‹ De la Révocation de l'Edit de NantesChapitre 17 sur 43 · II" I __ · texte numérisé non relu

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en seraient capables. Nous ne prétendons plus qu'à nous justifier.

Nous n'avons pas dit que M. de Sacy fût un ignorant. Il a trop d'intelligence et siège depuis trop longtemps dans les bibliothèques publiques pour n'avoir pas banni Tignorance de son esprit. Mais en relevant l'inadvertance qu'il avait commise, nous nous sommes étonnés à bon droit que la date de 1686 ne lui ait pas révélé son erreur. La passion, et surtout la passion irréligieuse, aveugle les plus discrets. M. de Sacy en est convaincu aujourd'hui.

Il est encore convaincu que Fénelon, en 1686, ne repoussait pas les dragonnades et ne refusait pas de faire concourir à la conversion des âmes la force publique et les avantages matériels dont peuvent disposer les puissances ; mais il garde un scrupule au sujet de certaines paroles adressées, dit-on, au chevalier de Saint-Georges, dont nous n'avons point parlé.

< Nulle puissance humaine ne peut forcer le a retranchement impénétrable de la liberté du « cœur. La force ne peut jamais persuader les « hommes; elle ne fait que des hypocrites. Quand « les rois se mêlent de la religion, au lieu de la « protéger, ils la mettent en servitude. Accordez

« donc à tous la tolérance civile, non en approu- « Tant tout comme indifér eut ^ mais en souffrant « avec patience tout ce que Dieu souffre^ et en tâ- « chant de ramener les hommes par une douce <r persuasion. » ( Vie de Fénelon^ par Ramsay, p. 181.)

Comment concilier cette théorie avec les lettres adressées au marquis de Seignelay, dont nous avons cité des fragments? Faut-il s'attacher à marquer la différence de situation et comparer à Louis XIV, dans toute la plénitude de sa puissance, le chevalier de Saint- Georges, fils de Jacques II et prétendant au trône d'Angleterre? Une même doctrine n'a-t-elle pas divers aspects? Souvent des termes qui, pris absolument et séparément, semblaient se contredire, se concilient dans la vérité et dans la logique. Notre-Seigneur disait à ses Apôtres : Ne résistez pas au méchant ; si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, tendez la joue gauche. Saint Paul cependant, au moment où on allait le flageller, ne tendit pas les épaules et réclama son privilège de citoyen romain : et à Philippes, où il avait été mis en prison et battu de verges, il refusa de se retirer secrètement et attendit que les magistrats lui eussent fait des excuses, à lui et à son compagnon Silas,

eû venientes deprecaii sunt eos et rogaiant. Saint Paul cependant ne renonçait pas à la foi de Jésus- Christ", et sa conduite pouvait s'accommoder avec la doctrine du divin Maître. Ce divin Maître luimême enseigne qu'il est doux et. humble. Et M. de Sacy nous citait l'autre jour les textes sacrés qui relatent cette bénignité divine. Cependant, dans le chapitre même où saint Matthieu rapporte la révélation de ce mystère de douceur : discite a me quia mitis sum et Jiumilis^ l'histoiien sacré rapporte les apostrophes enflammées et menaçantes contre les villes qui ne faisaient point pénitence. Faut-il rappeler aussi les imprécations contre les pharisiens? et ne sait-on pas qu'un jour ce maître; doux et huinble, entra dans le temple, renversa les comptoirs et les boutiques, chassa les marchands et les changeurs, les appelant voleurs?

Des contradictions apparentes peuvent donc se fondre dans l'unité d'une même doctrine. On pourrait rechercher si les paroles de Fénelon en 1708 se concilient avec celles qu'il écrivait en 1686 ; peut-être y aurait-il moyen de ne pas les voir aussi opposées entre elles qu'elles le paraissent à M. de Sacy.

Avant de s'appliquer à cette recherche, il fa^'

drait surtout savoir si les paroles rapportées par le chevalier de Ramsay ont été véritablement prononcées par Fénelon. Nous ne doutons pas de la candeur de ce chevalier. C'était un protestant converti : Tesprit de douceur de l'Archevêque de Cambrai Tavait touché et converti en 1709, un an après la conversation qu'il a rapportée. Mais il avait beaucoup d'imagination : il s'est mêlé à la franc-maçonnerie ; on lui attribue même, sur la religion naturelle et révélée, Un ouvrage où Fénelon est cité comme croyant à la métempsycose et à la fin des peines de l'enfer. Pas plus que M. de Sacy , nous ne voulons exagérer; toutefois, nous supposons que de pareilles opinions n'ont pas nui à cette espèce de préjugé que les esprits tolérants s'étaient a formé en faveur de Fénelon, » En tout cas, le nom du chevalier de Ramsay ne constitue pas une autorité sérieuse. Si les opinions que ce chevalier attribue à l'Archevêque de Cambrai impliquent la moindre contradiction avec celles que Fénelon a écrites et signées, c'est à l'avis écrit et signé qu'il faut s'en tenir. N'est-ce pas là la règle de toute critique? M. de Sacy ne l'igniore pas.

Il essaie d'appuyer du nom de Bossuet les principes de tolérance que Fénelon n'a pas signés. C'est la dernière faiblesse d'un cœur généreux, pour une

cause qu'il reconnaît perdue. Dans toute autre circonstance, un écrivain aussi judicieux que le rédacteur des Débats rirait d'une pareille tentative. Il a conscience d'ailleurs du ridicule qu'elle comporte, et même, en l'essayant, il n'ose l'avouer. Le cardinal de Beausset a dit ce qu'il a voulu et ce qu'il a cru. Les opinions de Bossuet sont dans ses écrits; si M. de Sacy veut lire la Politique sacrée^ il verra comment TEvêque de Meaux comprenait la tolérance civile en matière de religion : « C*est un principe qui se défend par lui-même, d D'accord. Alors il est inutile de lui donner pour patron Bossuet ou Fénelon. Là a été le tort de M. de Sacy. Il n'y reviendra plus.

Il juge à propos de ne rien dire de la lettre, qu'il a citée deux fois et si singulièrement interprétée, de Fénelon à Bossuet : on comprend que ce soit lin endroit sensible; nous ne voulons pas y toucher. Mais il faut répondre à la remarque que dicte à M. de Sacy « l'intérêt de la religion » sur la diflFérence de conduite des catholiques d'aujourd'hui et des catholiques du commencement de ce siècle. Nous ne savons pas ce qui peut motiver ces doléances : la vérité est la vérité ; elle n'a rien à dissimuler. L'Eglise cathoHque a ses doctrines, elle a sa règle de conduite; doctrines et conduite

que ses Papes, ses saioU et ses évêques prêchent et démontrent, et où cette sainte Eg:lise ne peut pas errer. Les principes et les faits que l'Eglise a approuvés, nous les tenons pour bons, pour justes, pour légitimes. Nous n'avons pas d'autre système. Si ces principes dépassent notre raison, nous les regardons néanmoins comme parfaitement raisonnables, parce que l'Eglise est divine ; et nous sommes convaincus qu'une raison humaine, droite, sincère et attentive peut entrevoir quelque chose de cette logique supérieure, à laquelle elle ne peut atteindre complètement et devant laquejle elle est portée k s'incliner.

Si les faits que l'Eglise a approuvés et que ses principes justifient, semblent au premier abord contredire à la justice qu'on est en droit d'attendre de l'Epouse du Christ, nous soupçonnons que les faits ont été altérés par la malice des hommes, les passions des divers partis et aussi les erreurs et les système? des beaux esprits comme M. de Sacy, qui ne veulent point reconnaître de règle, et qui, paT inadvcîtatice ou par ignorance, se laissent aller àleura préjugés. Jusqu'à présent une vérification exacte nous a toujours convaincus que ces soupçons étaient fondés.

Nous ignorons si, comme le dit M. de Sacy, on

a cherclié, au commencement de ce siècle, à orner et à parer TEglise pour la rendre attrayante aux passions humaines. Si on l'a fait, on a eu tort; on a encouragé des esprits graves et instruits, dans les préjugés où nous avons vu M. de Sacy ; on a contribué à leur faire croire que les actes inspirés par les doctrines de TEglise étaient des préjugés du temps passé; plusieurs qui croyaient s'appuyer sur Fénelon pour attaquer Bossuet, auraient reculé si derrière Bossuet ils avaient vu l'Eglise entière. Les hommes indépendants sont rares : volontiers, on y regarde à deux fois avant de déclarer que des mesures approuvées et justifiées par saint Augustin sont « très-peu humaines et trèspeu chrétiennes ; » et de bons esprits, plutôt que de renvoyer ainsi ce saint docteur à Técole, aimeraient à croire qu'ils se trompent eux-mêmes, et chercheraient s'ils ne sont pas le jouet de quelque illusion.

Pour en revenir au débat qui nous occupe, en voyant Fénelon, dont la charité et la piété sont connues, et « qu'on se représente difficilement comme un persécuteur, » approuver l'abolition des ordonnances favorables aux huguenots, concourir de tout son zèle aux mesures prises par le Roi, et trouver enfin dans les édits de révocation

oO DE LA REVOCATION DE LEDIT DE NANTES.

une aide efficace et une protection pour ses travaux de missionnaire; et d'un autre côté, en voyant un homme aussi judicieux que M. de Sacy assez aveugle un instant pour se tromper tout à fait, de son propre aveu, sur la valeur de documents qu'il a intégralement sous les yeux, qui sont écrits dans le plus beau et le plus clair français du monde, et qu'il cite le livre en main, on pourrait conclure que beaucoup de passions ont été émues par les ordonnances de Louis XIV; que beaucoup de préjugés se sont formés à leur égard; que peut-être les mesures du Eoi n'étaient pas aussi cruelles ni aussi injustes queM. de Sacy a prétendu ; que, sans doute, elles ont été autre chose que Temploi de la violence et de la séduction ; que Fénelon ne se serait pas prêté à acheter des consciences, à les « abrutir » ni « à déshonorer une religion » divine qui ne se déshonore point.

Nous ne voulions prouver autre chose.

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