PARIS
VICTOR l^ALMÉ
KDlTgUR DES UULLA>UlsT£S
DlUr.CTEUR GbNtRAL
3;i. rue Je GreDcIle-St-Geriuai
.1. ALBAN^l
UmrCTIiLU DE LA SI CC)6/)M)kI n'^ V*^^
)L-R L* i;e:i.gi..>i'b et la hollande 5, piact; de Louvain, 5
IIBLIOTHECA
Dff.w-.*««\t
AVANT-PROPOS
Il ne faut pas se lasser d'avoir raison ; l'erreur se lasse-t-elle jamais d'avoir tort? Les réfutations les plus complètes ne la déconcertent, ni ne la font se rétracter.
Il y a vingt-cinq ans que nous avons soutenu, à propos de la révocation del'édit de Nantes, la discussion que nous reproduisons aujourd'hui. Nous pensions avoir démontré clairement que les faits relatés dans une Histoire des réfugiés^ protestants par M. C. ^^'eiss, ancien élève de l'Ecole normale, sur les conséquences de cette révo-
YI
AVANT -PROPOS
cation, étaient erronés, et que les documents invoqués par l'auteur disaient absolument le contraire de ce qu'il leur faisait dire. On verra l'unique réponse que M. C. Weiss a cru pouvoir nous adresser ; et il est à noter tout de suite que l'Académie des inscriptions et belles-lettres, s'en tenant pour édifiée, s'est empressée de couvrir de son autorité le pseudo-historien.
M. de Sacy, de sou côté, n'a pas cru devoir modifier les conclusions qu'il avait tirées des fausses assertions de M. C. AYeiss : il a réimprimé dans ses Variétés morales et littéraires son travail tel qu'il l'avait publié dans le Journal des Débats. H Histoire des rèficgiés protestants de France^ couronnée par l'Académie, continue à passer pour de l'histoire, et les Variétés de M. de Sacy peuvent être invoquées en témoig'uage.
Fallait-il laisser nos observations, qui nous .semblent toujours parfaitement fondées, enfouies dans les colonnes d'un journal qu'on ne va guère consulter ? Les protestations contre la fausse histoire ne sont pas seulement pour la forme. Il ne
AVAM-PROPOS. VII
suffit pas d'avoir combattu dans les journpux qui sont éphémères ; il faut armer des livres contre les livres qui prétendent subsister et veulent toujours répandre l'erreur. La conscience est en quelque sorte intéressée à ne pas laisser s'implanter dans les esprits les lég-endes sur la révocation de l'édit de Nantes, qui se répètent et se propagent de toutes parts. Nous avons longtemps différé avant de nous décider à reproduire notre rapide travail de 1853, parce que nous gardions la pensée de reprendre cette ébauche et de tracer l'histoire complète de la révocation, de ses causes et de ses suites. Nous savons bien que notre polémique de V Univers n'a pas touché tous les points d'un problème trèsclair sans doute, mais extrêmement complexe.
Louis XIV obéissait à sa conscience et aux sentiments les plus impérieux et les plus élevés de son devoir royal en s'efforçant de ramener au giron de l'Eglise ses sujets dissidents ; mais la situation du roi, fort nette et fort simple en regard des protestants, se complique, d'un autre côté, des attentats tour à tour sournois et audacieux de ce
VIII AVANT-PROPOS
prince contre le pape, et de toutes les tentatives royales d'arracher les évêques de France à la soumission due au vicaire de Jésus-Christ. Les révélations, qu'apporte tous les jours le dépouillement des dépêches diplomatiques si longtemps soustraites aux recherches des historiens, ne font qu'affirmer l'orgueil, la perversité, l'astuce et la ténacité des mauvais desseins du Roi envers l'Eglise romaine. Les résistances et les violences de Louis XIV contre Innocent XI sembleraient ainsi justifier ceux des écrivains qui ne veulent voir dans la révocation de l'édit de Nantes qu'un acte de superbe et de témérité, purement « un crime y> du despotisme, comme dit M. de Sacy. L'historien sincère ne doit pas cependant méconnaître la prodigieuse diversité du cœur humain, ni les contradictions où les différentes passions peuvent l'entraîner. La raison peut comprendre, et l'histoire vraie doit démontrer que Louis XH', tout en se rendant criminel envers Innocent XI, restait, à l'égard des protestants de son royaume, fidèle à sa mission chrétienne de roi. Il y a là un point dé-
AVANT-PROPOS. IX
licat, si ron veut, mais lumineux à notre avis, où nous aurions aimé insister.
Le témoignag-e qu'Innocent XI, offensé et persécuté, a toujours rendu à Louis XIV est à considérer. Cette g-rande âme pontificale, abreuvée d'angoisses et épouvantée à la seule pensée de voir la France s'abîmer et se détruire dans le schisme, ne cessait de répondre de la foi du Roi. a II est religieux, » répétait toujours le Pape. Louis XIV, de son côté, en se permettant des conseils et des remontrances au souverain Pontife, en lui demandant, à proprement parler, des soumissions et des actes contraires à la loi de l'Eglise, ne le faisait jamais qu'au nom du bien de cette même Eglise, à raison du dévouement qu'il se targuait de lui porter et des services qu'il était certain de lui avoir rendus, en vertu surtout d'une interprétation, qu'il soutenait bonne, des saints canons et de la doctrine même de Jésus-Christ. Tout cela apparaît, et assez odieusement même, dans la correspondance de Louis XIV et démontre de sa part un prodigieux aveuglement. C'est l'aveugle-
AVANT-PROPOS
ment de la grandeur. Le Roi croyait sa gloire — ce qu'il appelait sa gloire — intéressée à triompher du souverain Pontife et à amener le vicaire de Jésus-Christ à soumettre les décisions de l'Eglise aux caprices et aux prétendus intérêts de la politique royale.
Comme nous ne discutons pas ces points, ni ne voulons entrer dans le récit et le détail des faits, nous n'ajouterons pas que, malgré la puissance et l'orgueil du Roi, la papauté a eu raison de lui et de ses artifices. Les violences de Louis XIV ont dû s'humilier devant la vérité. Il a fallu abandonner et démentir les fausses maximes où la puissance royale avait cru trouver un ridicule et \nutile palladium. Il y a là une preuve de la religion de Louis XIV, plus forte même que le témoignage répété d'Innocent XI, et meilleure assurément que les protestations d'attachement et de dévouement, dont on sait bien que tous les persécuteurs de l'Eglise, anciens ou contemporains, ont toujours été prodigues.
Au regard des protestants, tout au contraire,
AVANT-PROPOS. XI
la gloire du Roi se trouvait, dans sa pensée, d'accord avec son devoir. On ne peut nier que le devoir des rois ne soit, comme celui des fidèles, d'aimer et de servir Dieu et son Eglise de toute leur âme et de toutes leurs forces. C'est la définition du catéchisme.
Jusqu'où vont les forces d'un roi? Dans cette délimitation précise, consiste le vrai tempérament politique que le souverain doit apporter à l'accomplissement de son devoir. L'Eglise ne demande jamais l'impossible à ses enfants. Ils lui doivent tout le possible. Les lumières de la raison, les préceptes de la sagesse, les conseils de la conscience, les clartés aussi et les puissances que confère l'onction sainte doivent diriger ceux à qui la Providence a confié le* gouvernement des peuples.
Le roi Louis XIV, en voulant remplir son devoir de roi très-chrétien envers les protestants, a-t-il dépassé les limites du possible, du droit, par conséquent, et de la sagesse? C'est une question délicate peut-être, qui doit être traitée avec beaucoup
XI r AVANT-PROPOS.
d'application et de recherches, mais delà solution de laquelle il faut écarter absolument les exagérations et les diatribes huguenotes que IListuire, les académies et les journalistes ont voulu jusqu'ici écouter uniquement. Je crois ce point solidement établi par le petit livre que je donne aujourd'hui au public; et dans ce sens, cette nouvelle édition d'une ancienne polémique de V Univers paraîtra avoir encore quelque opportunité.
Il est ridicule de croire à toutes les atrocités que les huguenots ont prêtées aux dragons et aux intendants de Louis XIV. Le concours que Fénelon leur a donné, celui qu'il a réclamé des uns et des autres suffit à démontrer qu'il ne s'agissait point de brûler les protestants à petit feu ni de les traquer comme des bètes féroces, a La main toujours levée D que demandait Fénelon pour appuyer son ministère apostolique, cette main n'était pas levée pour de si effroyables excès. Est-il nécessaire de le prouver? Est-il nécessaire d'insister sur les sacrilèges où Ton aurait contraint les nouveaux catholiques ?... Toute la correspondance des intendants
AVANT-PROPOS. XIII
les plus décriés s'élève contre l'abomination d'une telle pensée, dont les historiens d'aujourd'hui n'ont pas verg-ogne d'accuser le roi, les évêques de France et Fénelon tout personnellement.
Il y aurait donc un récit nouveau et important à construire des causes et des résultats de la révocation de l'édit de Nantes. Mais ^:i nous n'avons pu nous mettre à cette œuvre depuis ving-t-cinq ans. quand le pourrons-nous?... En attendant, les assertions des huguenots se répètent et se propagent. Le travail de M. de Sacy, que nous prétendons bien avoir réfuté dans ses parties essentielles, est entré, nous l'avons dit, dans des volumes que font lire le nom et le style de l'académicien. Le livre de M. C. Weiss, dont nous sommes assurés d'avoir, sur le point culminant de cette histoire, démontré et rendu évidente la fausseté tellement flagrante d'ailleurs, si absolue et si effrontée qu'on la dirait inepte ( l) et qu'on n'aurait pu l'imaginer; le livre de M. C. Weiss, grâce aux distinctions aca-
(1) Je ne dis ici rien de trop. Qu'on voie les autorités que M. SVeiss invoquait, ce qu'il leur fait dire et ce qu'elles disent réellement. C'est inouï!
XIV AVANT-PROPOS
démiques, garde son droit de bourgeoisie et provigne dans l'enseignement de la jeunesse. Il faut donc opposer livre à livre -, et nous publions dans ce petit volume notre controverse sur la révocation de l'édit de Nantes. Ce n'est qu'une polémique courante. Elle pose au moins quelques jalons dont plusieurs de nos lecteurs avaient gardé souvenir, et qui peuvent être utiles aux historiens qui auront à reprendre la question.
En réimprimant cette polémique, nous avons voulu la donner intégralement. Sans reproduire l'article de M. de Sacy qui a donné lieu au débat, ni les deux volumes de M. Weiss qui sont en cause, nous aurions eu scrupule de retrancher le moindre des arguments que ces écrivains ont essayé de faire valoir contre nos appréciations de leur travail et des documents que nous avons examinés. Le lecteur ne s'étonnera donc pas de trouver dans ce volume toutes les répliques dont M. de Sacy a voulu nous gratifier dana le Journal des Débats et la réponse que nous a adressée M. C. Weiss.
Ces deux écrivains n'ont pas été les seuls qui
AVA.NT-PIlOrOs. XV
se soient mêlés à cette polémique. Mais nous aurions cru aller trop loin en donnant accès à tous nos autres contradicteurs. Il en est dans le nombre, par ce temps de liberté de la presse qui court toujours, il en est qui n'avaient raisonnablement pas le droit d'être écoutés. Nous ne savons si nous les avons tous nommés. Nous en avons nommé assurément de profondément ignorés du public ou de complètement ridicules.
Nous avons tenu d'ailleurs à ne rien ôter à ce travail de son caractère de polémique, et nous en avons conservé les diverses incidences, et même, si l'on veut, les divagations. Ainsi, n'avons-nous pas hésité à laisser à sa place un intermède, qui s'est donné à l'occasion d'une harangue de Sorbonne fortuitement iatroduite au débat. Puisque cet intermède avait eu lieu, nous ne l'avons pas retranché, d'autant que les éditeurs des Œuvres complètes de l'orateur de Sorbonne ont rejeté ces pièces de leurs volumes. Les textes n'en sont pas bien précieux, et ne peuvent avoir beaucoup d'attraits pour le lecteur. La dé-
XVI AVANT-PROPOS
fense toutefois que le harangueur a été contraint d'essayer de son latin, a du prix. Si elle n'est pas topique, elle n'est pas absolument sans grâces, et elle présente divers traits du caractère des professeurs universitaires de l'Etat, qui seront toujours piquants et intéressants pour certains des lecteurs à qui je m'adresse.
Afin de compléter le volume, sans sortir radicalement de notre ^ujet et sans quitter définitivement nos héros, nous l'avons terminé par quelques réflexions au sujet d'un étrange article de M. de Sacy sur un pasteur protestant. Nous n'avons pas été fâché d'insister un peu sur ce dernier personnage qui s'est déjà plusieurs fois trouvé au bout de notre plume. Je ne regrette pas de le faire connaître et même de le recommander à mes lecteurs. Il est triste et bon tout à la fois de voir où vont les esprits égarés. Il est intéressant de suivre les ondoiements déplorables, et de considérer les faiblesses étranges et les évolutions inattendues d'une âme honnête sans aucun doute, et apparemment en quête de la vérité qu'elle ne connaît pas et
AVANT-PROPOS. WIT
qu'on peut croire qu'elle désire. Il est poignant de voir cette âme douée de raison et ouverte aux bons sentiments, s'écarter avec scandale et indignation de la véritable source de l'unique vérité, fin et joie de la nature humaine créée à l'image de Dieu, apte à le goûter et capable de le posséder.
Plutôt que d'aller à cette vérité et à Celui qui la dispense, cette âme fourvoyée dont je parle préférera soutenir ou excuser au moins la cause des assassins et des communards, affirmer qu'ils méritent des égards, et prétendre que leurs crimes et leur tyrannie, — conséquence normale, véritable et certaine de la liberté proclamée au seizième siècle par Luther et Calvin, — ne sont que de justes représailles envers l'Eglise catholique.
Rien de plus lamentable. Ajoutons que, depuis les écarts de la Commune qui avaient surpris et quelque peu exalté son animosité contre « l'ultramontanisme d le pasteur, malgré son fanatisme de la liberté, paraît avoir un peu viré de bord. Il ne cherche plus seulement la vérité qu'il
XVIII AyA^■T- PROPOS.
ne connaît pas ; il pressent dans l'ordre intellectuel, moral et relig'ieux, la nécessité d'une autorité. Il la demande vainement aux Eglises dissidentes. Puisse-t-il être convaincu de l'inutilité de ses efforts î Et quand on lui représente les excès où l'a entraîné une manière de connivence avec la prétendue et monstrueuse liberté de la Commune, puisse-t-il comprendre qu'il doit quitter la voie où il s'attarde et où M. de Sacy vise à le retenir! qu'il doit aller frapper à la porte du vrai bercail, le seul où se trouve le bon pasteur, celui qui invite et qui accueille toutes les brebis fatiguées, qui sait alléger leur fardeau, les guérir et leur pardonner !
DE
DE
DE
Dli
L'ÉDIÏ DE NANTES
Maxime de Catou. Cuui'usion Je M. de Sacv. Il croit aux conséquences désastreuses de Ja révocation de Tédit de Nantes. Il n'y a pas que des conséquences matérielles. La maxime d»' Caton peut-elle être appliquée aux Etats ? — Conséquences morales lahuleuses. Conséquences morales vraies. Madame de Choisy. — Il ne faut pas juger des événements par leurs résultats. — Le chitîre des réfugies protestants. La liberté de conscienceet le lien de TEgiiseet de l'Etat. Résolutions de LouisXIV au sujet des protestants. Travaux du roi. de sa mère, de< évêques et des saints pour leur conversion. Scandale de M. de Sacy. Les héros et les saints. — Mépris des protestants pour la maxime de Caton. Cequ'yut été les dragonnades. Facilité des protestants k se convertir, et partant inutilité de leurs privilèges et des redit de Nantes. — Complicité du dix-septième siècle. Le pape Innocence XI se fût-il défié de la solidité des conversions? Il loue la révocation dos lois favorables aux hérélique>. Le
crime de Louis XIV... selon M. deSacy. Le devoir des rois envers la vérité et selou l'Eglise. Doctrine de saint Augustin sur l'usage de la force publique.
Univers, 26 octobre 1853.
a II faut qu'on le sache bien : on n'est, je ne « dis pas un héros et un martyr, je dis un honnête « homme, qu'à la condition d'être toujours prêt « à sacrifier sa fortune, ses jouissances, sa vie c( même à sa conviction et à sa foi! Nous craic( gâtons trop la mort, l'exil, la pauvreté, disait c( Caton au sénat romain à la veille de la chute « de la république : Nimiiim timemus mortem, <t exilia, egestatem. Là est, en effet, tout le sec cret de la décadence des Etats. Ils sont per- « dus lorsque les citoyens préfèrent leur repos <L et leurs plaisirs à leur honneur ! »
Qui s'exprime de la sorte? Quelque Romain sans doute? Cincinnatus peut-être?... ou le Journal des Délais, par l'organe de M. de Sacy ?
Il parle d'or vraiment, et explique très-bien la raison de la décadence des sociétés modernes, où^ par amour des jouissances de la vie, des g-ros appointements et des places commodes, tant d'hommes, après avoir servi la monarchie parlementaire; et la république, servent aujourd'hui ce qu'ils appellent le pouvoir absolu, <r cette monstrueuse
LES SENTIMEiNTS DE M. DE SACY.
puissance, » contre laquelle ils dirig-ent des épigrammes sans pointe et des anatlièmes sans vigueur. Dans ce mépris généreux qu'il professe de la pauvreté et de la mort, dans la verdeur de son zèle et l'intempérance peut-être un peu juvénile de son dévouement, M. de Sacy confond même la foi politique, dont parlait Caton au sénat romain, avec la foi religieuse, qui cependant doit avoir sur les âmes des exigences plus fondées et plus sérieuses. C'est au sujet de la révocation de redit de Nantes que M. de Sacy s'abandonne à cette apostrophe convaincue et désolée sur les sociétés modernes; nous la reproduisons avec plaisir. Nous regrettons que l'écrivain y ait ajouté quelques paradoxes malsonnants qui nous obligent à discuter avec lui.
M. de Sacy est un esprit délicat, lettré, délié, fort habile à se g'iisser à travers les détours les plus étroits de la polémique, et à y faire toutes les évolutions possibles. Comment avec tant de prestesse et de grâce, tant de lustre littéraire et parfois tant de bon sens, se montre-t-il souvent comme un simple émule de M. de La BédoUière ou de M. Jourdain (1)? Avec une allure plus dis-
^1] Deux éorivains rédigeant eu ce temps ik le Sièclf, sou* la direction de M. Havin, qui était un personnage.
ï KE LA REVOCATION DE L EDIT DE NANTES.
tinguée, il n'en va pas moins chopper aussi lourdement que le Sihie à toutes les banalités philosophiques imaginables ; et il ne paraît même pas chercher à dissimuler les abîmes où sa logique et sa raison font d'efiEroyables culbutes.
Il condamne la révocation de l'édit de Nantes à cause de ses conséquences désastreuses, à cause des tristes circonstances qui l'ont accompagnée, et surtout à cause du principe qui l'a inspirée.
Les conséquences désastreuses de la révocation de l'édit de Nantes ne sont pas évidentes à tous les yeux. M. de Sacy les énumère : il eût aussi bien fait de les prouver. Il renvoie, il est vrai, à un livre de M. Weiss (1), qui a dû exhiber les preuves. Ce travail historique est composé au point de vue protestant. M. de Sacy l'approuve sans aucune réserve : il en accepte les prémisses, les corollaires, les conclusions. Cela n'étonnera personne : tout le monde connaît les affinités politiques et cordiales qui existent entre le protestantisme et le Journal des Débats, Le renom des docteurs n'ajoute pas toujours à la qualité des preuves dont ils excipent, et celles-ci ne sont
(1) Histoire des réfugiés protestants de France, depuis la révocation de l'édit de Nantes jusqu'à nos jours, par Ch. Weiàs. Charjientier, 1853. 2 v<.l. iu-18.
peut-être, pas aussi concluantes que le prétend M. de Sacy.
M. Weiss s'est surtout attaché aux conséquences matérielles de la révocation del'édit de Nantes. Le nombre des fabriques françaises a été, dit-il, diminué; diverses industries, dont le secret nous appartenait, ont été portées à l'étranger; l'influence de la France au dehors a été amoindrie; la ligue protestante a été resserrée : nous supposons tout cela prouvé. N'est-ce point là la fortune, les jouissances, la vie même qu'un honnête homme est tenu de sacrifier à ses convictions? Nimium tmemus^ disait Caton, moriem^ exilia^ egestatem. Pourquoi M. de Sacy blàme-t-il dans Louis XIV ce qu'il admire dans Caton? Est-ce parce que Louis XIV sacrifiait si puissance, sa prospérité et sa gloire même, si on veut, à la religion, et que Caton voulait qu'on les sacrifiât à la république? On ne soupçonnait pas au Journal des Débats tant de vénération pour cette dernière. Ou bien un roi n'est-il pas tenu d'être un honnête homme? et un Etat doit-il mettre ses richesses matérielles au-dessus de sa force morale, de sa foi et de sa conviction ?
M. de Sacy assure, il est vrai, que les conséquences morales de la révocation de l'édit de Nantes ont été désastreuses. « En ôtant la parole aux
(i DE LA REVOCATION DE LEDIT DE NANTES.
a Claude et aux Jiirieii, on l'a donnée à Voltaire et « à Rousseau. )> N'est-ce pas une plaisanterie? A qui faire croire que la révocation de l'édit de Nantes a produit Voltaire et Rousseau? Si ces deux liomiiies sont des fléaux aux yeux du Journal des Dèhats^ il faut le féliciter d'une conversion inattendue (i). Comme tous les hommes de la controverse philosophique. Voltaire et Rousseau ont été la nég-ation de tout culte et de toute idée positive de Dieu. Or, rien n'était plus propre à susciter un pareil désordre dans l'esprit humain que les négations protestantes des dogmes de la foi chrétienne et l'éloignement des sacrements recommandé par les jansénistes.
Nous ne sommes pas les premiers à indiquer chez Pascal et chez Cal via la généalogie de Voltaire.
Avant la révocation de l'édit de Nantes, la secte des athées était nombreuse. Il ne faut pas se laisser tromper par l'éclat extérieur du dix-septième siècle : ce siècle si chrétien, comme dit M. deSacy. Qu'était Molière? qu'était Saint-Evremond et tout le cortège de Ninon de Lenclos? et toute
(1) Celte pseudo -conversion devait être éjihé.nère. On en verra la preuve plus loin dans les travaux de M. de Sacy sur M. le pasteur Ber?ier.
la cabale du-Teniple autour des ducs de Vendôme? Sous Louis XIII, le P. Mersenne comptait déjà près de 50,000 athées dans Paris. Ce n'était pas la révocation de l'édit de Nantes qui les avait produits.
Au risque de percer le cœur de M. de Sacy (1), il faut lui montrer comment, au dix-septième siècle, on devenait « libertin et impie. » « J'en parle comme « savante, » écrivait Madame de Clioisy en décembre 1655, à peine un mois avant la première Provinciale, « j'en parle comme savante, voyant « comment les courtisans et les mondains sont « détraquez depuis ces propositions de la g-ràce, a Ils disent atout moment : Hé! qu'importe comme « l'on fait, puisque si nous avons la grâce nous « sommes sauvés, et si nous ne l'avons pas nous « sommes perdus. Et puis ils concluent par dire : « Tout cela sont fariboles. Avant toutes ces ques- « tions-cy, quand Pasques arrivait, ils estoient « pstonnez comme des fondeurs de cloches, ne
(1) M. de Sacy a toujours eu beaucoup de tendresse pour les jansénistes. Ses sympathies pour cette secte ont été si vives qu'il s'est cru obligé de protester un jour que cette atîection n'était pas chez lui une tradition de famille et qu'il n'avait par la parenté rien de commun, lui, Sylvestre de Sacy, tils d un orientaliste renommé, avec un des Lemaistre qui avait pris le surnom de de Sacy et a eu de l'illuslration dans la cabale janséniste.
8 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTB*.
« sachant où se fourrer et ayant de grands scru- « pules. Présentement ils sont gaillards et ne son- <( gent plus à se confesser. Ils s'en excusent en (c disant : Ce qui est écrit est écrit. Voilà ce q^vo <T le^ jansénistes ont opéré à l'égard des mon- « dains[\). j> Il faut avouer que Madame de Choisy déduit ici une des filiations de Voltaire un peu plus sûrement que M. de Sacv; et la révocation de l'édit de Nantes peut vraiment être lavée du reproche d'avoir donné la parole à Voltaire et à Rousseau.
Du reste, M. de Sacy remarque qu'il ne faut pas juger les événements d'après leurs résultats, Quand l'acte de Louis XIV aurait eu toutes les conséquences qu'on lui prête gratuitement, ce ne serait donc pas une raison absolue de le condamner. A côté de ces conséquences un peu fabuleuses, on peut en démêler certaines. L'unité de la France fut assurée, l'Etat protestant, que l'édit de Nantes avait constitué au sein du royaume, qui avait plusieurs fois fait alliance avec les ennemis de la
(1) Cette Jettre est tirée des manuscrits de Conrart. Je l'ai publiée dans les Sotices du X VIP siècle, après l'avoir une première fois mise au jour dans VUnivers eu 1852. Elle a été reproduite souvent, notamment par M. Cousin.
Madame de Clioisy est la mère de l'abbé de Choisy. de VA demie française. Elie était Hurault de l'Hospital.
patrie, et qui, par une divergence du culte public, poussait les esprits à l'indifférence et au libertinage, cet Etat protestant fut tout à fait détruit. On aura beau grossir la guerre des Cévennes ; elle est peu de chose en comparaison des guerres du seizième siècle et même de celles du commencement du dix-septième. A ces avantages politiques de la révocation de l'édit de Nantes, il faut en ajouter de plus considérables aux yeux de ceux qui ne s'attachent pas seulement aux intérêts matériels : des villes, des provinces entières abjurèrent le culte réformé, auquel elles tenaient par habitude, par entêtement, par ignorance surtout, et se présentèrent pour recevoir l'enseignement catholique. De tels avantages furent achetés au prix de sacrifices. Beaucoup de protestants émigrèrent; le duc de Bourgogne évalue leur nombre à 67,000 (1). Ou a enflé ce chiffre. Il serait plus considérable, le duc de Bourgogne, malgré tous les documents qu'il a eus entre les mains, se serait trompé, que la question resterait tout entière de savoir s'il ftiut regretter les renégats et les traîtres qui niaient l'ancienne tradition de la France, brisaient le lieji qui faisait toute la force
(1) En suivant le calcul le plus exagéré, dit-il. {Mémoire du duc de Bourgogne.)
JO PE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE ^'ANTES.
du rovaume, le lien profond et intime qui unissait l'Eg'lise et l'Etat. M. de Sacy en appelle à la liberté de conscience violée. Nous mesurerons cette liberté quand nous aurons à discuter le principe de l'acte de Louis XIV. On peut déjà remarquer que c'est une étoile qui ne brille pas toujours du même éclat. Après juin 1848, le Journal des Déhats parut faire bon marché de la liberté de conscience; du moins personne n'entendit parler de ses protestations, ni des anathèmes qu'il aurait du lancer contre les proscriptions prononcées par le gouvernement républicain.
Passons aux circonstances.
Naturellement le Journal des Débats n'en trouve aucune qui milite en faveur de l'acte de Louis XIV. Tous les soins du roi, avant la révocation de l'édit, pour ramener ses sujets au giron de l'Eglise, paraissent tyranniques à M. de Sacy. Il trouve sans doute scandaleuses et effroyables les résolutions énoncées par Louis XIV (I). <( Je d résolus de ne faire aucune grâce qui dépendît « de moi seul à ceux de cette religion, et cela « par bonté et non par aigreur, pour les obliger
(1) Mémoires de 'Louis XIV, Edition de M. Ch. Dreyss. 1860. T. II, p. 558. Le (exte, établi f)ap M. Dreyss, offre quelques légères ilifférr^nces de diction avec l'es anciennes éçlitions, dont nous rejtroduisions les termes en 1853.
LES SENTIMENTS TE M. DE SACY. il
« par là à considérer de temps en temps d'eux- « mêmes, sans violence, si c'était par quelques a bonnes raisons qu'ils se privaient volontairea ment des avantag-es qui pouvaient leur être « communs avec mes autres sujets... Je résolus « aussi d'attirer par des récompenses ceux qui se « rendaient dociles, d'animer autant que je pour- « rais les évêques afin qu'ils travaillassent à leur « instruction...» Et tout cela pour ramener douce- « ment ceux que la naissance, l'éducation et le « plu? souvent un grand zèle sans connaissance « tiennent de bonne foi dans ces pernicieuses « erreurs. ï>
M. de Sacy n'accepte pas une pareille politique. L'influence de madame de Maintenon lui paraît pire que celle de Louvois ; comme moyen de conversion, il préfère les dragons aux aumônes. Tout le travail entrepris par Anne d'Autriche, continué par Louis XIV, développé par madame de Maintenon, toute l'admirable charité employée à retirer^ les protestants de l'erreur, à appeler à la vérité ceux qui l'avaient entrevue, ces œuvres dites des nouvelles catholiques ou des nouveaux convertis, où travaillèrent Bossuet, Fénelon et saint Vincent de Paul, ne sont aux yeux de M. de Sacy que de la >éduction et de la corruption; il ne voit là que
des conversions achetées à raison d'un écu de six livres par tête. Il ne dissimule pas son « horreur » et son « dégoût, d Cette délicatesse de cœur du Journal des Délais ne surprend pas. Ceux qui n'ont jamais eu besoin de se convertir ne comprennent pas les attaches que les âmes peuvent conserver pour Terreur, dont elles sont dégoûtées, et au sein de laquelle elles ont longtemps vécu ; ils ne soupçonnent pas les faiblesses humaines; ils ne savent pas quelles misères peuvent assaillir les consciences; ils ignorent les scrupules que le démon suscite dans les âmes qui lui appartiennent depuis longtemps et qui vont lui échapper, et les subterfuges auxquels elles ont recours pour se détourner de la voie où elles savent qu'elles devraient entrer.
Dans sa candeur, le Journal des Débats ne voit dans l'humanité que des héros. La jeunesse est sujette à cette illusion, qui est rare chez les hommes d'expérience. Les héros n'hésitent jamais sur leurs devoirs; il n'y a pas d'obscurités devant leurs yeux; ils voient ce qu'ils ont à faire : ils le font simplement, sans que rien les arrête ni les retienne. Les saints ont quelque chose de commun avec les héros : ils sacrifient tout pour remplir leurs devoirs; ils ont cependant besoin de charité,
parce que, comme les autres hommes, ils ont à lutter routre leurs passions; aussi sont-ils reconnaissants de l'aide qu'on offre à leur faiblesse. Les héros, au contraire, le regardent comme une injure. M. de Sacy peut avoir .<es raisons pour se ranger à l'avis des héros ; il comprendra néanmoins que les politiques ne doivent pas s'élever aux hauteurs où il se place, et que, dans la conduite des Etats, on doit tenir compte de lois différentes de celles qui régissent la république héroïque, où M. de Sacy converse galamment et superbement avec Amadis des Gaules, Lancelot du Lac, Caton d'Utique et Caton l'Ancien. Les rois, ceux à qui la Providence a remis le soin du gouvernement des peuples, ne peuvent se livrer à de telles 2)?rciosilés; ils sont obligés de considérer la nature humaine pour ce qu'elle est : si l'effort de la grâce et l'attrait de la vérité sont assez puissants pour triompher quelquefois de tous les obstacles, le plus souvent les hommes hésitent devant le sacrifice, que la vérité leur demande, de leur fortune, de leurs jouissances ou de leur vie. Quand M. de Sacy sortira de l'enthousiasme où le jettent les paroles de Caton l'Ancien, il comprendra qu'on puisse compatir à de pareilles faiblesses sans que les efforts employés à adoucir les sacri-
li DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.
fices imposés à ceux qui veulent quitter l'erreur et embrasser la vérité inspirent « l'horreur et le dégoût. j>
Du reste, si tout ce travail charitable, préparatoire à la révocation de l'édit de Nantes, auquel s'appliqua Louis XIV, paraît odieux à M. de Sacy, il ne trouve pas davantage, dans la conduite des protestants de France, la raison et l'excuse des rigueurs où put être entraîné le roi. 11 plaît à M. de Sacy de vanter la foi et la conviction sincère des protestants. Cette foi et cette conviction sincère avaient au moins des allures inconnues aux catholiques ; et il ne faut pas s'étonner que ces derniers aient pu s'y tromper. On sait, en effet, quelle fut l'occasion des dragonnades. M. de Sacy, qui les préfère de beaucoup à l'influence de madame de Maintenon, ne manque pas cependant de les reprocher à Louis XIV. Il n'ignore pas que ce mot éveille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et universitaires de ses lecteurs. Il ne dit pas qu'il s'agissait uniquement d'un logement de garnisaires. C'était une charge, une vexation, une tyrannie, si l'on veut; il n'y avait dans cette mesure en soi ni cruautés, ni sévices : ajoutons que cette tyrannie était dans l'usag'c du dix septième siècle: on avait coutume d'envover des o-arnisaires
LES SENTIMENTS DE M. DE SACY. ïo
loger dans les villes qui tardaient à acquitter les taxes. L'intendant du Poitou qui s'avisa le premier (1681) de ce procédé d'ébranler les consciences protestantes, fut surpris du succès qu'il obtint (1). On exempta du logement militaire les nouveaux convertis. Cette seule promesse suffît à faire abjurer des villes entières. N'est-ce pas cette exemption qu'on appelle les dragonnades? On dit aujourd'hui que les conversions n'étaient pas sincères et qu'elles étaient arrachées par la violence. En accueillant ces griefs, il faut reconnaître que la violence n'était pas grande, et on ne peut citer cette conduite des protestants comme un modèle, en rappelant les paroles de Caton: Nimium timemus raortem, exilia^ egestatem.
Les protestants du dix-septième siècle restèrent d'ailleurs fidèles à leur tradition. Plus d'un de leurs héros avait ainsi paru abjurer sa foi devant un
(1) Pour bien préciser, M. de Mariliac, intendant du Poitou, qui en 1C81 essaya de iaire intervenir les garnisaires aux conversions des huguenots, fut, il est vrai, surpris des résultats; mais dans son zèle et sa satisfaction, il laissa prendre aux troupes des libertés et des licences qui suscitèrent des plaintes dont le bruit parvi::t au roi. Le roi non-seulement réprima l'intendant, et iiiênie le révoqua; mais il renonça, malgré les résultats obtenus, au moyen d'action imaginé par cet intendant Foucault, l'intendant du Béarn, y revint en 16b4, mais en maintenant fermement ladisciplineetne laissant prendre aucune licence aux troujjes. Les su<'oès qu'il obtint firent étendre ce pro- '■■l»^ aux autres pri:vinces
danger ou une incommodité quelconque. Les catholiques n'admettent pas ces souplesses. Louis XIV et ses conseillers avaient été nourris dans une doctrine où la loi de tous les temps, des temps de révolution comme des temps de paix, est de sacrifier sa fortune, ses jouissances et sa vie à sa conviction et à sa foi. Il ne faut pas s'étonner qu'en voyant la rapidité avec laquelle les populations rejetaient le calvinisme pour échapper à un impôt, ils aient cru le protestantisme dénué en France d'adeptes convaincus et sérieux, et pourvu uniquement, dans le royaume, d'une existence officielle, à laquelle rien ne répondait dans les désirs et les besoins du peuple.
En supposant qu'ils se soient trompés, que le duc de Bourgogne ait diminué le nombre des protestants sortis de France et que l'abolition desédits ait rencontré une résistance profonde et religieuse, la conduite des protestants et la facilité, avec laquelle ils abjurèrent, devraient être comptées parmi les causes qui entraînèrent Louis XIV à la tyrannie et aux violences dont on l'accuse. C'était le cas, assurément, de rappeler qu'on ne gagne rien à sacrifier lâchement ses convictions et sa foi à un intérêt du moment, à sa fortune et à ses jouissances : Nimium timemus mortetn, exilia^ egestatem.
Au milieu des reproches qu'il adresse à Louis XIV M. de Sacy n'admet qu'une seule excuse. Le roi eut <r pour complice tout son siècle : ce siècle, si « poli, si éclairé, si chrétien; un Bossuet, un (( Bourdaloue. une madame de Sévigné applau- « dissaient à cet acte de violence avec enivrement. « Arnauld, le g-rand Arnauld {c'est (ok jours M. de a Sacy qui parle), écrivait qu'on avait pris contre « les protestants des mesures un peu violentes, 0 mais nullement injustes. » Un pareil argument, sans-s'arrêter au mélange des autorités que M. de Sacy réunit si singulièrement, un pareil argument n'est pas une grande excuse. Dans ce siècle si poli, si éclairé, si chrétien, il y avait un homme que Louis XIV aurait du consulter avant de prendre des mesures définitives contre les protestants. Cet homme était le Pape. Dans une affaire de conscience et de religion, le Pape avait droit d'être au moins interro,q-é. Le peu de souci que mit Louis XIV^, bien conforme en ceci au goût de ^[. de Sacy, le peu de souci que mit Louis XIV à consulter le Pape, a laissé des doutes dans bien des esprits sur la légitimité de la révocation de l'édit de Nantes. On s'est plu à relever les marques d'indisposition que la cour de Rome a données à une entreprise qui parut par instants poussée aux
18 DE LA. BÉVOGATION DE l'ÉDIT DE NANTES.
dernières extrémités, autant par un intérêt politique que par un intérêt religieux bien réglé. Nul doute que si le roi eût consulté Innocent XT, il eût apporté moins de précipitation à ses mesures; peut-être ne se lût-il pas confié aussi facilement aux conversions par acclamations ou par délibération des villes de Pau (1) et de Montpellier (2), aux trente mille abjurations obtenues en quinze jours dans le Dauphiné, aux vingtcinq mille qui eurent lieu en six jours dans le Languedoc (3), et enfin aux cent trente mille que donnèrent dans un mois les généralités de Bordeaux, de Montauban, de Poitiers et de Limoges (4). La bonne grâce avec laquelle les choses se passaient exalta le roi (5). Rome, sans aucun doute, eût montré moins de confiance, plus de mesure, et partant plus de douceur. Mais il ne faut pas, avec quelques catholiques, conclure, des
(1) Juillet 1685.
(2) Octobre 1685.
(3) Mémoires du marquis de Sourches.
(4) Lettre de Louvois au chancelier Le Tel lier, 17 septembre
(5) Les ordres du roi transmis par Louvois ne cessent de répéter que le roi ne veut pas de violences. Avait-on le temps d'en taire d'ailleurs? « Il n'y a point eu de logements chez les rcligionnaires, é-rivait du Languedoc Xoailles. Je ne sais
firesque que faire des troupes, ajoute-t-il d'Alais; les lieux oti je 65 destinais se convertissent tous généralement, et cela va si vite que tout ce que peuvent faire les troupes est de coucher une nuit flans les lieux où je les envoie. »
renseignements que les Mémoires parficuliers peuvent donner sur l'opinion de la cour de Rome, que le Pape réprouva l'acte de Louis XIV et le principe qui l'avait in.^piré. Il existe un bref où le pape Innocent XI loue le roi d'avoir révoqué toutes les ordonnances rendues en faveur des hérétiques (IV C'est à cet éloge que nous voulons nous en tenir, sans nous arrêter à discuter ici les violences et les exagérations que l'entraînement et l'orgueil du roi purent mêler à l'exécution de ce sage projet, dont Richelieu avait déjà eu la pensée.
C'est sur le principe même du « crime de Louis XIV, î comme parle M. de Sacy, que ce rédacteur du Journal des Débats s'élève à une grande éloquence ; il parle de persécution et de martyre ; il assure que la partie la plus énergique, la plus fidèle et par conséquent la meilleure des protestants, s'exila du royaume. Il ignore absolument ce que c*est que la vérité, et quels droits elle a sur les âmes. C'est la partie la plus dépravée et la plus fanatique des dissidents qui résista aux efforts tentés pour leur conversion. Le crime de notre siècle, celui du Journal des Dèhnts et
(1) En date du 13 noveml)re 1685. L'édif de révoc?(ion est du 18 octobre.
de M. de Sacy, le crime de ce qu'on appelle la liberté de conscience est de confondre ]a vérité, qui est divine, avec l'erreur, qui est diabolique; de les mettre l'une et l'autre sur le même rang, et de reconnaître les mêmes droits à Dieu et à Satan. Les réfugiés protestants de France, quoiqu'en disent leurs coreligionnaires, les libéraux et les philosophes, ne furent point des martyrs. Il n'y a de martyrs que ceux qui souffrent persécution pour la justice (1); il n'y a point de justice en dehors de la vérité. Heureux, dit cette vérité divine, heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ! et saint Augustin remarque que ceux qui souffrent pour l'iniquité et pour un. schisme sacrilège n'ont point part à ce bonheur ni à cette gloire (2). Ce sont des malheureux dont l'erreur fait peine, des furieux et des fanatiques qui peuvent inspirer l'horreur ou la compassion, selon les excès où ils se portent et les douleurs qu'ils souffrent, mais qui ne peuvent avoir part à aucun honneur ni à aucune admiration. Il faut s'étonner qu'au lendemain encore de ces jours né-
(1) Matth., V, 10.
(2) « Non ergo qui propter iniquitatem et propter Christian» unitatis impiam divisionem, sed qui propter justitiam persecutionem patiuntur, lii martyres soli sunt. > {De cor. Donatist. 9.)
LES SENTIMENTS DE M. DE SaCY. 21
fastes où l'enthousiasme populaire supportait de si grandes douleurs, bravait la mort et l'exil pour des principes pervers, le Journal des Débats tas.se l'apothéose des révolutionnaires du dix-septième
siècle.
Sans doute M. de Sacy ne voudrait pas tirer de ses paroles toutes les conclusions qu'on y pourrait trouver; mais lorsqu'il indique la source du c crime de Louis XIV d dans le «désir d'une unité « chimérique de culte et de rehgion », ajoutant < qu'un prince si sensé n'a pas vu qu'il aurait dû f décréter d'abord l'unité de tous les esprits, la € conformité de toutes les raisons, la parfaite res- € semblance des âmes, chose impossible 1 i) le judicieux écrivain n'a pas vu que, contre son dessein, sans aucun doute, il niait ouvertement et imprudemment toute la tradition et la doctrine de l'Eglise catholi<jue, qui n'a d'autre fin sur la terre que de maintenir et de réaliser c cette unité chimérique de culte et de religion.» Pour la perpétuer et la conserver, l'Eglise n'a pas seulement employé les moyens de persuasion, elle i eu aussi recours aux lois. « Agar, dit saint ï Augustin, était persécutée par Sara, et demani dez à saint Paul de quelle Eglise Sara était la ï figure, lorsqu'elle persécutait sa servante ? Ce
« saint apôtre répondra qu'elle était la figure de « cette mère toute libre qui nous a enfantés, c'est- « à-dire de la céleste Jérusalem, qui n'est autre « que la vraie Eglise de Jésus-Christ. Mais, ajoute « le grand docteur, quoiqu'il soit vrai en un cer- « tain sens que Sara persécutait Agar, à y re- <c garder de près, nous trouverons que c'était (( Agar qui persécutait Sara par son orgueil, « plutôt que Sara ne persécutait Agar par le clia- « timent qu'elle lui faisait souffrir; car l'orgueil « d'Agar était un outrage pour sa maîtresse, qui «ne faisait rien que de juste lorsqu'elle le répri- « mait par le châtiment (1). »
Que M. de Sacj relise toute cette Lettre CLXXXV de saint Augustin à Boniface; il y trouvera les vrais principes de la question qu'il a touchée avec éloquence peut-être, mais certainement avec trof de légèreté et quelque aveuglement. Saint Augustin, en reconnaissant qu'il n'a pas toujours été de cet avis, et que comme tant d'autres il a crv autrefois que la persuasiori devait suffire à rame-
(1) « Quserant ab apostolo quaia Ecclesiam sigiiificabat San quando persecutionem faciebat aucillîe. Liberam quippe matreu uostram, cœlestem Jérusalem, id est veram Dei Ecclesiam, ii il la muliere fuisse figuratam, quse affligebat ancillse. Si auten melius discutiamus.magis illapersequebatur Saram superbiendt quam illara Sara coercendo : lUa enim domines faciebat inju riam, ista imponebat superbîe discipliiiam. » (De cor. Do nutist. 11.)
ner les âmes, établit que la politique, les empereurs et les lois doivent aussi être employés à cet office, et que c'est une grande cliarité de consacrer ces puissances à tirer les âmes de leurs erreurs ; qu'on ne doit pas être arrêté parce que cette sorte de persécution rend furieux ou même fait périr quelques hommes, lorsqu'on est assuré d'en sauver plusieurs.
Il établit que le plus grand nombre de ceux qui -ont égarés dans les hérésies, ont besoin de cette -;iinte violence pour quitter des erreurs dont souvent ils n'osent sortir, et que ceux même qui ont été arrachés malgré eux à la voie mauvaise, sont bientôt guéris par la saine doctrine et les bons exemples, quand une fois ils sont entrés dans le giron de l'Eglise catholique. Le g*rand docteur ne craignait pas, comme M. de Sacj, que celte sainte violence enfantât un athéisme sauvage. Il parlait cependant selon la doctrine et d'après l'expérience. Sa Lettre à Boniface raconte sur les Donatistes et les lois des empereurs à leur égard des faits tout semblables à ceux qui se sont passés en France au sujet de la révocation del'éditde Nantes. C'est à propos de ces faits que suint Augustin a publié la doctrine de l'Eglise et la règle de conduite des rois et des princes catholiques. L'Eglise
24 1>E LA RÉVOCATION DE l'ÉUIT DE NA>'TES.
n'a jamais renié cette doctrine, ni abrogé cette loi; toute sa tradition consacre la légitimité de l'emploi de la force temporelle contre l'erreur. Les épigrammes de M. de Sacy pourraient être vives, son éloquence pourrait être grande : l'Eglise ne changera pas sa doctrine, ni sa tradition. Elle sera toujours en état d'en rendre compte à la raison humaine, qui ne peut rien établir d'utile et de sérieux sans la suivre.