SUITE DE L'INTERMÈDE
Ce que Suétone raconte de Tibère, et en quoi M. Aubineau ressemble aux envoyés de la Troade. Etrennes de 1854 pour un discours d'août 1853. M. Rigault se refuse des loisirs et no remet pas sa réponse. — La fête que V Univers donne à ses lecteurs. Une victime innocente. Calchas. Le l'rançais de VoN taire. Bossuet mauvais humaniste. Le moderne qui écrit latin et le juste de l'Evangile. L'ambition de M. Rigault. Puérilité du débat. Répétitions autorisées. Effingcre. Un bon dictionnaire. Fateor et Confîteor. Superficndo. Species. Honestas. Egressus. Ehrietas, Bossuet. Défense de l'Université. L'Université n'est pas M. Rigault, et V Univers n'est pas M. Aubineau.
A M. AUBINEAU, RÉDACTEUR DE h'Univers (l).
Monsieur,
Suétone raconte que, Tibère ayant perdu son fils, des ambassadeurs partirent de la Troade pour lui ap-
(1) Cette réponse de M. Rigault a été publiée par la Revue de r instruction publique du mois de janvier 1854 sous la ru-
dos DE LA RÉVOCATIO-\ DE LEDIT DE NANTES.
porter leurs compliments de condoléance. Retardés en chemin, ils n'arrivèrent que deux ans après la mort du défunt, et l'empereur^ homme d'esprit, se contenta pour tout remerciement de leur demander des nouvelles de leur grand concitoyen Hector, si méchamment mis à mort par Achille.
Souffrez que je vous le dise, Monsieur, vous ressemblez un peu aux envoyés de la Troade. Vous me faites l'honneur, en 1854, de me présenter vos compliments de condoléance au sujet d'un discours de circonstance prononcé en août et publié en septembre 1853. 11 est vrai que vous m'adressez votre article le premier de Tan : ce sont mes étrennes. Mais, puisque vous aimez également et les délais et les à-propos, vous auriez pu le retarder encore de trois mois et ne le pubher que le premier avril : il n'en eût été que plus de saison.
A mon tour, je pourrais m'accordér des loisirs et vous répondre en 1860; mais je craindrais que mon
brique Corresjpondance. Elle était précédée des mots suivants : « M. Rigault a adressé Ja réponse suivante à M. Aubineau. » En fait, nous n'avions rien reçu. Je reproduis aujourd'hui cette réponse d'autant plus volontiers qu'elle n'a pas été comprise dans la publication des Œuvres complètes de H. Rigault, (4 vol. 1859.) Je ne vois pas la raison de cette omission, La réponse est jolie, aussi jolie que peut l'être l'impertinence; elle a de la grâce: elle ne manque pas d'esprit; et si elle est à court d'arguments, elle n'en déploie pas moins beaucoup de ressources de réplique, de fuite et d'attaque. Ces ressources sont d'autant plus remarquables que le fond fait absolument défaut. L'écrivain, qui étendait déjà ses regards au delà de l'Université, aurait volontiers, assurait-on alors, voué sa harangue à l'oubli; mais un ordre du ministre était venu lui enjoindre de ne pas laisser en détresse le latin de la Sorbonne.
DÉFEilSE DU <( PRiECOXIUM. » 169
discours, qui déjà commence à se perdre dans la nuit des temps, ne fût tout à fait oublié, comme votre article, et je veux dès aujourd'hui remonter le cours des années et aborder avec vous l'examen de cette œuvre de jeunesse.
Tous les ans, l'Univers donne une fête à ses lecteurs. Elle consiste à leur offrir en sacrifice un professeur de l'Université. V Univers prend un discours français ou latin prononcé à Tune de nos distributions de prix ; il prouve doctement que l'auteur ne sait ni le latin ni le français, et il conclut avec le plus grand aplomb que l'Université ne connaît ni les langues vivantes ni les langues mortes; après quoi il monte au Capitole, aux grands applaudissements de ses abonnés.
L'an dernier, VUnivers avait exécuté deux de mes honorables collègues. Cette année, c'est moi qui ai dii tendre à son glaive a une tête innocente, » et c'est vous, Monsieur, qui avez été désigné pour les fonctions de Calchas. Vous les méritiez sans aucun doute, car vous avez déjà frappé des victimes plus dignes de vous. C'est vous qui avez prouvé récemment à M. Weiss, mon savant collègue, qu'il ignore complètement la véritable histoire des réfugiés protestants ; c'est vous qui avez composé un volume spécial pour démontrer à l'un des plus illustres élèves de l'Ecole normale, M. Augustin Thierry, qu'il n'entend rien à l'histoire des Normands et des Mérovingiens, et qu'il n'a guère plus de valeur
lU
no TE LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES.
historique que M» Alexandre Dumas (I). Après de semblables exploits, je me tiens pour très-honoré, Monsieur, d'obtenir de votre main une place dans le n\£Îrtyrologe universitaire.
Du reste, vous n'avez rien changé au programme annuel de la fête, et vous avez suivi pas à pas les exemples du maitre : i^ démonstration que je ne sais pas le latin ; 2» conclusion que FUniversité l'ignore : voilà tout votre article. Vous avez eu raison de ne pas innover ; car ce programme est d'une commodité parfaite, un enfant le remplumait. Vous avez lu Molière, puisque vous citez Sganarelle : quoi de plus aisé que d'imiter Molière, de dire aux pères de famille de l'Univers: Savez-vous le latin? et, sur leur réponse dubitative, de décliner le fameux 7^nora/i^z/5, ignoranta, iqnorontum, aux dépens de FUniversité? D'ailleurs, dans notre pays, c'est une règle générale qu'un adver-
(1) Réfutation de M. A. Thierry, par M. Léon Aubineau, p. 71. [Note de M. Rigault.)
Le petit ouvrage, que signalait ici M. Rigault, est depuis longtemps épuisé J'en prépare en ce moment une nouvelle édition. Je prendrai la liberté de reproduire ici, en annonçant cette réimpression, le jugement que le savant et pieux abbé Gorini voulait bien, en 1853, porter de ce mince volume : « Ce précieux travul sur l'historien de la conquête d^ Angleterre ^ie me permets, disaii-il,de le recommander comme étant à la fois une introduction et un supplément à ma Défense de V Eglise : une introduction par lesquestions générales qui y sont traitées; un supplément par la justification si lumineuse qu'on y trouve de rarchevêque de Cantorbéry, Lanfranc. (Défense de l'Eglise^ première édition, t. I, p 231. 1853.) M. Gorini continuait en formant le vo-u que nous jiuissions, comme nous en avions marqué ie désir, continuer à consacrer nos études à l'examen des autres historiens contemporains.
DÉFENSE DU « PRiECOMUM. « 171
saire ne sait jamain écrire, et les plus minces écrivains ne manquent pas de la vérifier par leur polémique. Jo ne voudrais pas, en rappelant les grands personnages littéraires accusés d'ignorance par les petits, vous paraître peu modeste. Mais je me mets de côté et j'oublie que le débat est entre vous et moi, pour ne parler qu'en général. Or, ne vous souvient-il pas que Larcher disait du style de Voltaire : Quel français ! un curé bas-breton parlerait mieux! — Et au dix-septième siècle, vous le savez, lïuet, concurrent malheureux de Bossuet pour l'éducation du dauphin, osait écrire par dépit, dans ses Mémoires, que Bossuet était mauvais humaniste, absolument comme votre parti, rival jusqu'ici impuissant de l'enseignement universitaire, répète chaque matin que l'Université ne sait ni le latin, ni le grec, ni le français. Quand Voltaire et Bossuet son! accusés de mauvais style, qui s'étonnerait de passer pour un pauvre écrivain? C'est une règle générale, je le répète: un adversaire ne sait jamais écrire. Je no m'étonne donc nullement. Monsieur, qu'après quatre mois d'un mur examen, vous ayez cru découvrir sept ou huit fautes dans mon discours : ce qui me surprend, c'est que vous ne m'en ayez pas signalé davantage. Je suis un peu, je vous l'avoue, de l'avis de Scaliger, excellent humaniste, comme vous savez. Un certain Scioppius, agent des jésuites, dit l'histoire, et auteur d'un commentaire sur les Priapees, lui avait aigrement reproché plusieurs fautes de style. « Un
ilîl DE LA RÉVOCATION DE LEDIT DE NANTES.
moderne qui écrit en latin, lui répondit fort spirituelle ment Scaliger, est comme le juste de TEcriture : il peut faire sept fautes par page, comme le juste sept péchés par jour. » A ce compte, je puis regarder votre critique, Monsieur, comme un éloge relatif, dont se contente mon humilité. Aussi bien, je me résigne à ne jamais écrire en latin comme Gicéron, ni même comme Scaliger. Je n'ai qu^une prétention, c'est d'enseigner aux jeunes gens à distinguer le bon style du mauvais, la langue des classiques anciens d'avec la langue des Pères de l'Eglise, et de les mettre en état de bien juger plus tard entre la prose de M. Augustin Thierry et celle de M. Aubineau. Voilà mon unique ambition, et, si je réussis, je me consolerai facilement de passer à vos yeux pour un mauvais humaniste. Mais encore faut-il que vos critiques soient fondées, et c'est ce que je me propose d'examiner maintenant. Je demande d'avance pardon à vos lecteurs de la puérilité de ce débat. Ce n'est pas ma faute si vous êtes un tyran de fjrammaire, comme disait Balzac, et si, comme disait Voltaire, vous pesez des riens dans des balances de toile d'araignée. Je serai forcé de discuter avec vous sur des questions de mots. Je m'y résigne. A pédant, pédant et demi.
Hanc imaginem suspicite, hvjusce domus parietibus appictam. *< A quel style appartient cette malencontreuse répétition, hanc, hvjusce ?>> Au style de Cicéron, Monsieur, et de tous les écrivains latins, qui répètent
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sans cesse l'adjectif démonstratif. Il faut les connaître bien peu pour se scandaliser de ces redoublements. Ouvrez au hasard Cicéron, et vous y trouverez vingt phrases comme celles-ci : Atque in hoc génère hxc mea causa est; ou comme celle-ci, deux lignes plus bas : Quam tu una re facillime vinces, si hoc statueris, quarum laudum gloriam adamaris, quibus artibus ex laudes comparantur, in iis esse laborandum : in hanc sententiam scriberem plura, nisi te tua sponte satis incitatum esse confiderem; et hoc quidquid attigi, non feci inflammandi tui causa. [Ad fami'L, lib. Il, ep. A.) Ce n'est pas non plus pour vous en/lammer, Monsieur, que je cite cette phrase où is et hic sont répétés cinq fois, c'est pour vous réconciher avec Tadjectif démonstratif.
Effingere imaginem. Non -sens, dites-vous. Cela ne peut signifier que faire le portrait d'un portrait. Fingo s'applique toujours à la chose qu'on représente. 11 est bien regrettable, Monsieur, que cette expression ridicule, fingere ijnaginem, soit de Cicéron lui-même : Spartiates Agesilaus neque pictam, neque fictam imoginem suam passus est esse. (Cicero^ AdfamiL, lib. V, ep. 12.) Si cet écrivain ne vous est pas familier, vous auriez pu trouver le mot dans le dictionnaire. Mais j'oublie que vous vous moquez très-agréablement des dictionnaires, et vous avez tort. Molière, que vous citez si bien, a dit : Bonne casse est bonne. Un bon dictionnaire est bon ; le tout est de savoir s'en servir. Oserai-
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je VOUS indiquer, Monsieur, dans l'intérêt de vos études, celui de Forcellini, celui de Quicherat, celui de Freund, traduit récemment par M. Theil, ou, si ces deux excellents latinistes, MM. Quicherat et Theil, vous paraissent suspects en leur qualité de professeurs de l'Université, souffrez que je vous recommande VApparatiis in Ciceronem, dont vous avez particulièrement besoin, le livre de Laurent Valla, De latini sermonis elegantia, si goûté du père Jouvency, et surtout l'excellent ouvrage d'Henri Estienne, De Latinitate falso suspecta, oii il est démontré que les mots qui paraissent le moins latins aux plus habiles gens sont parfois de la meilleure latinité. Ce sont là des ouvrages de choix, et qu'un humaniste zélé, comme vous, Monsieur, doit feuilleter sans cesse. Je m'empresse de les rappeler à votre souvenir, quoique, en vérité, je n'en aie pas eu besoin pour vous répondre, tant vous m'avez donné beau jeu.
Fateor, selon vous, ne se dit que lorsqu'il y a dans l'idée qu'on exprime quelque chose de personnel. Ne vous en déplaise^, Monsieur, vous comprenez mieux confiteor que fateor, et vous confondez les deux mots. Fateor n'implique pas nécessairement un aveu. Il signifie souvent concéda, et souvent pi^ofiteor. Iram vultu fateri ne veut pas dire que l'on confesse sa colère par l'état de son visage. Quand Juvénaldit : Mors solafatetur Quantula sint hominum,il ne prête à lamortTaveu d'aucune faute. Quand un ami de Cicéron lui écrit ;
PKFENSE DU « PR^COMUM. » il")
Fidum animum in rcmpublicam fatebov, croyez bien, .Monsieur, qu'il ne s'accuse pas d'être fidèle à son pays. Super fundo. C'est un verbe bien curieux que celuilà, s'il faut vous croire, Monsieur. Quand il est question de lieux élevés, il signifie sur; quand il est question de plaines, il signifie au delà. Pure affaire de topographie ! Ainsi le vers d'Ovide :
Nuda superfusis tingamus corpora lymphis,
veut dire : Baignons nos corps, en répandant de Teau au delà. C'est une manière nouvelle de prendre un bain. Et cette phrase de Tacite {Hist., III, 2) : Gallias HANC primum habuissecausam superfundendise Italisc ^eic. , que signifie-t-elle, selon vous? que les Gaulois n'occupèrent que les sommets des Apennins, sans doute. Ils n'avaient garde de descendre dans les plaines, vous ne le permettez pas. Le dictionnaire, qui a du bon. Monsieur, n'est pas aussi sévère que vous. 11 ne parle ni de plaines ni de montagnes, et il définit superfundere : fundere supra aliquid, sans mesurer les hauteurs au-dessus du niveau de la mer. D'où je conclus qu'on peut dire sans otfenser le bon sens ni la grammaire : superfusa bonitatis specie.
Mais species, dites-vous encore, ne peut être pris en bonne part; il signifie faux air, apparence trompeuse, dehors hypocrites. Cicéron dit dans les Tusculanes : Qui doloris speciem ferre non possuntj ceux qui ne peuvent supporter Vaspect de la douleur ; il s'agit d'une
douleur véritable. Speciem est pris dans le sens d'aspect, que vous lui refusez. J'ajoute que, dans ce passage que vous critiquez, l'acception du mot ne peut être équivoque. Rollin était un honnête homme persécuté, et si j'avais voulu parler de dehors trompeurs et d'apparentes vertus, ce n'est pas à lui, vous le savez bien, que j'aurais appliqué ce mot-là.
Il ne vous plaît pas davantage que, pour exprimer ses vertus véritables, je me serve du mot virtus. Lequel prendre? Honestaa? Mais honestas, c'est la réputation qui accompagne la probité extérieure, plutôt que la probité même. Seriez-vous, Monsieur, d'une école qui préfère la réputation au mérite et qui subordonne V être SiU paraître? Encore une fois, pourquoi pas virtus ?
Etdenique! Atque etsif quels pléonasmes! — Il est vrai; mais les langues sont faites par tout le monde, et non pas par M. Aubineau ; aussi rien n'y est plus commun que les pléonasmes, malheureusement. C'est pour cela que Suétone a pu dire [Tib. 58) : Denique et is; et Apulée : Tandem denique, ce qui est bien pis; c'est pour cela qu'on trouve à chaque instant et quoque (Pline l'Ancien, 1. XYIII, G. 1). C'est pour cela que Plante a dit dans les Bacchis : Age, id jam, et, ut est, etsi est dedecorum patiar. — Et pourtant je ne veux pas me prévaloir de cet exemple, parce qu'il y a une autre leçon : ut, ut est. Je suis même tenté de croire que atque etsi est une faute, une faute grave; car je
DEFENSE DU « PRiECONlUM. o 177
trouvo le mot, Monsieur, dans un de vos classiques chrétiens : Et reviviscet^ etsi fracta caro. (Tertullien, de la Résurrection de la chair.) Ici, je Tavoue, fateor, j'ai péché, sans aucun doute ; mais je m'en félicite, puisque ma faute me procure le plaisir de voir T Univers tonner, au nom de la grammaire, contre le style qu'il veut donner pour modèle à la jeunesse française, et railler si comiquement la langue des Pères qu'il admirait hier, et qu'il vantera demain.
Publico muneredestitiitus, — e fabri officina egressus. — Vous avez peut-être raison. Monsieur. Ces expressions sont hardies; mais Rollin, moins délicat que vous, s'en est servi lui-même, et c'est dans ses œuvres latines que je les ai prises, ne pensant pas qu'il convînt à son humble biographe d'être plus difficile que lui. Sans doute il avait pris au sérieux la permission qu'Horace donne aux écrivains d'étendre le sens des mots par voie d'analogie, et il a fait pour destitutus et egressus ce que j'ai fait pour appictam, conformément au génie de la langue latine. Votre pudeur de latiniste s'est effarouchée de témérités qui laissaient en paix celle de Rollin. Le poëte l'a dit : Les délicats sont malheureux.
Je voudrais abréger, Monsieur; car je sens combien je dois fatiguer vos lecteurs en vous imitant. Un mot pourtant sur ebrietas, qui ne s'emploie pas, selon vous, au figuré. Voyez l'exemple qu'on en trouve dans Pline : votre dictionnaire vous le donnera. Relisez aussi les
beaux vers d'Horace : Regina fortuna dulci ebria^ etc. ; et même (les érudits ne doivent pas avoir peur) rappelez-vous ceux de Catulle : Dulcis pueri ebrios ocellos... Je m^'arrête par respect pour l'honnêteté de V Univers.
Enfin vous riez beaucoup de ce mot Bossuetius. Bossuet vous dirait lui-même qu'il ne croyait pas être si plaisant ; car c'est ainsi qu'il traduit son nom ; c'est ainsi que l'appelle Huet, le savant humaniste qui lui reproche d'ignorer le latin; c'est ainsi que l'appelle Leibnitz; c'est ainsi que vous l'appellerez vous-même, Monsieur, j'en suis sûr, quand vous l'aurez lu, et quand vous voudrez appliquer à quelque combinaison latine l'excellence de votre méthode et de votre goût. Il vous sera utile en effet de lire Bossuet, par précaution, ne fût-ce que pour ne pas le tourner en ridicule sans le savoir. Je suis obUgé de vous citer : iiQu8s vêla, « spe semper velut aura aspirante tumescentia et navem « propellentia. Les voiles enflées par Fespérance comme G par le vent favorable et poussant le navire ! La mé- « taphore est riche ! Toutefois, elle n'appartient pas « à Bossuet. Bossuet dit : La jeunesse est agitée tour a à tour de toutes les tempêtes des passions. Pour les « voiles et le vaisseau, je laisse à d'autres le soin de a deviner à quoi le prétendu traducteur a voulu faire « allusion. »
Evidemment, Monsieur, vous n'aviez jamais lu ce morceau de Bossuet, et c'est moi qui, le premier, vous
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Tai fait connaître. Vous avez, pour la prrmièrp fois, ouvert le panégyrique de saint Bernard, pour confron-, ter ma traduction avec le texte, et vous y avez trouve, en effet, la phrase de Bossuet sur les tempêtes. Mais malheureusement vous avez oublié de tourner la page, et vous m'avez fait l'honneur de m'attribuer une métaphore qu'avec un peu plus d'attention vous auriez laissée à Bossuet. Toile ^ ^oge; prenez et lisez, s'il vous plaît : G Comme elle se sent forte et vigoureuse (la jeunesse), elle bannit la crainte, et tend les voiles de toutes parts à l'espérance qui V enfle et qui la conduit.» Riez maintenant. Monsieur^ tant qu'il vous plaira, des voiles, du vent et du vaisseau, et criez : Devine qui pourra ! C'est Bossuet qui paye les frais de votre gaieté. Quand on a fait profession de l'admirer si fort^ il faut le connaître davantage. Je suis heureux, Monsieur, de vous y aider, en vous indiquant la fin du morceau dont je vous avais déjà révélé le commencement. Vous êtes doublement mon obligé, vous le voyez, et quoique vous n'aimiez pas cette expression fort latine, je puis vous dire sans orgueil : xre alieno erga me teneris.
L'étourderio que je viens de relever est si forte, et ridée qu'elle donne du sérieux de votre critique, si faible, que je me reprocherais de continuer ma réfutation. Il m'est permis, dès à présent, de conclure que, malgré votre érudition latine et les secours dont vous vous êtes entouré, vous n'avez pas eu la main heureuse dans le choix de vos citations. Je vous dirais volontiers
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comme M. Bobinet dans la comtesse d'Escarbagnas : Une autre fois, Monsieur le comte, profitez donc mieux des bons documents quon vous donne. Si j'avais su que vous me faisiez l'honneur de vous occuper de moi rétrospectivement, je vous aurais indiqué de trèsbonne grâce, dans mon discours, certaines expressions plus douteuses que celles que vous avez attaquées. On apprend, grâce à Dieu, tous les jours, en enseignant. Depuis quatre mois que vous travaillez à l'examen de mon prœconium, j'ai pu relire tous les classiques latins (Edit. variorum), et perfectionner mon éducation latine pendant que vous méprisiez la vôtre. Du reste, que je sache ou non le latin, c'est ce qui vous est, je crois, parfaitement indifférent. Ce qui vous importe, c'est de prouver par mon ignorance l'ignorance de l'Université. Ici, Monsieur, votre logique est en défaut. Prouvez-moi que je ne sais rien, cela est fort innocent et je n'y vois aucun inconvénient, sauf pour moi. Mais, je vous en préviens, mes collègues sont hors de cause, et les rendre solidaires de mon ignorance, c'est, de tous les procédés de la polémique, le plus pauvre, le plus vulgaire et le plus usé. Ceux de vos adversaires qui se respectent vous ont donné l'exemple de le dédaigner. Quand un prélat éminent a dit qu'il faut lire saint Paul dans l'original, en latin, ils n'ont pas accusé le clergé d'ignorer que saint Paul avait écrit en grec. Et lorsque vous-même, Monsieur, vous vous êtes fourvoyé jusqu'à comparer les dragons qui, au dix-sep-
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tièmc siècle, brûlaient les pieds des protestants, aux garnisaires plus inoffensifs de nos contributions directes, nous av(jns ri, sans doute, mais deM.tVubineau tout seul, et non de la rédaction tout entière de V univers. Renoncez donc à des généralités qui ne prouvent qu'une chose : ou que vous n'êtes pas de bonne foi, ou que vous raisonnez mal; et choisissez d'autres arguments. Si vous pouviez prouver, par exemple, que, depuis que la carrière est ouverte à la liberté, les pères de famille en masse envoient leurs fds chercher dans les établissements rivaux de TUniversité un enseignement meilleur et une latinité plus pure, ce serait à merveille ! Mais, hélas î en dépit de V Univers , les lycées de l'Etat sont florissants, très-florissants; la critique (\ne Y Univers a faite, l'an dernier, des discours de mes collègues, n'a tué aucun collège, et cette année, je l'espère, votre analyse du prxconium n'exercera pas plus de ravage. Redoublez d'efforts, Monsieur, et continuez à apprendre le latin et à hre Bossuet, si vous voulez détruire l'Université.
J'avais l'intention, en achevant cette réponse, d'examiner à mon tour comment vous écrivez en français, vous qui me reprochez si sévèrement de mal écrire en latin. Je trouverais sans efforts, dans votre article, bien des phrases comme celle-ci, qui est un chef-d'œuvre : « Si, à un troisième essai, l'Université ne parvient pas à trouver un homme qui sache se tirer de la harangue latine plus honoiablement ^we MM. Nisard ouRigault,
que pourra-t-on conclure sur les succès de la culture, dam le sein du corps enseignant, de la langue de Virgile et de Gicéron ? » Rien ne serait plus réjouissant pour vos lecteurs que des études de style faites ainsi sur le vif. Mais je n'ai aucun goût pour le métier de Trissotin, et ce n'est pas ma faute si j^ai été provoqué par Vadius. Je laisse donc en paix vos phrases, Monsieur, et renonce sans peine à une analyse pédante, bonne, tout au plus, à intéresser les Philaminte et les Bélise de Y Univers.
Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération, ou plutôt, pour prendre une formule optative plus familière aux anciens, et qui convienne mieux au sujet et à vous : valeas et sapias.
H. RiGAULT.
5 janvier 1854*