgogne, il trouva la question d'intérêt peu digne de considération, comparée aux avantages d'une mesure qui rendrait à la religion sa splendeur, à l'État sa tranquillité et à Tautôrité tous ses droits (1).

Ce qui paraissait peu digne de considération à Louis XIV est devenu de nos jours l'important et l'essentiel. La prospérité de la religion, l'intégrité

(1) Mémoire du duc de Bourgogne.

DE L'Htst. des réfugiés prot., par m. ch. weiss, etc. 81

de l'autorité, la paix même de TÉtat ne préoccupent les hommes qu'autant que les intérêts matériels sont touchés. Pour condamner la révocation de redit de Nantes, on ne s'arrête à aucune des considérations qui parurent graves aux yeux de Louis XIV; on se fait fort de celles qu'il méprisait. On veut calculer les avantages matériels que la France a perdus, et ceux que les puissances rivales ont acquis par cette mesure. Les protestants, toujours occupés à satisfaire l'esprit du jour dans toutes ses tendances, n'ont pas manqué de tourner leurs critiques de ce côté. En exagérant les dommages apportés à lar France, on caresse les préjugés de notre siècle, qui met la gloire et la prospérité des États dans le nombre de leurs richesses et celui de leur population ; tout à la fois ainsi, on blâme Louis XIV, qui n'aurait pas vu les résultats de la mesure qu'il adoptait, et l'on exalte le courage des églises réformées, qui auraient sacrifié leur repos à leur foi.

Si l'on arrivait à ces dernières conséquences en respectant la vérité, il resterait à examiner leur valeur; mais nous voulons aujourd'hui chercher seulement comment elles s'accordent avec les documents historiques. Louis XIV, en trouvant la question d'intérêt peu digne de considération, s'est-

82 DE LA BÉTOGATION DE l'ÉSIT DE NÂlITBS.

il trompé, en effet? A-t-il poursuivi les avantages moraux qu'il indiquait, la splendeur de la religion, la tranquillité de l'État et les droits de l'autorité, en politique aveugle ? A-t-il voulu les acquérir si chèrement qu'il les a même compromis par cet affaiblissement de l'État, cette ruine de l'agriculture et du commerce, prévus par le Dauphin ? Voilà le problème. Il sera résolu tout entier par un seul chiffre, celui de l'émigration protestante. Malheureusement ce chiffre n'est encore connu que par voie d'appréciation. Aussi ne faut-il pas s'étonner s'il varie quelque peu. Le duc de Bourgogne, s'appuyant sur les rapports des intendants, propose comme une exagération manifeste celui de soixante-sept mille. M. Weiss, affirmant qu'il n'existe pas d'autres documents que ces rapports, suppose que le chiffre de l'émigration monte bien à trois ou quatre cent mille (1).

Le duc de Bourgogne avait raison, à notre avis, de dire que le chiffre de 67,732 représentait au delà du nombre des émigrés. Ce prince remarquait que les rapports des intendants des généralités (2) reproduisaient parfois des bruits populaires

(1) Histoire des réfugiés, 1. 1, p. 104.

' (2) Ces rapports sont datés des années 1698 et 1099. Ils sont conservés à la Bibliothèaue nationale et faisaient partie du fonds des manuscrits de Mortemart.

DE L'Hist. des réfugiés prot., par m. ch. weiss, etc. 83

dénués de fondement, ne pouvant soutenir le plus léger examen et souvent iContradictoires.

Ainsi, dès l'origine, les premiers renseignements de la statistique officielle étaient fabuleux ; et les intendants du dix-septième siècle n'avaient pas plus de scrupule que les préfets de nos jours à fournir des chiîfres imaginaires.

On comprend qu'un historien cherche à vérifier les renseignements fournis par des sources aussi suspectes. En compulsant les histoires locales, on pourrait rencontrer quelque lumière.

Par exemple, l'intendant de la généralité de Tours, Hue de Miromesnil, fait un tableau magnifique (1) du commerce de cette ville au temps de sa splendeur. Huit mille métiers et sept cents moulins travaillaient deux mille quatre cents balles de soie par an ; vingt mille ouvriers fabriquaient les étoffes, et quarante mille personnes étaient occupées à dévider les soies. Voilà des nombres imposants. Sont-ils empreints d'exagération?

L'intendant de Lyon (2) les contredit en quelque chose. C'est par Lyon que passaient tontes les soies du royaume ; et les deux mille quatre cents balles fabriquées à Tours se réduisaient, selon Tintendant

(1) Fonds Mortemart, n" 104.

(2) D'Herbigny. Fonds Mortemart, n* 91.

81 DE LA RÉVOCATION DE L'iSIT DK HANTES.

de Lyon, & quinze cents expédiées de cette ville.

Une pareille différence pouvait engaf^r à rechercher ai, dana les assertions de l'intendant de Touraine, les chiffres des métiers, des ouvriers et des soies fabriquées sont dans une juste proportion. On n'avait pas besoin de recourir aux hommes de l'art. L'intendant de Lyofi assure que cette dernière ville avait possédé dix 'huit mille métiers ; si les huit mille métiers de Tours occupaient, tant au dévidfige qu'à la fabrication, soixante mille personnes, ceux de Lyon en auraient employé près de cent quarante mille. Nous ne tenons pas compte du moulinage. L'intendant de Lyon assure cependant que la population de cett« ville n'a pas dépassé, au temps de sa plus grande prospérité, le chiffi-e de quatre-vingt-dix mille âmes.

M. Weiss a-t-il vu cette contradiction! Est^^e pour l'éviter qu'il a réduit les métiers de Lyon à treize mille (1) ï

D'après les données de Miromesnil, ces treize mille métiers auraient exigé encore, pour le tissage et le dévidage, quat^e-vmg^cînq raille personues; et k Lyon, cinq mille seulement seraient restées en dehors du travail de la soie. Quand cette ville

(1) ffi.«oir« des réfugiés. (. I. p. 328.

DE L'Hist, des réfugiés prot., par m. ch. veiss, etc. 85

eût été, par ordonnance royale, réservée à des ouvriers en soie, le nombre de leurs enfants en bas âge eût excédé ce chiffre de cinq mille.

Il y a ici contradiction éyidente entre les deux intendants de Tours et de Lyon, et, sans recourir à d'autres documents, la moindre réflexion suffit à démontrer que les renseignements reproduits par M. Weiss sont impossibles.

Selon Miromesnil, en effet, la fabrication de Tours, en 1698, n'employait plus que sept à huit cents balles de soie, et quatre mille personnes suffisaient à les dévider : les quarante mille du temps de la prospérité auraient alors dévidé, non pas deux mille quatre cents, mais bien sept à huit mille balles de soie. Or, la consommation de la France, tant pour la fabrique des étoffes que pour les autres usages, ne s'élevait qu'à six mille balles de soie par an.

La prospérité de Tours devient donc un peu fabuleuse. Tout confirme cette induction. Hue de Miromesnil se contredit lui-même sur l'époque de cette prospérité. Tantôt il la reporte à trente ans au delà du moment où il écrit, c'est-à-dire vers 1668; tantôt il place toute cette splendeur au temps du cardinal de Richelieu, c'est-à-dire plus de vingt ans avant la date que nous venons de relever.

C*est au temps de Richelieu, en effet, que la fabrique de Tours a été le plus prospère ; mais jamais cette prospérité n'a atteint les chiffres fantastiques où se complïdt M. Weiss. Il Ta senti luimême. Pour donner plus de vraisemblance aux assertions de Miromesnil, il les a diminuées ; il a supprimé les 20,000 ouvriers et apprentis occupés sur les métiers, de sorte que, dans Y Histoire des réfugiés protestants^ la fabrique de Tours offre cette singularité qu'elle ne fabriquait pas : elle moulinait, elle dévidait, mais elle ne tissait pas la soie: elle avait 40,000 dévideurs et pas un tisseur. On ne peut accepter une pareille correction.

M. Weiss en conviendra. Mais il est difficile de comprendre comment il a pu se résoudre à accepter et à reproduire en deux endroits de son livre cette fable des 40,000 dévideurs de Tours (1).

Nous avons sous les yeux un curieux et intéressant travail sur le mouvement de la population de cette ville (2). L'auteur, en s'appuyant sur les actes de décès et de naissance, établit que la population de Tours ne s'éleva jamais au-dessus de 50,000 âmes. En comprenant les enfants, cela ne

(1) T. I, p. 104 et p. 128.

(2) Recherches historiques et statistiques sur Thygiène de Tours et sur le mouvement de la population, par Alex. Giraudet, docteur en médecine. In-8. Tours.

DE h'Hist. des réfugiée prot., par m. ch. weiss, etc. 8lf

ferait pas les 40,000 dévideurs et dévideuses signalés par Miromesnil.

Dans quelle proportion la religion réformée entrait-elle dans ce nombre de 50,000? Les protestants avaient leur état civil : les registres en sont déposés aux archives de la mairie de Tours avec ceux des paroisses. M, Giraudet les a compulsés. Au temps du cardinal de Richelieu et de la plus grande prospérité de Tours, le chiffre des naissances protestantes montait annuellement à 50. On le voit décroître ensuite. Plus de trente ans avant la révocation de Tédit de Nantes, depuis 1653,1a moyenne annuelle varie entre 90 et 37.

La révocation de Tédit de Nantes enleva aux protestants Tétat civil, et le chiffre des naissances catholiques subit immédiatement une augmentation : cette augmentation est de 30 naissances la première année. La révocation est du mois d'octobre 1685. Cette année-là, les registres de baptême constatent 1,528 naissances catholiques dans la ville de Tours; et Tannée 1686, on en compte 1,558. La progression continue ensuite. Le chiffre monte à 1,568 en 1687 et à 1,607 en 1688. Ainsi, en 1688, la population de la ville de Tours était supérieure de plus de 2,500 à la po-

88 DB LA. IlÉT0Ci.TI05 DK L'iDIT DK HANTBE.

palatioQ catholique de 1685, et de plus de 1,500 à la population totale catholique et protestante de cette même année.

C'est là un résultat inattendu, il faut le reconnaître. Les registres de l'état civil de la ville de Tours n'ont pas de pasgjon. On peut les compulser, on verra comment la révocation de l'édit de Kantes a porté un coup décisif et fatal au commerce et à la prospérité de cette ville.

' Si on faisait partout les mêmes recherches, on arriverait certainement aux mêmes résultats. Les années qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes furent des années de prospérité. Selon l'expression du duc de Bourgogfne, on n'y sentit pas le vide que l'émigration, assure- tron, aurait fait en France. Le poids des impôts et les charg-es de la guerre ne commencèrent à se faire sentir qu'en 1689, au moment de la terrible campagne du Falatinat. Les campagnes des années suivantes pesèrent lourdement sur la France décimée par la famine et les mortalités. La détresse devint extrême : la population et le commerce diminuèrent rapidement à Tours comme dans toute la France.

Que le lecteur se rassure, nous n'avons pas l'intention de soumettre toutes les villes, dont parle M. Weiss, à une pareille 'vérificafion. Nous nnus

Dï: "CHist. des réfugiés prot,, par m. ch. wetss, etc. 89

sommes étendus sur Tours parce que la ruine de cette ville par la révocation de l'édit de Nantes est célèbre et généralement acceptée. Il était utile d'ailleurs de montrer qu'on peut étudier sur d'autres documents et des documents plus exacts que les rapports des intendants, les dommages causés par la révocation de l'édit de Nantes. Mais les investigations nécessaires à un pareil travail rebuteraient la patience d'un seul historien, et il ne faut pas reprocher à M. Weiss de ne l'avoir pas entrepris. On a beau se targuer d'impartialité et se piquer du simple désir de raconter l'histoire, il faut un peu de passion pour soutenir le travail. L'amour de la vérité ne suffit pas, non plus que

le souverain esprit de mansuétude que le Journal des Débats remarque dans V Histoire des réfugiés protestants.

Hélas! cette impartialité et cette mansuétude mènent quelquefois assez loin le lecteur! Ce sont ces voyages loin de toute vérité et même de toute convention que nous avons à signaler. Il ne faut pas être sévère. Sachons compatir aux faiblesses humaines. Qu'on ne vérifie rien, qu'on ne compare rien ; nous y consentons de grand cœur ! Qu'on emploie au profit des préjugés et des entêtements de sectaire tous les docu-

ments qui ne sont pas réfutés, même lorsque les erreurs sont manifestes : c'est le droit peut-être^ non pas le droit de la vérité, mais le droit de Thistoire telle qu'elle est comprise, de nos jours, au sein de rUniversité, C'est aux catholiques et non pas aux protestants de contester les grandes proportions données à Témigration de 1685, et le vilain rôle et les tristes résultats attribués à une politique qui a été sanctionnée par Tapprobation des évêques et des papes, et dont les maximes étaient puisées dans les enseignements de TEglise. Mais le droit et le devoir commun doivent être de garder, sinon un peu de mansuétude, du moins un peu de scrupule et de véracité dans Tinterprétation des documents. Il ne peut pas être légitime de les mutiler de manière à exagérer leurs assertions.; il n'est pas loyal de leur faire dire le contraire justement de ce qu'ils disent. Sera-ce trop d'exiger de l'historien des Réfugiés protestants cette légitimité et cette loyauté d'interprétation ?

M. Weiss avait le droit de ne pas connaître les renseignements que fournissent les registres de l'état civil de Tours. Il avait le droit de chercher les bénéfices de sa thèse dans les 60 mille ouvriers, les 8,000 métiers et toute Ténumération de Miromesnil ; il pouvait arguer de la prospérité de Tours

^pi^t^p^^x«^^i" « m* I ^W^P^*

DE L'ffiit, des réfugiés prot., par m. ch. wbiss, etc. 91

avant l'édit de Nantes, puisque l'éclat de cette ville remonte au temps du cardinal de Richelieu, et arguer encore de l'état de décadence où cette ville était déjà tombée en 1698. Il pouvait remarquer que la révocation de Tédit de Nantes est nommée dans le rapport de Tintendant parmi les causes de cette ruine. L'honnêteté obligeait aussi l'historien à dire que le même rapport indiquait d'autres motifs, ilont quelques-uns paraissent plus sérieux et plus véridiques. L'abolition des privilèges accordés par Louis XI et Charles VIII à la fabrique de Tours ; la difficulté de faire arriver dans cette ville des soies pures et de bon aloî, qui permissent de soutenir, comme autrefois, la concurrence de Lyon et de l'Italie ; la mode enfin qui avait changé. Le goût du jour était aux toiles peintes et aux autres étoffes venues des Indes. Tout le monde y courait. C'était une frénésie. Aidée du bon marché, elle faisait mépriser le luxe d'autrefois, qui prenait plaisir à s'étaler uniquement dans la soierie.

La guerre, et surtout les mortalités et les famines de 1693 et 1694, avaient enfin contribué à la ruine de la ville et de la contrée : au milieu de ces fléaux, la nécessité des peuples obligea plusieurs ouvriers d'aller s'établir ailleurs, dit Miromesnil,

92 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDCT DE NANTES.

et il cite particulièrement les religionnaires qui se sont habitués en Hollande et en Angleterre, où ils ont porté la manufacture. Mais dans quelle proportion l'émigration protestante peut -elle être comptée parmi les causes de cette décadence ? Miromesnil le dit, et si on ne le redit pas après lui, c'est que son assertion ferait perdre tout le bénéfice de la splendeur fantastique de Tours, c II y avait neuf c cents huguenots, dit l'intendant, tous marchands « et fabricants ; il n'en reste pas quatre cents y comc pris les enfants ; les autres sont allés en Angleterre c ou en Hollande (1). > La ville de Tours, selon Miromesnil, aurait donc perdu, à la révocation de Tédit de Nantes, cinq ou six cents citoyens au plus. C'est un peu loin des 36,000 au moins que M. Weiss indique discrètement.

On voit la manière de procéder de l'historien. Toutes ses assertions sur les villes et les provinces ruinées par la révocation de Tédit de Nantes ont autant de fondement que celles-ci, et toutes n'ont pas les apparences spécieuses qu'on pouvait trou-

(1) Pour être exacts, il faut remarquer que Miromesnil dit : ^ Avant la guerre, il y avait...» La guerre commença en 1688. L*émigration était-elle déjà considérable avant la guerre î Les registres de l'état civil répondent. M. Giraudet compte à Tours 1,085 huguenots en 1684. D*après cela, le chiffre des huguenots sortis de Tours eût été en 1^8 d'environ sept cents.

DE L^JIt$t. des réfugiés prot., par m. ch. weiss, etc. 93

ver dans le rapport de Miromesnil. M. Weiss ne se croit pas obligé à suivre les avis des intendants : il les fait parler ou leur impose silence à son gré ; il supplée à ce qu'ils taisent, interprète ce qu'ils disent, ou va directement contre leurs assertions, selon sa fantaisie. Il lui faut un tableau lamentable de la situation de la France, une formidable énumération de toutes les industries ruinées, de toutes les vIHjbs amoindries et dépeuplées par la révocation de Tédit de Nantes. Il ne connaît pas d'autres documents que les rapports des intendants de généralité (1) : il faut bien qu'il en tire parti. Les chiffres se groupent sous sa plume et * s'élèvent à des proportions effrayantes. Tantôt il énonce des termes de comparaison, et tantôt il les retranche. Autant que possible il se contente des procédés, où nous avons vu qu'il excelle. Il ne connaît pas d'autre cause de ruine en France que

(1) « Les seuls documents officiels, dit-il^ auxquels on puisse 4c recourir sont les rapports que les intendants des généralités « adressèrent au gouvernement en 1698. » [Histoire des réfugiés, 1. 1, p. 105.) L?historien ajoute que ces rapports contiennent des erreurs visibles et même des mensonges. Il savait donc qu'on ne devait les consulter qu'avec prudence. « Sans doute. « reprend-il, ceux qui les rédigeaient craignaient de donner par « des chiffres exacts un démenti trop dur aux prévisions erronées < de la cour et cherchaient à pallier les conséquences désastreuses « de la révocation. > Si l'historien avait voulu contrôler et raisonner les chiffres de Miromesnil, il se serait épargné cette réflexion qui l'a conduit à toutes les erreurs que nous allons relever.

94 BE LÀ BÉyOCATI(»f DE L*1^IT DE NANTES.

la révocation de l'éditde Nantes. Il a bien entendu parler des guerres; il n'ignore pas que les mortalités de 1693 et 1694 ont décimé la population ; mais tout cela tient une petite place dans son tableau : la révocation domine tout. Par exemple, il ignore tout à fait que les modes changent, que les règlements de Commerce peuvent entfavér et ruiner une industrie. Cette ignorance et cette passion ne Tempêchènt pas de chercher à rester discret; il met de la réserve et de Thabileté à faire reposer tout son récit sur la révocation de Tédit de Nantes ; autant que possible il respecte la vérité de la lettre des documents qu'il cite : il se contente d'altérer Tesprit.

« La population de Lyon^ dit-^il (1), s*élevait à « 90^000 âmes au temps de sa prospérité «En 1698, <E ce nombre était diminué de près de 20^000. <K Les maux de la guerre^ la mortalité des der*> « nières années et la diminution de la fabrique < sont les causes auxquelles l'intendant attribuait « cette décadence rapide. La populaticm de Saint- « Etienne était descendue de 16,000 à 14,000, a celle de Villefranche de 3,000 à 2,000. De toute « la population protestante de LyoUi il ne resta

(1) T. I, p. 110 et 111.

DE l'Hist. des réfugiés prot.^ par h. ch. weiss, etc. 95

< que vingt familles de nouveaux convertis. Les « autres, de l'aveu de l'intendant, emportèrent € leurs richesses en Suisse, et surtout à Genève, « en Hollande, en Angleterre et en Allemagne. « La belle industrie des soieries de Lyon souffrit € longtemps de leur départ. »

Dans tout ce morceau, la révocation de l'édit de Nantes est habilement mise en relief. M. Weiss n'est pas un grand écrivain, c'est un habile artiste. Il sait enchâsser l'artifice dans la simple vérité et il parvient à dissimuler le point de soudure. Est* ce la peine de remarquer que^ dans son rapport, l'intendant du Lyonnais ne parle pas des protestants à l'occasion de la diminution des villes de Ville^* franche et de Saint-Etienne? Pour Villefranche, en dehors des causes générales de guerre et de mortalité, il donne une excellente raison : < Cette <L ville étant un lieu d*étapes, le grand passage des

< troupes a engagé bien des gens à s'en retirer. « M. Weiss efface ces détails, et met tout sur le compte de la révocation. Lyon avait perdu 20,000 âmes en effet, et M, Weiss énumère exactement les causes de cette diminution ; mais toute la population protestante de Lyon se composait de quatre«vingts ou cent familles, dont quarante, et

non vingt, restèrent dans la ville. Citons les paroles de l'intendant d*Herbigny :

c Les réformés n'ont jamais eu d'établissement c considérable dans la province, jamais ils n'ont c eu de prêche dans le plat pays. Us en avoient un « à Lion, et dans le temps de la révocation de Té- « dit de Nantes, on comptoit qu'il y avoit à peu « près mille personnes de la religion réformée, en- « tre lesquelles il y avoit quatre-vingts familles

< originaires du royaume et dix-huit ou vingt de

< Suisse. Le surplus étoit de la jeunesse des autres « provinces, qui venoit à Lion travailler chez les <( marchands et se former au négoce. Lors des « conversions, la plus grande partie de cette jeu- « nesse s'en retourna : les Suisses ne furent pas c inquiétés et sont restés à Lion. L'abjuration se € fît sans grande peine ni formalité. Mais il n'est

< resté à Lion que vingt familles des nouveaux « convertis, dont quelques-uns le sont véritable- « ment. Les autres se sont retirés à Genève, en « Suisse, en Hollande, en Angleterre et en AUe-

< magne, et comme elles étoient riches et faisoient « bonne figure dans le commerce, elles ont em- « porté du bien considérablement. >

Il me sembla que les choses, pour être les mêmes, n'ont pas ici le même tour que dans le livre de

DE jj^ffist. des réfugiés prot.^ par h. ch. veiss^ etc. 97

M. Weiss ; et on a vraiment besoin de recourir aux expressions de Tintendant pour savoir qu-en parlant du départ de c toute la population protestante > de Lyon, moins vingt familles, l'historien d'aujourd^hui voulait indiquer l'exil de soixante familles lyonnaises, c'est-à-dire environ de quatre à cinq cents personnes au plus sur une population de 90,000 âmes. L'historien n'a rien falsifié; il n'en est pas plus près de la vérité pour cela. C'est la perfection de l'art. Il serait ridicule d'attribuer au départ de ces soixante familles huguenotes les souffrances de la c belle industrie de la soie » et le dépérissement de la ville de Lyon. Outre les raisons générales que M. Weiss a rappelées, l'intendant entre à ce sujet dans quelques détails. La guerre, en interrompant les relations commerciales avec l'étranger, avait fait plus de tort à Lyon qu'à beaucoup d'autres villes : un droit sur les dorures avait arrêté un grand commerce avec l'Allemagne; un impôt sur l'entrée des cotons filés avait réduit les fabriques de futaine; la ville de Lyon n'avait détruit et n'avait attiré le commerce, qui se portait primitivement à Genève, que grâce à la franchise des foires ; l'excès des impôts contribuait à faire perdre à Lyon ce bénéfice, et Genève commençait à relever sa concurrence.

98 DE LA RÉYOGÀTION DE l'ÉDIT BB NANTES.

Enfin, si la ^ierie de Lyon ne se plaignait pas des étoffes des Indes et ne demandait pas, comme Miromesnil, l'interdiction absolue de ce commerce, elle se plaignait de trouver, depuis quelques années, aux Philippines et à Manille, la concurrence des soieries chinoises.

Voilà des causes d'affaiblissement du commerce où la révocation de l'édit de Nantes n'était pour rien.

La soierie de Tours n'était cependant pas seule à se plaindre de la concurrence des Indes. Outre les toiles peintes, on avait introduit en France par Nantes des étoffes dites écorces d'arbre. « Si la « vente de ces étoffes, disait l'intendant de Cham- « pagne (1), devient libre et permise, il est à crainc dre qu'elle ne cause la ruine des manufactures de € ce pays. » Cet intendant ne dit pas, comme le lui fait dire M. Weiss (2), que la Champagne avait perdu par la révocation ce la partie la plus industrieuse de sa population. »

Il accuse, comme les autres intendants, la guerre, et surtout les mortalités de 1693 et 1694, du dépérissement des manufactures; il parle peu des protestants; et quand il rapproche les misè-

(1) Larcher. Fonds Mortemapt, n° 97.

DE L'Hist. des réfugiés prot., par m. ch. wbiss, etc. 99

res du temps où il écrit de la prospérité d'autrefois, il prend son terme de comparaison dans une année postérieure à la révocation : c'est l'année 1686 qui lui sert de type. M. Weiss ne devrait donc pas faire entrer dans le tableau des désastres de la révocation de l'édit de Nantes le parallèle de la prospérité de 1686 et de la détresse de 1698.

Que voulez-vous î II poursuit son idéal et en recueille les traits partout. Si un intendant annonce que des nouveaux convertis ont quitté le royaume ou ont changé de demeure, M. Weiss efface cette dernière phrase et met le chiffre total à la colonne des émigrations.

ce A Metz, dit-il (1), les protestants avaient suivi « presque tous leurs pasteurs dans le Brandebourg. « Le nombre des religionnaires, qui, selon l'inten- « dant, était injlni avant la révocation, se trouvait < réduit, à la fin du dix-septième siècle, à 1 ,700 per- « sonnes. »> Le Mémoire sur le pays messin (2) relate bien que le nombre des protestants était infini, mais il n'applique pas cette épithète au temps qui précède immédiatement la révocation; il annonce qu'il racontera c( le commencement, le progrès et « le déclin de Thérésie, aujourd'hui abattue, sans

. (1) p. 115, (2) Dressé en 1700. Fonds Mortemart, n» 93.

100 DE IK EÉYOGATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

<i culte et sans espérance, de sorte que le nombre (c des relig^onnaires, qui était infini, se trouve a réduit à 1,700 personnes, d

Quand il arrive à la révocation, il dit expressément que la plupart se rangèrent à leurs devoirs : a quelques-uns y restèrent de bonne foi, d'autres « s'évadèrent, le plus grand nombre resta, le ve- « nin cacbé dans le cœur, au nombre d'environ a 1,700 bommes, femmes et enfants. » Il était difficile de se méprendre.

Quant à l'émigration dans le Brandebourg, c'est un rêve de M. Weiss, du moins, le Mémoire sur le département de Metz n'en dit pas un mot.

Le procédé que M. Weiss emploie pour appliquer au temps de la révocation <c le nombre infini » dont parle le Mémoire du département de Metz est familier à notre bistorien : il s'en sert de nouveau à propos de Laval : a II y avait autrefois, dit l'in- <( tendant, 20,000 ouvriers ; il en est sorti 4,000 (( depuis la guerre ; il n'en reste que 6,000. » Si l'adverbe autrefois se rapporte au temps de la révocation, l'intendant a dit une absurdité, ou le copiste a commis une erreur matérielle. Pour éviter cette alternative, M. Weiss a retranché le milieu de la phrase : il imprime bravement : « A

DE h'Hist, des réfugiés prot,^ par m. ch. wetss, etc. dOl

€ Laval, sur 20,000 ouvriers qu'on comptait na- € guère, il n'en restait plus que 6,000 en 1698 (1). » C'est une manière discrète de reproduire les propres paroles de l'intendant tout en les détournant de leur sens véritable.

L'intendant pouvait parler d'autrefois àToccasion des fabriques de Laval, dont l'établissement ' remontait au treizième siècle, et M. Weiss ne voudrait pas avancer que l'émigration protestante a été pour quelque chose dans la diminution des fabriques de Laval. L'intendant, en effet, énumère les causes de cette décadence : il les voit dans un impôt de 40 pour 100 exigé pour la traite foraine d'Anjou, et surtout dans le peu d'exactitude qu'on mettait à faire observer les règlements pour l'égalité des fils et le blanchiment des toiles, qui, au lieu d'être fait à la lessive, était obtenu, depuis plusieurs années, à l'aide de mixtions portant atteinte à la qualité du lin. De protestantisme, pas un mot !

Toutefois, la place que M. Weiss donne à cette décadence du commerce de Laval ferait supposer à son lecteur que la révocation de l'édit de Nantes en est la cause.

{l) Histoire des réfugiés, t. I, p. 116.

L'historien a été moins réservé pour les' fabriques du Mans et de Mayenne, o Les mauufac- « tures, autrefois si prospères, dit-il, que les protestante y avaient possédées, étaient en pleine « décadence (1). » ^

Ici, tout est fantastique : la possession des protestants, comme la décadence. L'intendant ne dit pas que les protestants aient jamais possédé les manufactures de toile du Mans et de Mayenne ; et il assure que cette « manufacture est aujourc( d'hui (1698) la plus en vogue (2). » Les plus prudents ont ainsi leurs entraînements : les natures les , plus tranquilles peuvent se laisser aller à l'enthousiasme, et il ne faut pas s'étonner si un peu d'hallucination a troublé, un instant, le sage cerveau de M. W'eiss, acharné à trouver partout des ruines, des protestants et des émigrés.

Malgré ces enthousiasmes, d'ailleurs, ces hallucinations et ces faiblesses, M, Weiss ne dira rien qui contredise sa thèse. Il ne répétera pas ce que dit l'intendant de Provence (3), par exemple, que, !S misères de ces temps, le peuple n'avait

m Histoire des ré fugiés. t. I, p, 116.

\2) Mémoire concettianl la province du Maine, par Bue de MiruiuesDil. FoDcls Mottemarl. n" 102.

(3) Lebret, Mémoire zur la Provence. Fonds Uortsmart,

DE i!Hist. des réfugiés prot. par m. ch. wbiss, etc. i03

pas dimimié dans cette province, mais qu'il s'était souvent déplacé et avait quitté certaines contrées et certaines villes pour se reporter dans d'autres, où il trouvait plus de facilité et d'avantages. Toutes les négligences de l'historien tournent au profit de Témigration. c4 Avant la révoa cation, dit-il (1), on comptait en Provence 72,000 a protestants à Lourmarin, àCabrières, àLatour- < d'Aiguës et surtout à Merindol, cette Genève de <L la Provence. » Voilà dlmportantes cités dont on ne soupçonnait pas la puissance ! £a cinquième partie de ces protestants^ assure encore M. Weîss, sortit du royaume depuis Van 1686 jusqu'à Van 1698. Autre sujet d'étonnement. Comment une émigration de 12,000 âmes au moins n'a-t-elle pas diminué la population de la Provence, <t où le peu- « pie, dit l'intendant Lebret, n'a jamais été plus « nombreux qu'aujourd'hui (1698)? » On vérifie les textes, et on voit que <k la Genève de la Provence, a qui formait d'ardents missionnaires pour propac( ger les doctrines de Calvin (2), » et les autres imposantes cités, que nomme M. Weiss, comprenaient 7,200 protestants. L'historien s'est trompé d'un zéro; c'est peu de chose dans l'espèce. La

(1) Histoire des réfugiés^ t. I, p. 106.

(2) Id., t. I, p. 106.

Provence, qui contenait 569,955 habitants en 1698, en avait ainsi perdu environ 1,250 par l'émigration protestante.

Est-ce une légèreté qui fait ainsi transformer les bourgs en capitales?

Est-ce encore une légèreté qui empêche M. Weiss de préciser avec soin le nombre des émigrés de quelques provinces et de marquer la corrélation de ce nombre avec celui de la population du pays ?

<t En Bourgogne, dit-il, le tiers de la popula- « tion protestante quitta la France (1). » Voilà une petite phrase qui frappera l'imagination du lecteur, mais qui certainement ne lui donnera pas de la vérité l'idée nette et précise que l'historien devrait s'appliquer à lui présenter. La vérité est que dans ce gouvernement de Bourgogne, qui comprenait cinq de nos départements les plus peuplés, le tiers de la population protestante n'allait pas à mille personnes (2), si on excepte le bailliage de Gex, auquel l'historien a consacré une phrase et un chiffre particuliers.

On ne saurait voir non plus une légèreté daçs

il) Histoire des réfugiés, t. I, p. 114.

2) Mémoire de V intendant Renatid. 1698. Fonds Mortemart, n«97.

DE flfùt, des réfugiés prot.^ par m. ch. weiss, etc. 105

l'altération que M. Weiss a fait subir aux paroles de l'intendant de Bourges (1). « 11 écrivait, dit « M. Weiss : Les plus zélés ont quitté le pays, quel- € ques-uns pour aller à Paris, où l'on vit avec plus « de liberté, d'autres pour sortir du royaume (2). j> Le texte conservé à la Bibliothèque impériale (3) porte : « ...quelques-uns pour aller à Paris où l'on « vit avecplus de liberté et où ils trouvent plus de « facilité pour célébrer leurs mariages, et quelques a autres, en très-petit nombre^ pour sortir du a royaume. » M. Weiss n'a pas supprimé les mots soulignés par légèreté ; et il faut beaucoup de condescendance pour trouver là une erreur. N'y aurait-il pas une volonté manifeste d'altérer la vérité? L'historien modifie le texte : il charge les demi-nuances; en les forçant de la sorte, on étend surtout le tableau une couleur sombre et fausse. Le système de notre écrivain est désormais connu. Il est permis de penser que ce n'est pas par erreur ni par hasard qu'il se sert des paroles de l'intendant d'Ormesson pour exprimer sur l'Auvergne des allégations que cet intendant eût repoussées. <r Les riches manufacturiers d'Ambert

(1) Seraucourt.

(2) Histoire dé

(3) Ponds Mortema'rtrno 9

(2) Histoire des réfugiés, p. 109.

106 DE LA BÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

« et un grand nombre de leurs ouvriers quittèrent c( le pays, dit M. Weiss (1) ; ce qui, de Taveu de a rintendant d'Ormesson, si zélé partisan de la c( révocation, diminua beaucoup le commerce lu- « cratif du papier et mit en chômage la plupart « des moulins. ^ Toujours £dèle à ses procédés, M. Weiss ne dit pas, mais fait entendre et indique à son lecteur la révocation pour cause principale de ce chômage. D'Ormesson, qu'il invoque, disait uniquement : a Les plus beaux papiers de « l'Europe se font à Ambert. Cette manufacture tt faisait autrefois subsister un très-grand nombre « de familles et d'ouvriers, et il sortait tous les « ans pour 80,000 ^cus de papier 'd'Auvergne. La « quantité des impositions ont fait quitter une « grande partie des maîtres papetiers et des ou- « vriers : ce qui a diminué beaucoup ce commerce « et mis en chômage une grande partie des mou- « lins (2). » Dans tout cela, il n'est nullement question de révocation. L'Auvergne était une des provinces où elle devait le moins se faire sentir. C'était une de celles où se trouvaient le moins de huguenots. Il n'y en avait pas un dans les villes

(1) Histoire des réfugiés^ t. I, p. 110.

(2) Mémoire concernant C Auvergne, 1698. Fonds Mortemart, n* 104.

DE l'Jïist. des réfugiés prot., par m. ch. weiss, etc. 107

de Clermont, de Eiom, de Montferrand, ni dans aucune de celles du plat pays; il n'y en avait pas davantage à Aurillac, ni à Saint-Flour (1). Issoire et Maringes, qui autrefois avaient eu des prêches, ne contenaient pas dix familles huguenotes, au moment de la révocation. Il y avait, il est vrai, quelques hérétiques dans la ville de Marsac et dans la paroisse de Job-la-Tourgouyon, ainsi qu'à Saint-Floret, que l'intendant appelle une petite bicoque, « Les lieux où il en est le plus sorti depuis « l'édit sont Marsac et Job-la-Tourgouyon, dont « la force et le commerce ont un peu diminué, » continue l'intendant ; et M. Weiss persévère dans ses traductions altérées, en assurant que ces dernières localités perdirent « la meilleure partie de € leur population et de leur commerce. » Quant à Ambert^ d'Ormesson reconnaît bien qu'il y avait quelques huguenots, mais il ne parle pas de leur sortie ni du royaume ni de la ville. En disant que les impositions ont fait qmtter une partie des maîtres et des ouvriers, l'intendant n'a pas dit non plus, comme a traduit M. Weiss, qu'ils quittèrent le pays. L'historien des réfugiés protestants s'attache quelquefois à l'expression, mais il quitte trop souvent la pensée.

(1) D*Ormesson, Mémoire concernant V Auvergne.

Par exemple, il ne pouvait s'appuyer sur aucune des expressions de Tintendant de Rouen pour ranger les fabriques d'Elbeuf, de Louviers et de Darnetal parmi celles qui furent ruinées par la révocation. Cet intendant, la Bourdonnaye, constate au contraire les progrès de cette fabrication : commencée en 1667, elle occupait à Elbeuf trente ans après., en 1698, huitmille ouvriers et produisait, par an, huit ou dix mille pièces de drap représentant une. valeur- de plus de deux millions (1). Darnetal occupait trois mille ouvriers, et Louviers dix-neuf cents. Ce progrès et cette prospérité ne dataient que des dernières années. Après avoir énuméré ces manufactures, la Bourdonnaye ajoute: <i Leur augmentation est due aux soins qu'a bien « voulu prendre Sa Majesté, depuis quelque temps, « d'empêcher la draperie étrangère ; la continuation c de ce soin est absolument nécessaire (2). »

Ce qui faisait la prospérité des draps de Normandie ruinait les toiles de Bretagne. L'intendant de cette dernière province, -de Nointel, expose

(1) M. Weiss n'en pas moins énuméré Elbeuf, Darnetal et Louviers parmi les villes dont Témigration ruina les diverses branches d'industrie et de commerce. Histoire des réfugiés^ p. 113.

{2) La Bourdonnaye, Mémoire concernant la généralité de Rouen, 1698. Fonds Mortemart, n«» 90.

. des réfugiés prot,, par m. ch. wetss, etc. 109

ent les causes de cette ruine (1) : les Anenaient autrefois acheter des toiles à Morils donnaient en échange des draperies ^ères d'Angleterre, de Hollande et d*Espa- La guerre, et plus encore l'interdiction mise ^ es draps étrangers, qui, suivant un arrêt du . , ;eil du 8 novembre 1687, ne devaient plus en- ,^ ■ '" en France que par les ports de Saint-Valery " "" ie Calais, éloignèrent les Anglais et les autres "'gociants étrangers de Morlaix. Les fabricants ^[^•^^s environs de cette ville, ceux de Tévêché de *^'^on, de Landërneau et de Brest, embarrassés de • ^^'-Xurs produits, les oflErirent à plus de 50 p. 100 de "*^^;abais, et essayèrent de faire des expéditions sur ''^ **aNantes, Bayonne et Bordeaux. Dans cette extré- ^ -" ^^ mité, plusieurs cessèrent de fabriquer et vendirent ^ • 5>4 les fils crus et blancs dont ils avaient fait provi- '^T.^ sien. M. Weiss note ce détail et le met tout granit tuitement au compte de la révocation de l'édit de Nantes (2). Il remarque que les huguenots qui quittèrent le pays sortaient des quatre villes de Eennes, Nantes, Vitré et Quintin. Au rapport de l'intendant, le commerce de ces deux dernières, de beaucoup les moins importantes, n'avait souf-

(1) Mémoire sur la Bretagne. Fonds Morte9tart, n^ 91.

(2) Histoire des réfugiés, p. 116.

« et un grand nombre de leurs ouvriers quittèrent (c le pays, dit M. Weiss (1) ; ce qui, de l'aveu de a l'intendant d'Ormesson, si zélé partisan de la c( révocation, diminua beaucoup le commerce lu- « cratif du papier et mit en chômage la plupart « des moulins. * Toujours fidèle à ses procédés, M. Weiss ne dit pas, mais fait entendre et indique à son lecteur la révocation pour cause principale de ce chômage. D'Ormesson, qu'il invoque, disait uniquement : a Les plus beaux papiers de « l'Europe se font à Ambert. Cette manufacture a faisait autrefois subsister un très-grand nombre « de familles et d'ouvriers, et il sortait tous les « ans pour 80,000 ^cus de papier 'd'Auvergne. La « quantité des impositions ont fait quitter une « grande partie des maîtres papetiers et des ou- « vriers : ce qui a diminué beaucoup ce commerce « et mis en chômage une grande partie des mou- « lins (2). 2> Dans tout cela, il n'est nullement question de révocation. L'Auvergne était une des provinces où elle devait le moins se faire sentir. C'était une de celles où se trouvaient le moins de huguenots. Il n'y en avait pas un dans les villes

(1) Histoire des réfugiés^ t. I, p. 110.

(2) Mémoire concernant C Auvergne. 1698. Fonds Mortemart, n- 104.

DE h'JIist. des réfugiés prot., par m. ch. weiss, etc. 107

de Clermont, de Eiom, de Montferrand, ni dans aucune de celles du plat pays; il n'y en avait pas davantage à Aurillac, ni à Saint-Flour (1). Issoire et Maringes, qui autrefois avaient eu des prêches, ne contenaient pas dix familles huguenotes, au moment de la révocation. Il y avait, il est vrai, quelques hérétiques dans la ville de Marsac et dans la paroisse de Job-la-Tourgouyon, ainsi qu'à Saint-Floret, que Tintendant appelle une petite licoqne. t Les lieux où il en est le plu^ sorti depuis « l'édit sont Marsac et Job-la-Tourgoayon, dont € la force et le commerce ont un peu diminué, » continue l'intendant ; et M. Weiss persévère dans ses traductions altérées, en assurant que ces dernières localités perdirent « la meilleure partie de « leur population et de leur commerce, i» Quant à Ambert^ d'Ormesson reconnaît bien qu'il y avait quelques huguenots, mais il ne parle pas de leur sortie ni du royaume ni de la ville. En disant que les impositions ont fait qmtter une partie des maîtres et des ouvriers, l'intendant n'a pas dit non plus, comme a traduit M. Weiss, qu'ils quittèrent le pays. L'historien des réfugiés protestants s'attache quelquefois à l'expression, mais il quitte trop souvent la pensée.

(1) D^OrmessoD, Mémoire concernant V Auvergne.

106 DE LK BÉTOCATION Ml l'ÉDIT, DE NANTES.

(i et un grand nombre de leurs ouvriers quittèrent « le pays, dit M. Weiss {1) ; ce qui, de l'aveu de u l'intendant d'Ormesson, si zélé partisan de la (1 révocation, diminua beaucoup le commerce lucratif du papier et mit en chômage la plupart « des moulins. > Toujours £dèle h. ses procédés, M. WeÎBs ne dit pas, mais fait entendre et indique à son lecteur la révocation pour cause principale de ce chômagi;. D'Oniierisoii, qu'il invoque, disait uniquement ; « Les plus beaux papiers de « l'Europe se font à Ambert. Cette manufacture a faisait autrefois subsister un très-grand nombre * de familles et d'ouvriers, et il sortait tous les « ans pour 80,000 ^cus de papier d'Auvergne. La « quantité des impositions ont fait quitter une « grande partie dus maîtres papetiers et desou- « vriers : ce qui a Jimiuué beaucoup ce commerce « et mis en chômage une grande partie des mou- « lins (2). B Dana tout cela, il n'est nullement question de révocation. L'Auvergne était une des provinces où elle devait le moins se faire sentir. C'était une de celles oii se trouvaient le moins de huguenots. II n'y en avait pas uu dans les villes

DE h'Hist. des réfugiés prot,^ par m. ch. weiss, etc. ii3

« toiles furent bientôt falsifiées, étroites, inégales, « blanchies avec de la chaux et de la craie, de « sorte que les marchands de Saint-Malo et « d'Espagne les ont rebutées, et depuis elles ont « été entièrement rebutées. »

Voilà Thistoire. L'intendant Foucault insiste sur les moyens qu'on avait pris afin d'empêcher cette ruine du commerce de Coutances : « Plu- « sieurs ordonnances intervinrent pour indiquer « la hauteur et la qualité des toiles, le mode de « blanchissement...; le petit troupeau a si bien « fait par son entêtement et son obstination, qu'il < a toujours continué son méchant trafic de toiles « falsifiées et décriées, si bien qu'il a ruiné le « marché de Goutances et le commerce des toiles d de ce nom. i»

Ainsi, ce sont les protestants qui ont détruit « ces belles manufactures de toiles > par leurs artifices et leur mauvaise foi, et non par leur émigration. La ruine de la ville de Coutances fut un des mille malheurs causés au royaume par le fâcheux et déplorable édit de Nantes; la révocation a été impuissante à réparer ce désastre, comme tant d'autres. Voilà la vérité qui ressort du récit de Foucault, et M. Weiss a montré vraiment trop de légèreté ou trop

lU DE LA KÉ7DGA.TI0II DE L'IMT M SAtmS.

d'audace de vouloir l'invoçiaer au profit da b» thèse.

Quant h la population protestante tout entière de Coutancea, & celle de Cerisy et de« paroisees voisines, Foucault remarque qu'apràa la suppreasion de l'édit de Nantes c il y eut dea familleB en-

< tièrea qui passèrent dans les îles de Gêné et de ( C^mezé, et de 1& dans la grande terre avec l'arf gent qu'ils pouvaient avoir. De celles qui rest tèrent, quelques particuliers aimulàrent de faire

< leurs devoirs, allant à l'église; présentement, ils I n'y vont, et l'on ne doute pas qu'ils ne fassent « de petites assemblées, sans bruit et sans éclat,

< pour l'ezeroice de leur religion. » Nous citons M détail pour consoler un peu M. Albert de BrogUe et arrêter ses larmes but las sacrilégee qu'on eligeait, suppose-t-il, des huguenots et sur la tyrannie qu'on exerçait contre eux.

Kous ne pousserons pas plus loin nos vérifications. Nous en avons dit assez pour montrer à l'aide de quels artifices et de quelles falsifications sont noués ces récite de l'émigration protestante et des dommages qu'elle a causée en France.

Louis XIV avait raison. Il faut que la question d'intérêt aoit peu digne de considération pour être traitée de la sorte. A considérer le livre de

DE iIHist. des réfugiés prot., vas, m. GS. weibb, stg. H5

M* Woiâe, tout chargé de citatiouB et de renvoin» aux documents originaux, k lire ces récits froids, incolores, affectant des allurea de procès*verbal| on serait disposé à ajouter foi aux paroles de l'hifih torien ; nous avons vu sur quels fondements il a élevé son édifice. Il ne faut pas lui faire de re* proches personnels. Vffktûvrû ds$ réfugiés subit le sort commun de toutes les thèses protestantes ; elles ne trouvent pas le milieu entre TerreUr et le mensonge; elles ne pourraient toucher la vérité qu'en changeant de nom et en cessant d'âtre»

Le tableau de l'émigration protestante, que nous venons d'examiner, confirme les assertions du duo de Bourgogne : < Il semble, d'après les déclamais « tions emportées de quelques ministres huguenots, « que le Roi eût armé quelques-*uns de ses sujets (( pour égorger les autres. La vérité est que tout <c se passa au grand contentement du Roi, sans (t effusion de sang et sans désordre. » Ce prince assure encore que l'émigration ne fat pas assez nombreuse pour laisser un grand vide dans les campagnes et les ateliers, [ni pour influer sur le royaume : < Il est certain, ajoute^t-il, que oe vide « ne dut jamais être plus sensible qu'au moment « où il se fit, et on ne s'en aperçut pas alors. »

Cette raison est la bonne : il feut s'y tenir. tJn

146 DE LA. BÉYOGÂTION DE l'ÉDIT DE NAITTES.

royaume s'aperçoit bien de cette ruine matérielle que l'on cherche à trouver dans la révocation de redit de Nantes.. Les commencements de la ruine morale sont moins sensibles, ils ne sont cependant pas moins formidables ; c'est principalement cette ruine qu'il faut redouter, parce qu'elle amène à coup sûr le renversement de tous les intérêts matériels, à quoi les hommes d'aujourd'hui sont si attachés, et surtout parce qu'elle cause la perte des âmes, ce dommage qu'un Dieu a voulu réparer de son sang. Aussi, malgré toutes les considérations auxquelles peuvent avoir recours l'éloquence et le désir de ménager les préjugés populaires, nous ne pourrons jamais nous attrister de voir enchaînées et rendues impuissantes les hérésies, les philosophies et tous les autres moyens de séduire, de tromper et de corrompre les âmes. « Il € arriva un jour, raconte le duc de Bourgogne, « que les habitants d'un village de la Saintonge, < touscatholiques, > — c'était avantlarévocation, — « mirent le feu à la maison d'un hugfuenot qu'ils « n'avaient pu empêcher de s'établir parmi eux, « donnant pour raison qu'il ne fallait qu'un seul « homme pour répandre peu à peu l'hérésie dans « tout le village. Les protecteurs de la Réforme € firent grand bruit de cette affaire, où il s'agis-

DE h'Hist, des réfugiés prot.^ par m. ch. "weiss, etc. 4^7

€ sait d'une chaumière estimée 400 livres, et il en « fut question dans le Conseil. Le Roi, en con- < damnant les habitants du lieu à dédommager « le propriétaire de la maison, ne put s'empêcher « de dire que ses prédécesseurs auraient épargné « bien du sang à la France s'ils s'étaient conduits « par la polftique prévoyante de ces villageois, « dont l'action ne lui paraissait vicieuse que par « le défaut d'autorité. » Louis XIV avait raison. Ce n'est pas la révocation de l'édit de Nantes qu'il faut blâmer et déplorer dans notre histoire ; c'est l'édit de Nantes ; et c'est l'introduction de l'hérésie en France qui a été une cause de ruine et une source de sang.

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