INTERMÈDE
Les grâces de la harangue latine et la joie que s'en promettait y Univers, Oubli du journal. La harangue latine se rappelle k sa mémoire. Il répond à l'appel. — DifiScultéde parler latin. Bravoure et déception de M. Rigault. De Rollino prœconium. Répétition fâcheuse. Appingere, La conjonction atque, etsi, quidem. Effingere, Fateor. Superfusa, Species virtutis, La suitede la harangue et le «consentement bienveillant» de M. le doyen de la Faculté des lettres. — Un mot latin passé dans la langue française n'y porte pas toujours le sens qu'y attachaient les Latins. Publico munere destitutus. Galimathias. Le subjonctif au lieu de l'indicatif. Deniqueet son emploi. Egredietsa. signification. Nihil nisi boni inpuero indoles, Bossuet et son prétendu traducteur latin. Un bon professeur et un mauvais écolier.
Vniversy !•' janvier 1854.
Xe latin qui s'épanouit au sein de l'Université a les grâces antiques. Les lecteurs de Y Univers avaient gardé bon souvenir du discours prononcé en 1852 à la distribution des prix du concours
i4G DE LA RÉVOCATION DB L'ÉBIT DE NANTES,
général (1). Le mois d'août dernier leur apportait Tespérance d'une nouvelle joie. Une fleur allait encore éclore dans c la propre langue de Virgile et de Cicéron, » pour parler comme le Journal des Débats; un émule de M. Nisard (2), non moins audacieux et non moins fortuné, allait s'illustrer à son tour.
Quand V Univers connut l'épanouissement de la harangue latine, il s'empressa aussitôt de chercher à connaître cette merveille. Tout délai paraissait insupportable à son impatience. Cependant il fallut attendre et souffrir. Était-ce un artifice imité de la nymphe antique, qui fuit vers les saules et désire être vue ? Était-ce un autre motif que rous ne voulons pénétrer? Toujours est^il que la harangue latine fit la cruelle. Après s'être produite solennellement devant le public enivré des collègues et des disciples, elle prit quinze jours pour se préparer à répondre à l'impatience générale et à se montrer dans le simple appareil d'une feuille d'impression.
Quinze jours sont quelquefois bien longs ; et les longues espérances usent la joie, dit madape de
(1) Univers du 17 septembre 1852. L'article est inséré au premier volume de la seconde série &ii% Mélanges de M. L. Veuillot.
(2) C'est le nom du professeur universitaire qui a . fait la harangue latine en 1852.
LA. HARANGÏÏE LATIIIE DE SORBONNE. i47
Sévigné. Quand la harangue se produisit, X'Uni- "oers pensait à autre chose. Était-ce bien là ce que désirait l'honnête modestie d'une harangue de Sorbonne ?
Ce ne fut pas avec préméditation que ce bénéfice lui fut assuré. Après avoir reçu cette pièce d'éloquence et l'avoir lue avec l'attention que commandent de telles œuvres, Y Univers avait repris le fil de son discours : tout en se promettant de revenir à la harangue latine, il s'en était assez éloigné pour n'y revenir peut-être jamais, et la seconde étude de latin universitaire promise à ses lecteurs eût sans doute été remise à une autre année. Mais, étrange retour des choses d'ici-bas I tandis qu'appliqué à des discussions importantes, nous étudions, de concert avec le Journal des Débats^ les scandales donnés par la papauté (1) pu les atrocités commises au sujet de la révocation de redit de Nantes, voici la harangue latine qui se dresse devant nous. Est-ce une désespérée furieuse du silence qu'on a gardé à son égard ? N'est-ce pas une glorieuse qui prend ce silence pour un témoignage de crainte ou d'admiration?
(1) Il s'agissait encore de M. de Sacy à propos c|es Papes d'Avignon : M. Louis Veuillot a rcunî les articles, qu'il lui à consacrés alors, en un petit volum<' intitulé : De quelques erreurs sur la papauté.
148 DE IJl névOCATION DE l'ÉDIT DE MANTES.
Toujours esUl que, par outrecuidance, mécontentement ou toute autre inspiration, la harangoie latine nous a pris à partie et, a voulu nous donner une leron. Sous la sigfnature de son orateur de cette année, M. Rigault, professeur au lycée de Versailles, elle nous a indiqué les préceptes de l'art de la critique, et comment on le devait pratiquer quand on était modéré et sage, et qu'on appartenait à i'Université.
Sans aucun doute, noua aurions à tirer bon parti de ces conseils ; mais comme les honnêtes gens doivent toujours reconnaître les bons offices qu'on veut leur rendre, il nous a paru qu'il ne fallait pas différer à signaler à notre tour ce qu'on doit éviter quand on est la harangue de ia Sorbonne, c'est-à-dire la manifestation solennelle de ce qu'un corps illustre et puissant comme l'Université conserve et enseigne de goût, de connaissance et d'intelligence de la littérature classique.
La harangue latine connaît son importance, il est inutile d'insister sur ses mérites. Instruite d'ailleurs par le désastre de l'an dernier, elle ne s'est pas confiée à des mains inexpérimentées. Le malheur rend prudent, et toutes les mesures ont été prises pour donner les dernières perfections aux grâces de notre harangue et la mettre en état
LA HARANatJE LATINE Dt SORBONNE. 149
de braver les regards du public et de les charmer. Il s'agissait de maintenir l'honneur du corps, de montrer l'excellence des méthodes, la solidité de l'enseignement, et de donner enfin un échantillon de cette langue savante dont TUniversité a le dépôt, dont elle prétend le monopole et qui doit assurer sa gloire,
Parler latin n'est pas donné à tout le monde, surtout de nos jours. Autrefois, avant qu'il y eût une Université de France, lorsqu'il y avait des Universités de Paris, d'Angers, de Bourges, et que les monastères formaient. en outre des écoles, on parlait encore assez volontiers le latin, et on ne l'écrivait pas sans grâce. Sans doute on n'atteignait pas à l'aisance et à la gravité antiques, mais du moins on en approchait et on pouvait encore prêter à quelque illusion. Une lecture assidue et réfléchie des auteurs avait fait pénétrer jusqu'à l'officine, pour ainsi dire, de la pensée latine ; on se servait sans peine d'un organe qu'on s'était rendu familier, et l'on pouvait produire des œuvres qui avaient une vie propre et qui ressemblaient à de véritables créations.
Aujourd'hui le latin est une langue tout à fait morte, et on ne cherche pas à la faire revivre. Les rares orateurs ou écrivains qui prétendent en
IRO BE LA ItÉVOCATiOV DE L'ÉHIT DE SANTES.
user aont fort inexpûrimeatés; ils ne sont aceoutumés ni aux allures de la langue, ui aus formes sous tesquelles la pensée se présentait aux anciens. Leurs œuvres fourmillent de misères : on reconnaît a chaque ligne de malheureux thèmes translatés arec effort d'uu français assez pauvre ■dans un plus pauvre latin.
Que M. Rigault nous donne uu démenti ! nous le voulons bien, et nous y applaudirons de grand cœur. Qu'il prouve que l'Université sait le latin ! il rendra un service éminent à sa mère ; elle à besoin de cette preuve. Elle honore son nourrisson en lui confiant sa cause, c'est à lui de répondre à cet honneur et de se conduire bravement.
Hélas! la bravoure ne suffit pas. Dès les premiers pas, le champion de l'ITuiversité trébuche sous son armure d'emprunt. Il parle pompeusement une langue hachée, sans nombre, sans période, sans élégance, presque sans grammaire et tout à fait inintelligible pour ceux qui ne connaissent pas Tes Udages du langage français. L'auteur avait choisi pour teste de son discours l'éloge de Rollin. 1)e Rollimo pRajcomcM. Nous ne lions occuperons pas des pensées qu'il a élnises, nous voulons seulement examiner là forlne dont il les a revêtues. Voici le début :
■ ' ■ ' ■■■'■ ■ m iiiM «^—i ^M^ III I
« Ifanc ifnaginem^ juvenes^ Mollini scilieet $u^- ^picite, Aujusce domus parietibus appictam,,. »
Est-ce bien du latin que nous entendons? Cette manière de parler coupée, brisée, sautillante^ a-t-elle le moindre rapport avec l'ampleur de la période latine, où toutes les parties se tiennent et roulent pour ainsi dire les unes sur les autres sans laisser entre elles d'interruption?
A quel style appartient cette malencontreuse répétition : Tianc imaginem.,. hujusce domus?S>i hanc imaginem^ qui dit tout, ne suffisait pas à rendre la pensée de Torateur; il fallait au moins écrire : Imaginem suspicUe^ juvenes, hujûsce domus panUiius appictam.
Ce n'eist pas assez dô ne pas choqiier en Soll langage les règles du style : il fest encore bon de présenter aux âuditeiirs Un seils blair et défini; Que signifie imago parietibas appicta? Bien fin qiii le devine. On fcoltiprend Cicéroû quand il dit : Epistolam superiorem restitue nobis et applhgé ûliquid novi : ajouté quelqii^ chose dé nôuvédic à ce qui est déjà écrit. Jppingere éveille l'idée de peinture et d'écriture, en effet; mais la préposition entrée dans la composition du verbe n'est pas ptirement ëujiliôniqiië : elle niodlfie le sens ; On ne dit pas indifféremment : orâtion'em
152 DE lA RÉVOCATION DE l'ÉDIT I
chartis inscrihe ou adseribe, in ■parietihcs picta ou parietièus appicta. Si l'orateur avait parlé d'une peinture déjà faite, au bas ou en marge de laquelle on eût dessiné ou peint le portrait de ïtollin, imago appicta. aurait un sens ; mais parietibus appieia ne signifie absolument rien et ne peut rien exprimer de perceptible à rintelligence.
Notre orateur, en quêtede toutes les élégances, a sans doute été fourvoyé par un souvenir d'Horace :
Delphinum silvia appingit, fluctibus aprum.
dit le poëte de Tibur dans un vers devenu proverbial. Un malheureux écolier, peu soucieux de serrer de près le sens de son auteur, traduit : 0i place le dauphin dans les bois et le sanglier dans la mer, et il conclut bravement : imago parietihus appicta, laUeaii placé au mur. L'analogie lui paraît manifeste. Horace, cependant, n'a pas plus voulu montrer le dauphin peint sur les bois que Rolliu sur les murs de la Sorbonne. Le poëte a parlé du mauvais peintre qui vise aux élégances et aux raretés,
Qui variare cupit rem prodigialiter unam,
qui, dans sa peinture, associe le dauphin aux forêts, et est ainsi semblable au mauvais orateur,
lll pictwapoesis, qui craint de parler comme tout le monde, et pour ne pas dire in paHeiibits pictani, est tombé dana un non-sens.
Poursuivons « Aique etsi mediocri pictoris
« arte efjictam^ /ateor, saperfusâ quâdam virlw- € iis et bonitatis speeie venerabiîem. t
Cet aique, si inoffensif en apparence, qui ouvre la seconde partie de la phrase, hurle terriblement aux oreilles douées du moindre sentiment de latinité. Jamais le latin n'a uni ainsi deux idées d'un ordre différent par les conjonctions et et atque. On peut, en français, deux ou trois fois par semaine, comme disait Voiture, se servir de locutions analogues à celle-ci : un tableau, peint sur le mur et vénérable par son expression, mais jamais ou n'a dit en latin : suspiette imagineta in parieCibus pictam ET ■Benerabilem. C'est un solécisme ou un barbarisme. Le professeur a le choix de la qualification.
^tsi mediocri picioris arte. Cette phrase laborieuse et chevillée vient encore se briser sur etsi. C'est pour la troisième ou quatrième fois. C'était le lieu cependant de se servir de quidem, cette élégance si famihère aux écrivains classiques et si chère à tout rhétoricieu : mediocri qu'idem, pictoris arte efjtctam, sed sicperfusâ, etc.
154 DE LA RÉYOGATION D2 l'ÉDIT DS NANTES.
La phrase ainsi se soutient un peu^ itiâis he êb comprend pas davantage. Que signifie inagikéfH efjingeref Faire le tableau d'un iablèau,- sans doute, le portrait d'un pdrtrait? Efjlftgere s'applique toujours à la chose qu'on fëjiréséiite. Corpora pingendo efjîngere ; formas cbrporis; li^ neamenta oris^ figuras Tariâs effingeft; mores ore B/fiftgerB; hoc signum senent stantem lEffingit, et ainsi toujours: C'est le langage de Quifatilieii, de Pline, de tous les auteurs : ils duraiërii dit : Éollini FAciBM effittarifi^ et non pas inlHginènt. Fffingere imaginent teut dil-e représeilter un tableau soit par la peinture, soit par là plastiqué, iBt plutôt encore 'par cette dernière. Il y a iifie diflférence entre picttt et fitta^ et elle ii'ëàt pas d'Urie nuance.
Le portrait, peint sur lé riiUi', et représenté par la sculpture était, à* Ge qu'il pataîi, assez médiocre, je l'avoue, fateor^ dit l'orateur avec plus de condescendance ^ue de latinité. M. Rigault était-il pour quelque chOsë dans l'exéctltion, bonne bu mauvaise, dU pbrttait de adh RoUin ? Cela n'est point vraisemblable. Est-ce l'humilité qiii le pousse à réclamer ainsi sa part dans une éxécùtioii qu'il reconnaît défectueuse, fatBorf
Par laisser- aller, on dit en fraiiçàis : je l'avotlë,
LA HARANGtJE LATINE tJÈ SÔHÎIbNNE. l55
pôVLT Bi^ûitier je ne votis tachë J)as fee que je pense. En latin ce sens est rendu |)ar hUuâ celo. FûteoT indique Une cbiuplicité quelttitique flë la personne qui parle dàiis le fait ddnt il s'agit. M. Eigaitlt n'a fait qu'un portrait de RoUiil : c'est celui que comprend ce Prceconium, L'exécUtion ëû est assez défectueuse, haud celo^ poul* que Totsitëtir ne risqtie pàd son crédii à couvrir les défauts d'un méchant peintre ou d'un méëhatit sculpteur, pictor ou Jictor.
Ce gallicisme fateor est^ je ci^ds biërti imniédiatëment suiti d'un secdîid : sûperfusâ bonitatié specie^ par uli air de bonté répatidii sur ce visage. Le dictionnaire cite Pline : skpeffusa gens montihcs Caucasiis^ peuple répandu sur les montagMs du Caucase, Super, marque qu'il est question de lieux élevés; mais le dictionnaire, cette source unique de la littérature universitaire, ne dit pas que Pline aurait employé super s'il eût été question d'une plaine : planitiei super/usa^ par exemple^ répandue sur la plaine. Super/undere^ dans ce cas, signiiièrait s'étendre au delà. Le dictionnaire^ cet ami savant et discret^ dit en effet : àfacedO" num fama se suyerfudit in Asiam^ s'étendit au delà de l'Europe jusqu'en Asie. De sorte que l'air de bonté s'étend, ici, au delà du visage deRoUin.
156 DB U. HÉVOCATIOM DR L'ion »K VÂSTSS.
L'image est un peu abondante; on s'attendait h plus de réserre et de modération. Il y a autant d'excès dans ce super/usa qu'il y en a dans ap-. pieta. Tout cela déborde le sens évidemment et est loin de la juste mesure où se doit tenir un esprit judicieux-
Comme un malheur ne vient jamais seul, et cette première phrase du PTOConium de Roîlino prouve surabondamment la vérité de cet axiome, comme un malheur ne vient jamais seul, le gallicisme sv^er/usa contribue à rendre au pauvre orateur le méchant service de déterminer en mauvaise part le terme de species virtutis.
Cette expression par elle-même est déjà bien douteuse. Juvénal dit :
Fallit enim vlUtnin specie virtntîa et ninbra.
En général, species accompagné du génitif d'un mot abstrait, amîdtùB, veri^ honestatis, glorim, etc., indique les dehors, les faux airs d'une vertu recelant toute autre chose au fond ; mais si cette ■ species, et species ^adam encore! n'est quesuperfnsa, il n'y a pas moyen de se tromper, les termes sont clairs, le sens est incontestable, et tout auditeur doit comprendre qu'il est question d'une certaine iausse apparence de vertu répan-
due sur ce visage. Ce n'est cependant pas ce qu'a voulu dire de son héros Tauteur du Pfmconivm de Bollino.
Il eût bien fait aussi, cet auteur, de ne pas parler, de species virtutis. Virtus 'a plusieurs sens en latin ; ce mot doit toujours être placé dans un ensemble qui en détermine l'acception, ffonestatis aurait rendu sans doute toute la pensée de l'orateur, et ce terme exprime bien ce que nous entendons ordinairement par vertu.
Faut-il récapituler les fautes de latin que nous avons déjà relevées ? Nous ne sommes cependant qu'à la troisième ligne, nous ne faisons qu'achever la première phrase. Cela donne une idée du régal exquis et délicat que M. Rigault a offert à ses auditeurs de la Sorbonne. Si on voulait traduire ce latin, on arriverait à des choses effroyables.
Tout cela cependant s'est débité gravement, pompeusement et avec confiance. On a applaudi; on a fort goûté cette éloquence; les élèvesJauréats, les professeurs, l'élite et l'état-major de l'Université, sa couronne et son espérance, selectissimi auditoreSj transportés d'admiration, se sont pâmés de joie à retrouver si belle, si majestueuse et si pure, la propre langue de Cicéron.
iS8 DE LA BÉTOGATION DE l'ÉDIT DB NANTES.
Sganarelle, au moins, pour débiter sa harangue : Cairicias arci thuram catûlamus singulariter, Sganarelle s'informe si son auditoire èiiteild le latin, et Qéronte admire sarts feindre de rien comprendre aur belles phrases du docteur. La comédie est plus triste à? la Sorbdnne, où Sganarelle et Géronte veulent l'un et l'autre passer poUt docteurs et feignent de comprendre l'un ce qu'il débite et l'autre ce qu'il etitendj le tbiit pout donner à croire au publie que rUniyfersité sait le latin.
Fàut-il continuer à en déduire les jpréùvesîLes gallicismes^ les non-sens, les tournures inusitées abondent dans ce beau discoUriâ, cum benevolenU summi prœsidis consensu : ainsi; dit M. Rigault, sans s'embarrasser plus qu'il ne fait au bas dé la pagej pour remercier en français « le satarlt et illustre doyen de la Faculté des Lettres de Paris, M. Victor Leclerc, de ses conseils bienveillants, i» N'était-ce pas assez d'avoir le consensus benevolens de M. Leclerc à l'auditoire? Fallait-il, dans l'imprimé, compromettre ce nom sur uù pareil latin? « Cdtiseils bienveillants i) se dit en français; mais jamais en latin on n'a vu un pareil emploi de ienewlé'^s, ni tnême de benevolus.
Parce qu'un mot a passé de la langue latine
LA HARANGUS liATINS D£ SORBOIIIfE. 159
dans la langue française, il ne faut pas croire qu'il ait la même acception dans les deux idiomes.
Quand M. Rigault dit que son héros fut puilico munere destitutus^ il ne dit pas qull fut destitué de sa charge ; les Français seuls peuvent saisir la signification donnée ici au mot destitutus; les Romains ne comprendraient pas : car c abandonné par son^ emploi > est un non-sens.
Ce ne sont pas eux, non plus, qui saisiraient quelque chose dans le galimathias suivant :
Nunc autem qmm debitum tamdiu honorem licet persohere erga optimum mrum adAuc velut âsre aliéna tenemur.
Teneri sere alieno erga aliquem! et on invoque les mânes de Cicéron, et on regrette les auditeurs * du Latium !
Qu'auraient-ils pensé, ces auditeurs, plus difficiles que les selectissimi^ devant qui s'escrimait notre orateur, qu'auraient-ils pensé s'ils l'avaient entendu dire en parlant de ce Prœconium :
Eo mlis sic acceptius q^uo longius ah omni
graviore disputatione aèhorreat ?
Ils auraient souhaité à l'orateur quelques années d'école, afin, de lui laisser le temps d'apprendre la grammaire et de comprendre la logique du discours, qui exigeaient ici impérieusement, l'une
et l'autre, l'indicatif aiAorr^^, malgré la règle sur la conformité des modes de la phrase incidente et de la phrase principale.
Ce dernier alinéa se termine enfin par Ténumération suivante de tous les mérites de RoUin :
Bollinum optimum fuisse et pro/essorem^ et rectorem^ et scriptorem, et virum deniqm chriS" tianum.
Denique est souvent employé pour terminer une énumération, mais il est toujours employé seul, jamais on ne l'accouple avec et. Les souvenirs classiques les plus humbles ont conservé cette notion; et les auditeurs de M, Rigault ont cru volontiers à un lapsus linguse. Il n'y a pas moyen de douter aujourd'hui : et est imprimé. Il est vrai que cet et denique inouï, dans le langage littéraire, se trouve quelquefois dans le Digeste : Aurum^ argentum et denique aliœ res innumeranies. (Notez bien sans et avant aurum ni avant argentum,) C'est là une liberté des jurisconsultes. Les professeurs universitaires pensent-ils que ces libertés soient des grâces? et prennent-ils aujourd'hui leurs modèles dans le Digeste? C'est une belle littérature, où la décadence apparemment se fait moins sentir que chez les Pères de l'Eglise ?
Le second alinéa de cette harangue vaut le pre-
mier, et tout le discours est à la même hauteur. Rollinus egressus erat e pauperis /abri o/ficinâ. L'auteur a voulu dire que RoUin était fils d'un forgeron. Il a supposé que le verbe egredi pouvait, comme notre verbe sortir^ éveiller quelque idée d'origine. Il n'en est rien; les auditeurs du Za^ tium demanderaient assurément où est allé son héros en sortant de la boutique du pauvre forgeron.
Trois lignes plus bas, c'est un prêtre qui de puero nihil nisi boni auguratiis est. De ce qu'on dit nihil boni^ il ne s'ensuit pas qu'on puisse dire niJiil nisi boni. Il fallait : nihil nisi bommi ou bona augwratus.
Deux lignes plus bas encore, on nous apprend que nulla unquam melior in puero fuit indoles : c'est-à-dire, il ny eut jamais aucun meilleur caractère dans cet enfant. C'est du triple galimathias. La langue latine n'a pas d'article; l'arrangement de la phrase seul indique le sens et supplée au jeu des articles dans les langues modernes. Le lecteur ne peut comprendre Vin puero qu'en l'appliquant à RoUin, dont il est question, et tout le monde traduira comme nous avons fait; cependant, M. Rigault voulait dire dans un enfant quelconque. Il eût pu s'exprimer simplement et na-
turellement : In nullo unquam puero melior fuit indoles. Peut-être n'aurait-il pas été élégant? maïs il aurait été compris, même de ceux qui sont habitués au latin antique et s'embrouillent facilement dans les pastiches universitaires.
Nous n'en sommes cependant qu'au second alinéa, à peine au quart de la harangue, et nous pourrions multiplier nos remarques sans, pour cela, relever toutes les négligences, les impossibilités^ les non-sens et les gallicismes de ce style. NoUs^ croyons en avoir dit assez pour le faire apprécier, car tout le discours est à Tavenant. Ai ungue leônem.
Il y a cependant un passage digne d'une atten-i tion particulière. Nous avons vu jusqu'à présent notre aiiteiir embarrasse h traduire sa pensée. Elle avait beau se prêter à toutes les défaillances du style et se présenter avec complaisance du côté où elle paraissait le plus accessible à la langue de l'orateur, la langue a foutché bien souvent, mais l'aplomb n'a pas diminué; c'est, on le sait, le plus certain résultat de l'enseignement universitaire. Le présomptueux écrivain a donc osé se mesurer avec un texte déterminé à l'avance et qui ne lui appartenait pas. Il s'est adressé à BossUet^ et il a essayé de transporter dans . son pailtre
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thème quelques phrases de ce français si simple et si magnifique dont faisait usage VEvêque de Meaux.
EoUin commença de professer à vingt-deux ans, et M. Rigault, à cette occasion, se remet en mémoire que saint Bernard a quitté le monde au même âge, et que Bossuet, dans le panégyrique de ce saintj s'écrie à cette occasion :
€ Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un « Jeune homme de vingt-deux ans? Quelle ardeur, « quelle impatience, quelle impétuosité de désirs! € Cette force, cette vigueur 5 ce sang chaud et k bouillant^ semblable à un vin fumeux, ne leur < perinèt rien de rassis ni de modéré....; Cette « verte jeunesse n'ayant rien de fixe lîi d'arrêté , « en cela même iju'elle n'a pas de passion dômi- « nënte par-dessus les autres, elle est emportée^ eîllë « eèt agitée todr à tour de toutes les tempêtes « des passions avec une incroyable violence. »
Voilà un be&u texte : nous en citerions vdlontièrs encore^ à cause du plaisir que fait toujours ce magnifique langage, et surtout parce que nous Ile devinons pas h quelle partie de ce discours s'est attaquée la traduction de M* Rigault. C'est bien Bdssuét dont il est question cependant'^ Massue tius^ et le portrait du jeune homme de vingt-
deux ans tel qu'il est dépeint in splendidâ oratione.
Quis sanguinis feroor I Quanta cupidinum vis! Qusd semper ebulliens capitis èhrietasl quœ "cela spe semper velut aura aspirante tumescentia et navem propellentia !
Nous ne parlerons pas de ce latin : capitis ehrietas semper ebulliens. Les auditeurs de la Sorbonne traduiraient bien une ivresse de tête toujours bouillante; mais si un pareil français est accessible à leurs esprits, jamais un citoyen du Latium n'aurait compris cette ebrietas capitis. Ebrietas^ pour les anciens, n'a jamais exprimé que l'ivresse physique ou un état voisin de la réplétion. Capitis ebrietas^ dans la bouche d'im médecin, pourrait peut-être signifier la richesse et l'abondance des humeurs vitales dans une tête : en quoi cela se rapporte-t-il au discours de Bossuet? Nous traduisons :
« Quelle ardeur du sang! quelle impétuosité « des désirs I quelle ivresse toujours bouillante de « tête ! quelles voiles toujours enflées par l'espé- (( rance comme par un vent favorable et poussant « le navire ! »
. La métaphore est riche, toutefois elle n'appartient pas à JSossuetius, M. Rigault peut en récla-
mer la paternité. S'il a voulu faire un thème, le thème est au moins médiocre; notre sorhonnien est trop bon professeur assurément, car nous ne voulons pas contester son mérite, pour laisser, dans la classe de rhétorique du lycée de Versailles, traduire les tempêtes, dont parle Bossuet,par le vent favorable,- le zéphyre, aura. Pour les voiles et le vaisseau, je laisse à d'autres le soin de deviner à quoi le prétendu traducteur a voulu faire allusion.
Tout ceci est suffisant pour établir qu'un bon professeur serait parfois un assez mauvais écolier ; et si à un troisième essai l'Université ne parvient pas à trouver un homme qui sache se tirer de la harangue latine plus honorablement que MM. Nisard et Eigault aidés des conseils bienveillants, benevolentibus^ de M. Victor Leclerc, que pourrat-on conclure sur les succès de la culture, au sein du corps enseignant, de la langue de Virgile et de Cicéron?
vu
pÉFENSE pu « PIl^GONIUM »
SUITE DE L»INTERMÊDE
• Ce que Suétone raconte de Tibère, et en quoi M. Aubineau ressemble aux envoyés de la Troade. Etrennes de 1854 pour un discours d*août 1853. M. Rigault se refuse des loisirs et ne remet pas sa réponse. — La fête que l'Univers donne à ses lecteurs. Une victime innocente. Calchas. Le français de Voltaire. Bossuet mauvais humaniste. Le moderne qui écrit latin et le juste de TEvangile. L'ambition de M. Rigault. Puérilité du débat. Répétitions autorisées. Effingere. Un bon dictionnaire. Fateor et Confiteor, Superfundo, Species, Honestas, Egressus, E^rietas. Bossuet. Défense de l'Université. L'Université n*est pas M, Rigault, et l' Univers n'est pas M. Au* bineau.
A M. AUBïNEAU, RÉDACTEUR DE l't/nivers (i)*
Monsieur,
Suétone raconte que, Tibère ayant perdu son filsj des j^mbassadeurs partirent de la Troade pour lui ap-
(1) Cette réponse de M. Rigault a été publiée par la Revue de V instruction publique du mois de janvier 1854 sous la ru-
i68 D£ LA RÉYOCATION DE LEDIT DE NANTES.
porter leurs compliments de condoléance. Retardés en chemin 9 ils n'arrivèrent que deux ans après la mort du défunt, et Tempereur, homme d'esprit, se contenta pour tout remerciement de leur demander des nouvelles de leur grand concitoyen Hector, si méchamment mis à mort par Achille.
Souffrez que je vousledise. Monsieur, vous ressemblez un peu aux envoyés de la Troade. Vous me faites l'honneur, en 4854, de me présenter vos compliments de condoléance au sujet d'un discours de circonstance prononcé en août et publié en septembre 4853. Il est vrai que vous m'adressez votre article le premier de Tan : ce sont mes étrennes. Mais, puisque vous aimez également et les délais et les à-propos, vous auriez pu le retarder encore de trois mois et ne le publier que le premier avril : il n'en eût été que plus de saison.
A mon tour, je pourrais m'accorder des loisirs et vous répondre en 4860 ; mais je craindrais que mon
brique Correspondance. Elle était précédée des mots suivants ; « M. Rigault a adressé la réponse suivante à M. Aubineau. > En fait, nous n'avions rien reçu. Je reproduis aujourd'hui cette réponse d'autant plus volontiers qu'elle n'a pas été comprise dans la publication des Œuvres complètes de H, Rigault, (4 vol. 1859.) Je ne vois pas la raison de cette omission. La réponse est jolie, aussi jolie que peut l'être l'impertinence; elle a de la grâce; elle ne manque pas d'esprit; et si elle est à court d'arguments, elle n'en déploie pas moins beaucoup de ressources de réplique, de fuite et d'attaque. Ces ressources sont d'autant plus remarquables que le fond fait absolument défaut. L'écrivain, qui étendait déjà ses- regards au delà de l'Université, aurait volontiers, assurait-on alors, voué sa harangue à l'oubli; mais un ordre du ministre était venu lui enjoindre de ne pas laisser en détresse le latin de la Sorbonne.
D£F£JCrS£ DU « PRiEGONIUM. D 169
discours, qui déjà commence à se perdre dans la nuit des temps, ne fût tout à fait oublié, comme votre article, et je>eux dès aujourd'hui remonter le cours des années et aborder avec vous Texamen de cette œuvre de jeunesse.
Tous les ans, V Univers donne une fête à ses lecteurs. Elle consiste à leur offrir en sacrifice un professeur de l'Université. L'Univers prend un» discours français ou latin prononcé à Tune de nos distributions de prix ; il prouve doctement que l'auteur ne sait ni le latin ni le français, et il conclut avec le plus grand aplomb que l'Université ne connaît ni les langues vivantes ni les langues mortes ; après quoi il monte au Gapitole, aux grands applaudissements de ses abonnés.
L'an dernier, VUnivers avait exécuté deux de mes honorables collègues. Cette année, c'est moi qui ai dû tendre à son glaive a une tête innocente, » et c'est vous, Monsieur, qui avez été désigné pour les fonctions de Galchas. Vous les méritiez sans aucun doute, car vous avez déjà frappé des victimes plus dignes de vous. C'est vous qui avez prouvé récemment à M. Weiss, mon savant collègue, qu'il ignore complètement la véritable histoire des réfugiés protestants ; c'est vous qui avez composé un volume spécial pour démontrer à l'un des plus illustres élèves de l'Ecole normale, M. Augustin Thierry, qu'il n'entend rien à l'histoire des Normands et des Mérovingiens, et qu'il n'a guère plus de valeur
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historique que M. Âlexaodre Dumas (1). Après de semblables exploits, je me tiens pour très-honoré, Monsieur, d'obtenir de votre main une place dans le martyrologe universitaire.
Du reste, vous n'avez rien changé au programme annuel de la fête, et vous avez suivi pas à pas les exemples du maître : l» démonstration que je ne sais pas le latin ; 2o conclusion que TUniversité l'ignore : voilà tout votre article. Vous avez eu raison de ne pas innover ; car ce programme est d'une commodité parfaite, un enfant le remplirait. Vous avez lu Molière, puisque vous citez Sganarelle : quoi de plus aisé que d'imiter Molière, de dire aux pères de famille de Y Univers: Savez-vous le latin? et, sur leur réponse dubitative, de décliner le fameux /g^woran^t^^, ignorarùa, iqnorantum, aux dépens de TUniversité? D'ailleurs, dans notre pays, c'est une règle générale qu'un adver-
(1) Réfutation de M. A. Thierry j par M. Léon Aubineau, p. 71. [Note de M. Rigault.)
Le petit ouvrage, qae signalait ici M. Rigault, est depuis longtemps épuisé J'en prépare en ce moment une nouvelle édition. Je prendrai la liberté de reproduire ici, en., annonçant cette réimpression, le jugement que le savant et pieux abbé Gorini voulait bien, en 1853, porter de ce mince volume : « Ce précieux travail sur Thistorien de la conquête éC AngteterreyVè me j)ermet3, disait-il, de le recommander commeétant à la fois une introduction et un supplément à ma. Défense de VÉc/Use} une introduction pîir les questions générales qui y sont traitées; un supplément par la justitication si lumineuse qu'on y trouve de l'arcnevêque de Cantorbéry, Lan franc. {Défense de V Eglise, première édition, t. J, p. 231. 1853.) M. Gorini continuait en formant le vœù que nèus puissions, comme nous en avions marqué le désir, continuer à consacrer nos études à Texamen des autres historiens contemporains.